Google
This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world’s books discoverable online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose legal copyright terni has expired. Whcthcr a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that’s often difficult to discover.
Marks, notations and othcr marginalia présent in the original volume will appcar in this file - a reminder of this book’s long joumey from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google’s System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for these puiposcs and may be able to help.
+ Maintain attribution The Google “watermark” you see on each file is essential for informing pcoplc about this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are iesponsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in othcr
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can’t offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book’s appcarancc in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liability can be quite severe.
About Google Book Search
Google’s mission is to organize the world’s information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps leaders
discover the world’s books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web
al |http : / /books . qooqle . coro/1
1
ŒUVRES BADINES
»
COMPLETTES ,
DU COMTE DE CAYLUS.
AVEC FIGURES.
■' " l ' ' ■■ — ■■■ f
TOME SIX! EM E.
“H
♦
ŒUVRES BADINES,
COMPLETTES,
DU COMTE DE CAYLUS.
AVEC FIGURES.
Seconde partie.
TOME SIXIEME.
À AMSTERDAM,
Et fi trouve à PARIS ,
Chez VISSE, Libraire, rue de la Harpe , prè*
de la rue Seipentç.
Ç g*
M. DCC. LXXXVIL
9.48
C5S.5
ns"/
\
ji-i'-s/.
6 a ZâùZ'/Æ
t
SUITE DU RECUEIL
DE
CES MESSIEURS.
SUITE DU RECUEIL
D E
CES MESSIEURS.
IL NE FAUT JAMAIS
COMPTER SUR RIEN.
Aventure très - véritable arrivée dans la.
Province de Picardie .
?ARIS & la Cour ne fournirent pas toujours
les meilleures hilloires. Les perfonnages en font trop
connus , & leurs ridicules vous excédent avant de
produire un événement qui .vous amufe. Je prends
le parti de raconter une aventure de province;
j’y paffe fix mois de l’aimée , les fots m’y diver-
rifTent quelquefois , & ine font trouver un petit
A iv
1
f
%
\
8 T l NE. FAUT JAMAIS ’
* .
air de nouveauté aux fats que je revois -à mon
retour.
J’étois en Picardie dans un de ces châteaux an-
tiques , où les maris croient leurs femmes en fureté t
parce que le foir on leve le pont-levis, & où les
meres répondent de leurs filles , parce qu’elles cou-
chent fouvent fous le même rideau.
Pour fe prêter à mon foftoire , il faut que les
habitans du quartier de Richelieu & du fauxb'ourg
fâchent que dans les campagnes éloignées il y a
peu de chambres qui n’aient plufieurs lits , & qui
ne reffemblçnt plutôt à une maifon qu’à un appar-
tement.
/
f La maître fTe dù lieu où j’étois avoit beaucoup
d’ufage du monde ; elle paflbit tous fes hivers à
Abbeville , faifoit pendant l’automne quelques petits
voyages à la ville d*Eu , & s’étôit même trouvée
à.SainterMenehpult au paflage’du Roi. Vous jugez
bien que M. d’Ormeville , fon mari , avoit une*
très -grande * confidération pour elle ; c’étoit un
homme inftruit , qui recevoit exactement les Nou-
velles à la main. & le Journal de Verdun. 'Mais
* /
les favans ont fouvent peu de génie, il étoit dans
le cas. Et de fon propre fonds c’étoit un être à
figure humaine , qui n’avoit reçu la faculté d’ar-
ticuler que pour fournir la preuve qu’il n’avoit pas
celle de penfer.
Mademoifelle d’Ormeville leur fille. ... Ah , #
»
/
\
$
COMPTER SUR RîENf $
Mademoifelle d’Ormeville étoit charmante ! J’en
devins amoureux, c’eft-à-dire , je voulus l’avoir;
je prive mon Le&eur de la fijiefle de ma décla- •
ration , de la folidité de la réponfe , de mes in£
tances & de-la réfiftance. J’ai beaucoup d’efprit ,
je fais dire de jolies chofes , je ne fais point rai-
fonner; ainfi je la perfuadai.
Les conventions étaient faites, on voukrit bien
me rendre heureux ; ï s’agiffoit de le pouvôir
c’étoit le point critique. Mademoifelle d’Ormeville
couchoit dans la même chambre que fa mere ; M.
d’Ormeville , quoiqu’il eût été Chevau-Léger , &
par conféquent , homme de Cour , paflfoit toutes
les nuits avec Madame.
Malgré tant de difficultés , il fat conclu que je^
tâcherais de m’introduire la nuit à côté de la fille,
& que je goûterois mon bonheur , en obfervant
un filence auffi exaâ que celui qu’on devrait garder
lorfqu’il eft paffé. On foupe , on fe retire , minuit
forme , tout étoit calme dans la maifon ; j’ouvre bien
doucement la porte de ma chambre , on ne voyoit
ni ciel ni terre, j’avance deux pas , je m’arrête , je
regarde comme fi je pouvois voir. Je marche à
tâtons , je crois toujours que l’on m’obferve , je gagne
l’elcalier, je me crois perdu , parce que les degrés
qui étoient de bois craquoient fous mes pieds , à
là fui je me trouve defcendu ; j’arrive à la porte ,
je cole mon oreille contre la ferrure, je triomphe.
tO ÎL NC SAUT JAMAIS
j’attends M. & Madame d’Ormeville qui ronflent
en duo ; je pafïê légèrement la main fur cette porte ,
& je Cens qu’auffi-tôt elle s’entrebâille par graciai
tions , jufqu’à ce qu’il y ait afTez de place poui
me couler dans la chambre. Cétoit l’adorable d’Or*
meville qui m’attendoit; je la foifis par fo robe de
nuit, j’ai toujours cru que ç’étoit fa chemife. Nous
feifons les cinq ou fix premiers pas avec tout le
fiiccès poflible , nous touchions au but quand je
rencontre une maudite chajfe qui me fait tomber
à la renverfe. M. & Madame d’Ormeville fe ré-
veillent & crient, qui va là, qui. va là, avec toute
la force des gens qui ont bien peur. La fille qui
avoh tout l’efprit imaginable, s’avife aufS - tôt de
contrefaire le chat. Ah ! c’efl un maudit chat qui
efl ici , dit le pere , & qui fait tout ce vacarme ,
je vais le châtier. Non, non, mon pere, dit la
hile , je vais le foire forùr. Pendant cette conver-,
fotion , elle m’avoit amené jufqu’à fon lit , dans
lequel je m’étois gliffé ; elle fit quelques tours de
chambre , en contrefoifont toujours le chat; le pere
& la mere ne cefToient de crier : tirez, vilain chat,
à chat, à chat. Mademoifèlle d’Ormeville dit : ah ,
le voilà dehors , & vient auffi - tôt me rejoindre.
Pendant tout ce tems je pâmois de rire, & je
mordois ma couverture de peur qu’on ne m’enn
tendit ; j’aurois certainement éclaté fi l’idée du plaifîr
dont je me voyois près , ne m’en eût empêché.
COMPTER SUR RIEN. ' ai
8 fallut attendre cependant .que . M. & Madamè
d’Ormevitlle fufîent rendormis. Mademoifdle d’Or*
a
jnéviHe étoit i côté de moi , & par conféquent
à perlée de juger , fans que je parlafle , avec
quelle impatience j’attendois le fomineü de fe$
paréos. Noua crûmes nos vœux remplis, parce que
depuis quelques momens nous n’entèndxons phts
M. d’Ormevilie diffeiter fur rincomraodité des fou*
ris, qui rendent néceflaire ^inconvénient des ébats*
J’aliois être heureux, quand tout-à-coup nous Ten-
tons la chambre fortement ébranlée par plufieUTS
fecouffes qui paroifïoient venir de delTou s terre*
Voilà nos bonnes gens. réveillés plus que jamais;
M. d’Ormeville affûte que -c’eft «m 7 tremblement
de terre. Madame d’Ormeville, faifië d’effroi ,
s’écrie : ma fille , ma fille , c’eft un tremblement
de terre , nous allons périr. Sentez-voqs le remue-
ment qui fe fait? Oui, ma mere. Ah! ma chere
fille, difons l’oraifon du P. Guilmener, fur le ton-
nerre. M. d’Ormeville fe Ieve, fort, appelle les
domefbques, demande de la lumière; moi je faifis
ce moment, je m’efquive; j’écoute fur l’efcalier,
& j’entends un valet qui rapportoit une chandelle
de la çuifine , & qui difoit que ce tremblement
de terre rfétoit autre chofe que trois chiens qu’on
avoit enfermés fans y prendre garde, & qui s’é-
lançoient après un quartier de mouton pendu à un
crochet qui tenpit au plancher , & qui répondoit
« t II ne faut jamais compter sur rien;
à la chambre; je pris le parti de me coucher; je
me fis raconter l’aventure le lendemain, comme ri
je l’avois ignorée. Mas Mademoifelle cPOrmeville
n’eut pas la force de prendre fur elle de m’intro-
duire une autre nuit ; ainfi jé partis fans avoir reçu
une feule des faveurs dont j’avois lieu de croire
que j’allois être comblé ; & M. & Madame d’Or*
meville ne mangèrent point leur mouton : ce qui
fait voir qu’il ne faut jamais compter fur rien.
NOUVELLE
; ESP AGNOLE. (i)
' » I t
ë
Le mauvais exemple produit autant de vertus
que de vices .
.Alphonse le jeune , convaincu par le défordre
général qui régnoit dans le royaume de C affilié à
la mort d’Alphonfe le cruel, que l’extrême fé vé-
rité n’efl pas le meilleur fbutien des loix , fe pro-
pofâ, en montant fur le trône , de calmer les elprits ,
de ra Aurer les cœurs , & de faire autant d’heureux
que. Ton prédécefféur avoit fait de miférables.
, Né , comme tous les hommes , avec ce pen*'
chant à la domination, que l’on nomme tyrannie
quand les Rois en abufent , Alphonfe aurait peut-
être été injufte & fanguinake , s’il eût fuccédé .à
un bon Roi : fon goût pour la fociété étoit con-
trarié par fon penchant à la défiance ; l’un & l’autre
foutenus par l’autorité, précipitoient également fon
indignation & fa bienveillance; violent, abfolu ,'
inhumain , il tempéroit ces débuts de la royauté
par un heureux naturel , aidé de cet amour -prppre
- ( i ) On prétend que. cette Nouvelle a été fournie à la
fociété de ces Mcjfîcuri par Madame de Grafigny.
14 Nouvelle
i
éclairé , qui fait trouver une volupté plus délicate
dans les. viftoires que Ton remporte fur fès paffions ,
que dans le plaifir de les fatisfaâre. ,
B fallut plufîeurs années pour rétablir la confiance
& ramener à la Cour ces fiers CafÜllans que les
profcripdons , ou l’efprit d’indépendance en avoient
éloignés. •
Dom Pedre dé Médina y parut un des derniers ;
fon pere avoit perdu la tête fur un échaflàut , par
les ordres d’Alphonfè le Cruel' i refié dans un Ige
fort tendre fous la conduite d’une mere vCrtueufè ,
il avoit partagé Tes malheurs & fa tendrefTe avec
une fœvur aknable , dont le caradere , vrai , noble
it généreux, ne fe développoit que fbus les dehors
de la naïveté, de la douceur & de la confiance*
Les contraftes forment plus de Kaifons intimes
que les- rapports d’humeur ; nous cherchons dans
les autres les vertus 6c les bonnes qualités qui ne
difputent rien aux nôtres ; indulgence , pour les
défauts que l’on n’a pas , donne . une apparence
de fupériorité qui dédommage de ce qu’ils font
fouf&ir.
- La fierté du caradere de Dom Pedre infpiroif
à fa fœur cette fermeté d’âme , aufli négligée dans
^éducation des femmes, que néceffaire à leur con-
duite : la raifcn d’Elvire, foutenue du charme de
k perfuafion , tempéroit l’humeur altière de fon
fiere; fi elle trouvait en lui ce qui pouvoit fatis-
Espagnole;
faire fon goût pour les belles conhoi&nces (' que
les femmes acquièrent rarement , 6c toujours trop
tard ). Dom Pedre trouvoit dam la confiance
naïve de fa fœur , les délices d’une fociété aufii
pure qu’intéreflante ; ainfi , nécefïàires l’un à l’autre,'
les liens du fang n’eqtroient prefque pour rien dans
leur attachement réciproque , peut-être n’en étoit-
il que plus folide.
• El vire avoit dix -huit ans , 6c fon frère vingt*
cinq , lorfque leur mère mourut , 6c qu’Alphonfe
les rappella à la Cour, en r établi ffant Dom Pedre
dans les charges, que ion père avoit poffédées ; il
quitta moins fà folitude qu’il n’en fût arraché par
Fintérêt de fon aimable fœur : fon caraâère indépen-
dant lui auroit fait préférer l’efpece d’empire qu’il
s’étoit formé dans fa retraite, aux honneurs partagés
avec lès égaux ; mais trop jufte pour condamner
©viré à une obfcure médiocrité', il ne balança pas
à obéir aux ordres du Roi.
. Us furent reçus à la Cour comme on y reçoit
toutes les nouveautés. Quoiqu’il y eût de très-belles
femmes , la régularité de leurs traits fut bientôt
effacée par la modeitie , la nobleffe 6c ks grâces
de la phyfionomie d’Elvire ; elle avoit ce qu’on
appelle une figure intéreifante : la curiofité , l’ad-
miration 6c le defir de lui plaire fe confondirent
prefque en même tenxs , dans le cœur des hommes;
la crainte , la jàbufie 6c le dépit dans celui
%6 Nouvelle
des femmes : tous ne partaient que d’Elvirc*
Le Roi ne connoifToit de Pamour que les goûts
paffagers ; auffi fe trompa-t-il tang-tems fer celui
qu’il commençoit à fentir pour Elvire : en hono-
rant le frere de fa faveur , en le comblant de Tes
grâces , il cïoyoit donner à la générofité ce qu’il
n’accordoit qu’à fa paffion naiflante pour fa fbeor»
Dom Pedre s’attribuoit de bonne -foi la faveur dé
fon maître : comment s’en feroit-il défié ? Le ban«*
deau de la préemption efl: bien plus épais que celui
de l’amour.
A l’égard d’Elvire , il n’étoit pas ferprenant qu’elle
fût encore moins pénétrante , une jeune perfonne
à fon entrée dans le monde , efl trop occupée à
concilier les idées qu’elle en reçoit avec celles qu’elle
s’en étoit formées , pour voir au-delà des appa-
i
rences.
Elyire raifonnoit 9 mais fon cœür n’avoit pas
encore été éclairé par ce fentiment infaillible, in-
définiflable , fepérieur à la raifon, que l’on devroit
peut-être nommer inflinâ : il falloît une occafion
pour le développer, elle fe préfenta bientôt.
Le royaume commençoit à devenir affez tran-
quille pour que le Roi pût donner quelque tems
aux plaifirs; il les crut même néceffaires à fa poli-
tique ; il falloit occuper , ou diftraire des Courtifans
oififs : c’étoit donc par raifon d’état qu’il donnoit
des fêtes ; mais Elvire ne paroifToit à la Cour que
ces
Espagnol ê# iy
'tes jours -là 9 & il en donnoit très - /cuvent.
Sur la fin de l’automne il y eut une cha/Te, o#
le Roi invita toutes les dames; Ëlvire qui n’aimoit
pas les plai/irs bfuyans , laiffa pafler tout ce qui
s’empreffoit à liiiVre le Prince \ afin de pouvoir
s’écarter librement, 'Quand elle crut n’être pas remar*
quée , elle propofa à IfabeUe de Mendoce de venir
fe repofer avec elle. Après avoir donné ordre à
leurs gens de les attendre , elles s’enfoncèrent dans
le bois , & s’aflirent au pied d’un arbre , dont le
feuillage épais formoit ufte efpece de berceau*
Tandis qu’Elvire livroit fon ame aux charmes
de la nature , & qu’elle goûtoit délicieufement la
fraîcheur de l’air, la douceur du lilence , la tendre
obfcuritéqui régnoit dans. la forêt, Ifabelle étoit toute
entière à raccommoder une plume de fon chapeau:
leurs occupations les cataâérifoient.
Ce n’eft pas qu’ïïabelle n’eût tout ce qu’il falloft
pour être mieux ; mais fon efprit , ébloui par le
feu de fort imagination , déplaqdit lès bonnes qualités ,
& même fes défauts : Coquette dé bonne-foi , fa
frânehife étoit plus dangereufe que l’art le plus adroit;
pour fervir fes amis elle facrifioit tout, jufqu’à leur
fecret : officieufe , auffi emprelTée qu'imprudente ,
' elle nuifoit avec les meiUëureS intentions , fa bonté
• lui donnoit des amis , fa fiucérité lui donnoit des
•amans ; elle étoit par-tout , on l’aimoit par-tout,
Ëlvire la voyoit fouvent, autant par amitié que
Tome VI, B
t
it Nouvelle
pour flatter la pafiion que ion frere avok , pour
die.
Le plaiifir de s’entretenir avec elle-même aurok
fait garder long - teins le filence à Elvire ; mais
Hàbelle , qui ne penfok qu’en parlant , le rompit
bientôt. Vous rêvez, dit-elle à Elvire, ( en tirant
de là poche une boëte à mouches, pour voir s’il
n’y avoit rien de dérangé à fa parure ). Eh! qui
n’admireroit de fi belles choies , répondit Elvire?
Quoi donc , que vôyez-vous , reprit vivement
Ifabelle? Ces arbres, dit Elvire , ce gazon, cette
verdure, ce calme délicieux qui ravit les fera....
Quoi 2 interrompit ïfabelle en éclatant de rire , ce
fdnt-là tes objets de votre profonde méditation?
Eft-il quelque chofe de plus admirable , répondit
Elvire , que les t ouvrages de la nature? ôh{ beau-
coup , répondit IfàbeUe , je ne vois rien de fi en-
nuyeux que fon étemelle répétition , on vivroit des
fiecles fans efpétance de voir du nouveau , ce font
toujours les mêmes objets travaillés fur le même
deffin. Les initiaux ne diffèrent de nous que par
quelques nuances extérieures. On dit même qu’il
n’y a pas jpfqu’aux plantes qui n’aient des reflèm-
blandes avec les êtres vivafls. Si vous admirez tout
cela , pour moi , je n’y vois rien que de fort mal*
.adroit. Cet ordre des faifons que l’on trouve mer-
veilleux, ne me préfente qu’une fudceffion de mille
incommodités différentes. Le printems me parofrroit
Espagnol e. 19
a&i agréable , s’il était «lieux entendu» mais tou-
jours des feuilles» toujours du verd, toujours du
gaaon » cela eft insupportable, Je conviens cepen-
dant qu’il y a dans tout cela de quoi faire de fort
jolies choies ; avec du goût » fans .prefque rien
changer » je voudrais rendre la nature .auffi belle
que l’art. .
Par exemple » je laiflerois à-pett*près la figure
des arbres telle qu’elle eft, mais tous auroient leurs
feuilles en camayeux de differentes couleurs t l’im,
couleur de rofe , l’autre , bleu» un autre , jaune »
. fi les nuances me manquoient , j’en imaginerais tant
-de nouvelles qu’aucun ne ie reflèmbleroit : au lieu
de cette écorce rude » inutile , défàgréable, ceHe
.de mes arbres ferait de glace' de miroirs; avec cinq
•ou fix jolies femmes .& autant d’hoqunes » une forêt
ferait auffi animée qu’une falle de bal : plus in-
génieufe que la nature » je /rendrais mes bois auffi
amufans la mût que le jour , en garnifëmt toutes
les branches de -mes jolis camayeux de ces infeâes
luifans qui feraient là uii effet admirable.
Je voudrais auffi qu’il fût très-vrai qu’on ne mar-
chât que fiir des fleurs ; jè les ferais toutes auffi
baffes que le gazon » & de couleur encore plus
variées que mes arbres*; enfin que n’imaginerois-je
pas pour donner des grâces à cette infipide uni-
formité de la nature ?
Ifabelle aurait fans douteppuflè beaucoup plus
Bij
io Nouvelle
-JjSkla téf^me^de. funivers mais. «Ile ftfi ipttt'-
néwiipi®* ‘Çàr . fit Rlviré , -eft- ^-.fevant
• avec pTJcjjMtaiioâiy'BâijeUe -en fit autant ,fons fovefir
'.ce q compsgrie. Elles
ifong ! homœe 'Côùvtrt
• deï leurs pi$d*, ■?■
L '«ur; dêiaeurortSi
càk i k peüt-étrè fouie
-■de { jprôchèreftt'& le
, trou ! «Sois qu’il n’eft
; qu’é le foire revênjf:
: Touride l^e-.eife ôjàftlê fo pùdie'Un-iffocon "retti-
• pli d’un él«rr’ violent , qu’eflé lui répandit fur le
; vifoge ; en .çfèb, : coriùne fi’étôii principalement* à
: là . tête que - ïfr : jeune Itomme - étoit blelfô , la ' dèu-
: leûr excqfl^p^wicettç eau lui caufa rappeUa bit»**
-lôtclès; tiens.- - > c . - - . --
!.. Jtlvirê fit: le' :pretftier objèt -qui fe préfenta a fo
; .vue , fes yeux is*y . arrêtèrent , ils fembloient^fe
, ranimer , mais le . fang ' qu’il perdoit- eri abondance,
• le fit bieniêjt ietombèr dans fon premier . état ; ifes
- regards expoefiks- ', tendres , , languif&ns , pôrterènt
. ;1na ffaçiftÇBt'ïJte-- arif.qüe la pkië- dans le ccênr
: d’Elwi»a.'eifo à’affit à cbté c de lui , & -d’une - main
, ; foùtenàrit -fa', tête , de l’autre elle eflâyoit d’an-êter
,.;fon_fong avec un mouchoir, dont elle preffoit fes
bléffures : Allez , dit-elle , ma chere lfabelle ; allez
: dppetier- nos' gens ;ils ' donneront à ce malheureux
«
IX
Espagnole!
des fecours plus efficaces que les nôtres; fans doute
il mérite tous nos foins.
Au moment qu’Ifabelle s’éloignoit , le Roi qui
cherchoit Elvirê arriva fuivi de toute fa Cour; elle
rougit en le voyant , pofa doucement à terre la
tête de l’Inconnu, fe leva, & courant à ce Prince,
Ah! Sire, s’écria-t-elle, ordonnez que l’on fecoure
ce jeune homme, il eft dangereufement bleffé : le
connoiffez-vous , Madame , demanda le Roi avec
un air auffi froid que celui d’Elvire étoit empreffé?
Non , Sire , répondit-elle en bailTant les yeux ; mais
pour être fècourable , il ne faut connoître que le
malheur. Vous avez raifon, Madame, dit le Roi
avec un peu d’embarras , vous ferez obéie. En
même tems il ordonna à fes Chirurgiens de vifiter
les bleffiires de l’Inconnu.
Elvire profita de ce moment pour tirer Dom
Pedre à l’écart : Mon frere, lui dit-elle , écoutez-»
moi avec bonté; il femble que le deffin de ce mal-
heureux l’ait conduit à mes pieds ; je ne puis me
réfoudre à l’abandonner, les ordres du Roi feront
furement mal exécutés ; faites-le conduire chez vous,
je vous en conjure; pour connoître qu’il ne mérite
pas fon fort, il n’y a qu’à le regarder. Je partage
votre pitié , ma fœur , répondit Dom Pedre , je
vais demander au Roi la permiffion .... mais il
, «
faut la demander vivement , interrompit- elle , afin
qu’il ne puifTe vous la refufer. Vous ferez contente ,
if Nouvelle.
tt prit Dom Pedre en la quittant pour fe rappnv
cher du bleffé , que le Rot regardoit panfer avec
attention.
Si Pempreflement d’Elvtre avoit paru déplaire
au Roi , il n’avok pu voir l’Inconnu de plus près
{ans s’intéreifer à Ton malheur. L’inffinét toujours
Vrai , ne produit de mauvais effets que dans les
âmes médiocres ; d’ailleurs la mine , la taille , roi
air noble qui perçoit à travers le défbrdre du bleflé,
ne laiffoi ent pas douter qu’il ne fût d’une naifïance
âu-deffus du commun. Le Roi auroit bien voulu
ê
en favoir davantage ; mais à toutes les queffions
qu’on lui feifoit, il ne répondoit que par des lignes
de refpeét & de reconnoifïance.
Dès que le premier appareil fjiit pofe, Dom
Pedre obtint du Roi , non fans quelque difficulté,
la permiffion de le foire tranfporter chez lui ; la
chaffe étoit finie ; on ne s’entretint pendant le retour
que de l’aventure du blefïe ; à la Cour , plus qu’ail-
leurs , on épuife les ‘ conjectures ; Elvire rêveufe ,
fens fe mêler de la converfation, n’en foifoit peut-
être pas moins , mais elle ne les communiquoit à
perfonne.
Son premier foin, en arrivant chez elle, fut dé
donner des ordres exprès & cent fois répétés, pour
tjue l’Ineonnu fût fervi avec toute l’attention que
demandoit fon état; Elvire pour la première fois
vouloit être obéie ; le cœur veut bien plus déter*
minément que l’efprit.
E S P A G N O L $. %i
. On (Ut en peu de jours qu’il n’y avoit aucun
danger pour le malade ; mais il ne parloit point ;
les Chirurgiens démontroient qu’une de fes bleffure<
offenfoit confidérablement les organes de la parole
& de rouie, toujours afièâés l’un par l’autre : le
malade cependant n'étoit point lourd , mais félon
eux, il devoit l’être, & ne pouvoit guérir que par
un miracle de Part.
Cette circonftance altérait la joie qu’Elvire avoit
«Rapprendre qu'il n’y avoit plus de danger pour fa
vie; il ne parlera jamais, difoit-eüe triftement, cela
èft bien* incommode.
Depuis la rencontre de llnconrtù , IfàbeQe ne
quittoit plus Elvire; elle affeéloit avec lui un re*
doublement de coquetterie qui défefpéroit Dont
Pedre , & donnoit de l’inquiétude à Elvire ; mais
la facilité qu’elle lui procuroit de pafTer les après* .
midi dans la chambre du malade, où la bienféance
l'aurait empêchée d’aller feule , le plaifir que Dora
Pedre àvoit de la voir plus Peuvent , les dédon*
mageoient l’un & l’autre des chagrins qu’elle leur
caufoit. Ces quatre perfonnes ne fe quittoient
qu'autant que le devoir de Dom Pedre l’appeUoit
à la Cour.
Il eft naturel de croire que les gens qui ne pan*
lent pas , n’entendent point : ce préjugé joint
aux raifonnemens des Chirurgiens , faifok oublier
que l’on parloit devant un tiers.
Biv
1 4 -"N O U "V'E ‘L~L e
• Un jour que Dom Pedre faifoit de violéns repriv»
ches à Ifabelle fur un long entretien qu’elle avoit eu k
la Cour avec Dom Rodrigue , fon ennemi & fori
rival , on vint de la part du Roi s’inforrçier de la fanté
de l’Inconnu. Dom Pedre fortit pour aller lui-même
en rendre compte au Prince. Ifabelle fe voyant
libre , dit à Elvire : Votre frere devient de jour
en jour plus infiipportable , fans l’amitié que j’ai
K
pour vous, je romprois tout-à-fàit avec lui. Mais
a-t-il tort , reprit doucement Elvire ? Vous con-
noiffez la haîne que Dom Rodrigue a pour nous;
vous favez que cet homme eft dangereux, &*vous
avez avec lui l’air de la plus grande intelligence:
vous portez la coquetterie jufqu’à vouloir plaire
à cet Inconnu , qui ne pourra jamais vous dire s’il
vous aime, ajouta-t-elly en foupirant : Que mon
frere eft malheureux ! Vous n’avez nul ménage*
ïhent pour lui , cependant il vous adore : Belle
raifon, reprit Ifâbelle., s’il faut mefurer l’amour
que l’on prend fur celui que l’on donne, vous
aimez donc le Roi à la folie. Vous {venez un
mauvais détour, rëprit Elvire ( avec un petit mou- *
vement d’impatience ) ; le Roi ne m’aime pa$ , &
quand il m’aimeroit. ... Eh bien ! interrompit
ifabelle, quand il vous aimeroit? Achevez comme
s’il étoit vrai ; hors, vous , perfonnè n’en doute;
'que feriez-vous ? Pendant qu’Ifabelle parloit, Elvire
qui étoit affife vis-à-vis de l’Inconnu, rencontra
E s T> A G N X) h 4: *5
fes yeux qu’il bailla avec tant de triftefle , que . Ion
dépit en augmenta; elle répondit encore plus vive-»
ment : Quand il m’aimeroit, je ne J’aimerois ja-
mais il y a trop d’éloignement de fon cara&èjé
au mien. Eh i qu’importe pour un Roi , reprit
Ifabelle, cela n’importe même guère pour un pàr-
ticulier; aime-t-on tout Ton amant? Cela ne fe
peut pas, les agrémens perfonnels & les belles
qualités font trop partagés. Vous voyez que j’aime
dans votre frere la nobleffe de fon ame, fa bonne-
foi ; j’aimerois dans un autre la jolie figure , la
douceur de la phyfionomie ; je ne m’engage avec
perfonne , je leur dis naturellement ce qui me plaît
ou me déplaît en eux; & (i j’étpis à votre place,'
en düant au Roi que je l’aime. ... Eh ! mais je
ne lui dis point , s’écria Elvire ; en vérité votre
* obftination me défefpère ; je ne lui dis point , &
je ne lui dirai jamais. Tant pis , reprit Ifabelle ; (i
vous n’accoutumez votre cœur à s’amufer de tout ,
au premier mouvement de fympathie que vous ren-
contrerez , vous? aimerez férieufement.
4
Ce feroit la feule façon dont je voudrois aimer , ré-
pondit Elvire ; comme l’amour involontaire peut feul
être excufé , je me croirois moins coupable d’aimer
beaucoup que d’aimer médiocrement. Ah ! vous irez
plus loin, s’écria Ifabelle : une fois féduite, vous
craindrez de n’aimer pas affez. Que je vous plains !
qiie vous ferez malheureufe , quand les défauts de votre
i
I
Nouvelle
amant viendront défigurer l’agréable idole que votre
cœur s’en fera formée ! Je ne m’en croirais pas
plus malheureufe , reprit Elvire; il me fourbie que
Fon doit voir les défauts de ce que l’on aime, de
même oeil que les liens propres : l’amour qui s’en
offenfe n’eft qu’une foible amitié. Vous ne defirea
donc pas un amant parfait, répliqua Ifàbelie en
riant? Je ne délirerais pas une chimère, répandit
Elvire ; les vertus qui méritent l’eftime générale
auraient les mêmes droits fur la mienne ; je m r H
magine d’ailleurs que le bonheur qui confifie dans
la tendre union des âmes , dépend d’une fincérité
irréprochable ÿ & de la confiance la plus intime ;
ji'en exigerais beaucoup , 6c je me croirais aimée
faiblement fi l’on n’en exige oit autant de moi :
je voudrais aufii que mon amant eût affez de can*
deur pour n’efïayer de me convaincre de fos fon*
timens, qu’après s’en être convaincu lui -même :
je ne fais , ajouta-t-elle , en baifiant les yeux , fi
je ne voudrois pas qu’il fût malheureux. On ne
rend point affez heureux quelqu’un qui Peft déjà.
Fort bien, dit Ifàbelie en fo levant, avec cette
façon de penfer on lait le bonheur des autres,
mais on ne lait affurément pas le lien. Vous for-
iez , dit Elvire? Non , répondit Ifàbelie, attendez-
moi : je vais dans ce cabinet écrire une chanfon
que j’ai faite fur l’humeur de votre frere ; je veux
la lui donner: je ne forai qu’un moment.
h.
Espagnole. i j
‘ Elvire voulut la fume , nais en paflant auprès
Ai fit de Hhconm , il la retint doucement par fa
robe. Arrêtez, adorable Elvire, hri <fittil aflfêz bas
pour n’étie entendu que cPelle, je fins ce malheu-
reux qui aurait droit de vous plaire , s’il fuffifoit
de vous adorer. Vos charmes ont féduit ma raifon;
une jade indignation contre les hommes m’avoit
condamné à- garder avec eux un filence étemèl ,
Pamour feul pouvoit me le faire, rompre : fi l’offre
des premiers vœux d’un cœur pur vous offenfe ,
je reprens le deflfeîn que j’avois formé , rien né
pourra m’en difîraire.
Elvire à la voix de lTfnconnu fut fkifie de tant dé
difFérens fentimens , qu'ils fufpendirent réciproque-
ment leur effet ' Elfe fembloit vouloir s’éloigner ÿ
mais Fïncormu la retenant toujours : Pardonnez-moi l
Madame, continua-t-il, b violence que je vous
fâis : voici le moment décifif de ma vie ; je ne
fins pas affez téméraire pour efpérer , mais je fuis
trop malheureux pour avoir quelque chofe à craindre.
J'ai parlé , beHe Elvire , vous feule le fàvez ; que tout
autre Fîgnore ; gardez mon fecret , c’eft la feule
gracè que je vous demande â. préfent, me la refu-
ferez - vous ? Répondez - moi , charmante Elvire;
que j’entende de cette belle bouche un mot qui
me foit adreffé ; quel qu’il piaffe être , il fera cher
à mon amour. Je garderai votre fecret, répondit-
elle d’une voix timide j permettez -moi feulement
I
»8 Nouvelle
r
de le communiquer à mon ifrere ; il ne doit rien
ignorer de ce que je fais , & vous lui devez votre
confiance. Vos volontés font/ mes loix. Madame,
reprit llnconnu; dites mon fecret à Dom Pedre:
mais 9 adorable Elvire , ( ajouta-t-il avec une tendre
timidité ) le lui direz-vous tout entier? Je ne lui.
*
cache rien, répondit - elle. Ah! Madame, s’écria
llnconnu, que mon amour vous touche peu! Que
je fuis malheureux ! Mais pourquoi , dit Elvire,
s’appercevant alors pour la première fois qu’elle
s’attendriffoit ? Craignant d’en trop dire , elle s’é-
chappa des mains de l’Inconnu , fi agitée , qu'elle
n'ofa entrer dans le cabinet où étoit Iiabelle ; elle
alla s’enfermer dans le fien.
A peine, remife de fon trouble, commençoit-
elle à fentir cette joie du cœur , qui naît du dé-
veloppement d’un fentiment agréable , que Dom
Pedre arriva.
Ah! mon frçre, s’écria-t-elle en courant à lui,',
llnconnu m’a parlé , vous ferez fùrpris de l’en-
tendre : il vous aime ; il a un fon de voix char-
mant, vous ne vous repentirez jamais de lui avoir
fauvé la vie , vous l’aimerez , j’en fuis fure; mais
il faut lui garder le fecret , je l’ai promis. Quel
fecret , demanda Dom Pedre ? Sa naiflance feroit-
/
elle obfcure , n’ofèroit- il l’avouer ? Ce n’eft pas
cela , répondit Elvire ; il ne veut parler qu’à nous ,
nous aurons feuls fa confiance; notre amitié lui
\
Espagnole; ij
» * •
Rendra lieu de tout . : un jufte méprit pour les
hommes. . . . Que voulez -> vous donc dire , ma
foeur , interrompit Oom Pedre } Je ne vous attends
point ; mais enfin quel eft Ton nom & là naiffance î
Je ne le fais pas , répondit - elle , auffi furprife dè
fon ignorance qu’emborraffée de là queftion. Vous
ne le lavez pas , reprit vivement Dom Pedre,' 6 £
qu’a-t-il donc pu vous dire ? Pourquoi vous con-
. fier des lècrets avant que de fe faire coimoître î,
Quel eft l’embarras où je vous vois ? Expliquez-
vous , ma Ibeur , éloignez , s’il fe peut , des foup-
qons. . . . Ah ! mon cher firere, interrompit Elvire,
n’intimidez pas ma confiance, vous faurez tout; je
ne veux rien cacher à un frere que j’adore : l’In-
connu. . . . Qüoi toujours l’Inconnu , reprit Dom
Pedre avec colere ? Ce n’eft plus' que fous fon
nom que je puis recevoir des confidences , je vais
le faire expliquer. Nul éclaircifiement ne nie con-
vient avant celui de là naiftance.
Il lordt en même tems , & laifTa Elvire dans unô
lituation bien nouvelle pour fon cœur. Etonnée,
interdite , elle s’appuya fur une table , & fembloit
en fe cachant le vifage de fes mains , vouloir le
dérober à elle-même une partie de fa confulion.
La colere de Dom Pedre «voit éclairé fon cœur:
la crainte de s’être méprife fur l’objet de fa ten-
dreiTe , lui rendit plus de timidité que le plaifir d’être
aimée ne lui en avoit fait perdre; cette pafiion
/
£0 -Nouvelle
«qui s’-eaprimokun moment auparavant par une joie
£ -naïve, lui parut un crime,, & peut-être -une
baflèflè.
. Comment s’-étoit - elle aveuglée fiir les ciroonfo
tances -de la rencontre -de l’Inconnu ? Un homme
foui, couvât de -bleflùres qu’il avait peut-être
méritées g «e devait exciter que de la pitié. Sur
quel fondement avoit -elle pu le -croire d’un rang
^gal au £en , lorfque tout lui aanoaçoit le -con-
traire? Ce filçnce affeâé n’étojrt - U pas la preuve
d’un caraftère dangereux , ou d’une feufleté mér
prifable ? Cependant elle l’aimeit le . moindre
doute là-deffus l’auroit foulagée ; elle n’en trouvoit
{dus.
£0e pafla deux heures dans les mortelles agita-
dons que donnent tes remords , la honte , la rai-
£>n S{ l’amour , quand ils fe raflèmblant -dans un
cœur vertueux.
La crainte de revoir Dom Pedse fl la feifojt
<reff$ûllirau moindre bruit. L’mtpatieace d’être tirée
de Sa. mortelle incertitude , lui . faifoit defirer - fou
retour : enfin elle l’entendit revenir dhrn pas pré-
cipité , qui la glaça d’efiroi. Au montait qu’il entra,
elle étoit tombée demi-morte fur ie fopha ou elle
■étoit^ffife. Raffurez-vous, ma foeur, s’écria Dom
.Pedre , tStafé de fétat Où d la trouvoit : votre
-cœttr ne s’efl point trompé ; Dom Alvar de las
Totem cpe*# aùné fiut$ , honte d’Elvirede
E- s- V À 6 N O lli f(
MMm». Quel eft ce Dam Alvar , demanda-t-elle
d’une voix semblante ? Oeû nnoanna , répondit
Dom Pedre; j’en ai les preuves neceffaires pour
tranquilfifer votre ame & mon anûâé. Ah ! mon
cher frere, s’écria tendrement Elvire ( en prenant
une de tes mains qu’elle voulût haifèr ) ,que votre
fœur eft malheureufe 1 Elle ne put en dire davan-
tage ^ efle ladTa tomber fa tête fur l'épaule de Dotu
Pedre, qui s’étoit affis à côté d’elle ; elle y refia
quelque tons -immobile , le vifage baigné de cas
larmes paifibles , qui rempliffent fi tendrement l’in-
tervalle de la douleur au plaifir. Efcoutez-moi, im
fceilr , dit -Dom Pedre en la relevant , j’eii vois
aflez pour ne pas retarder un entier éclâircifle-,
ment.
Dom Alvar de las Torres, eft 'fis de Doôt
Sanche de las Torres , dont la fin tragique eft file
de tout le monde : mais nous en ignorions les cir-
conflances que je viens d’apprendre. Ce famemc
hdiniftre de Ferdinand Roi de Portugal , eut le
malheur de plaire à Laure de Padille , maîtfeflè de
•ce Prince. Plus violente & plus cruelle encore qde
lui, elle commença par faire empoifonner la mete
de Dom Alvar , pour ôter tout prétexte à la ver-
tueufè froideur de Dom Sanche; mais Cet attentat
qu’il ne put ignorer changea fon indifférence en
horreur. Laure , défefpérant de pouvoir le touche? ,
fe porta aux demieres extrémités. Après avoir eflàjté
yï NOü VïLtE
en vain de jetter dans l’efprit du Roi des foupçons fvü
Fintégrité de fon miniftère , elle forgea elle-même un
projet de conjuration , qu’elle fit trouver dans les
papiers de Dom Sanche, par un complice infâme de
fes cruautés.
\
’ • Le Roi, for ce fpécieux témoignage, fit tran-
cher la tête à fon Miniftre; mais la vengeance
de cette perfide femme n’étoit pas*affouvie : elle
vouloit éteindre en Dom Alvar le refte du nom
de las Torres. Il ne lui eût pas été difficile de le
faire périr , tous les amis de fon pere Payant aban-
donné :.un feul lui refta, qui eut' le courage d’en-
lever le jeune Alvar : il vint le cacher dans la forêt où
vous Pavez trouvé.
Ce fidele ami a confacré fon bien , fon efprit
& fes talens à l’éducation de fon éleve ; une cabane
leur a fervi d’azile contre les fureurs de Laure ,
jufqu’au jour où l’inexpérience du malheureux Alvar
â donné lieu à la plus horrible cataftrophe. Il chaffok
affez loin de leur habitation, lorfqu’if rencontra des
gens , inconnus , qui le croyant de la fuite dû
Roi , le queftionnerent fi adroitement, que parlant
pour la première fois à des hommes , la défiance
générale que fon ami lui aVoit infpirée , ne fuffit
pas pour le garantir de leurs artifices. C’étoient des
émiffaires de la cruelle Laure ; ils tirèrent des pa-
roles de Dom Alvar des mduéfions fuffifantes pour
découvrir la retraite de fon vertueux ami , &
partirent
È'S P A G N O L E, JJ
partirent promptement pour aller confommer feu r
crime par un infâme affaffinat.
Quel fpeâacle pour le malheureux Alvar , en
entrant* dans la cabane , de trouver fon tendre ami
prêt de rendre le dernier foupir ! il ne lui reftoit de ‘
forces que pour lui apprendre d’où partaient les
coups, & pour l’exhorter à s’en garantir. Le dé-
fefpôir .de Dom Alvar augmenta par la connoif-
fance de la part qu’il avoit à fon malheur : dès
qu’il eut Vu ^expirer dans fes bras ce miracle d’a-
mitié , ne fe connoiflant plus lui-même , il erroit
comme un furieux dans la forêt, quand il rencon-
tra des Piqueurs du Roi. Ils voulurent brutalement
le faire retirèr : Dom Alvar y qui ne cherchoit
qu’à mourir , fe livra à leurs coups , & vint tom-
ber à vos pieds. Votre feule vue , mà fœur, l’a,
engagé à recevoir les fecours que vous lui avez
procurés ; fon jeune coeur , quoique prévenu contre
les hommes , n’a pu réfifter à .Pamour que vous
lui avez infpiré ; il a été d’autant plus violent , qu’il
,1e reffentoit pour la première fois : mais en fe
livrant à. nos foins, il s’eft propofé d’obferver, en
gardant le filence, files hommes étaient tels qu’on
les lui avoit dépeints ; & de ne le rompre , que
lorfqu’il auroit trouvé où placer fon eftime. Nos
procédés ont déterminé fon choix. Votre mérite
a redoublé fon amour pour vous , & là reconnoif-
fance a produit l’amitié qu’il vient de me jurer. Au
Tome VI. C
34 Nouvelle
#
refte , ma foeur , Ta fincérité ne peut être füfpeéle;
j’ai vu avec douleur ks preuves de fa malheureufe
luftoire ; il ks a toutes confèrvées avec foin, hors
k fatal projet de la conjuration qui a coûté la vie
à fon pere , qu’il a cherché inutilement.
Voilà , ma foeur , quel efl l’amant que k fart
vous préfente; il eft digne de vous; & il eft digne
de moi de remplacer la perte de fon ami : il par-
tagera ma fortuite , jufqu’à ce que les bontés du
Roi lui en aient fait une convenable à ion rang.
Tout mon crédit ne fera déformais employé qu’en
faveur de la vertu malheufeufe.
Ah , frere trop généreux 1 s’écria El vire , en
tombant à fes genoux. . . . Dans ce moment ils
entendirent un grand bruit Un Officier entra fuivi
de plufieurs Gardes ; il venok arrêter Dom Pedre de
la part du Roi.
Il efl difficile d’exprimer la fiirprifè du fiere &
de la foeur, à un événement fi peu attendu. Dom
Pedre, sûr de fon innocence , obéit fans réfifter. On
, le conduifit dans une tour , où l’on avoit ordre
de l’enfermer.
Elvire , que ibn propre intérêt avoit abattue ,
reprit tout fon courage à la vue du péril qui më-
naçoit fon frère. Aucun obilacle ne put retarder
fon zelè , elle courut fè jetter aux pieds du Roi.
De quel crime. Sire, puni fiez-vous mon mal-
heureux frère, s’écria- t-eUe? en eft- ce un que
ÊSPAGNOtï. 3$
tàmburqu’il a pour m maître 4 encore plus digne
d’être aimé par lès vertus que par lès bontés }
Le Roi releva Elvire * avèc cet air de tiertVeiti
lance , qui ri’efl Ordinairement chez les Princes
qu’une diffimulation perfide : vertu fur le trône )
vice honteux dans la fociété ; mais quj .n’étoit alors
i qu’un effet de la pafiion de ce Prince. l’ajmai votre
frère , Madame , lui dit - il , l’aveii de fbà Crime
/
peut encore lui rendre mon aminé i la graCe n’eff
qu’à Ce prix. Mais s’il l’ignore. Sire, repritElvire*
çn verfant des larmes qü’elle ne. put retenir.
Le Roi touché , plus qu’il ne vouloit le paraître *
alloit s’éloigner fana lui répondre , lorsqu'elle le
retint , en fe jettant une ièconde fiais à les pieds i
le le Vois tien , Sire , lui dit» elle , la perte.de
mon frere eft réfolûe ; la feule, grâce que j’im-
plore , c’eft la permiffion de le voir , ordonnez que
fa prifon me fôit ouverte ; fournis à votre juftice,
nous attendrons enfemble la même deflirtée.
^ i
\ Le Roi , prêt à céder à fon amour, lui accorda
. la liberté de voir Dom Pedre ; & fe retira , farts
écouter les trilles remerciemens qu’un ulàgê barbare
exige des malheureux , quand on ne leur fait pa$
tout le mal qu’on peut leur frire.
Auffi - tôt que le Roi lut forti, Elvire fe fit
conduire à la tour OÙ fon frere étoit enfermé.
A la vue de ce féjour affreux , où tous les fens
blefifés ne portent à l’ameque des idées révoltantes ,
Cij ' ' >
3 6 Nouvelle
Elvire penfa expirer. Ses pas mal affurés la conduifi^
rent à peine jufquà’ la porte , dont l’afpeâ: funefte fait ^
trembler également l’innocence & le crime. Dès
qu’elle fut ouverte , le frere & la fœur fe jettant
dans les bras l’un de l’autre , y demeurèrent péné-
trés d’une douleur muette , trop fentie pour être
exprimée; mais Dom IJedre , reprenant bientôt
s
fermeté naturelle : Eh bien , ma fœur , lui dit-il ,
puifque je vous vois , je vais fans doute triom-
pher de mes ennemis. La tyrannie n’accorde jamais
de confoladôns aux malheureux , qu’au moment
où ils ne le font plus. Ma vengeance fera trop
jufle pour que le ciel ne la favorife pas ; mais
quand je devrois en mourir, je ferai fatisfait.
Ne penfons pas encore à nous venger , répondit
Elvire : hélas ! mon frere , nous ne fournies pas
à cet heureux moment ; le Roi vous aime , il eft
vrai ; mais ce n’eft , dit - il , qu’à l’aveu de votre
crime qu’il peut en accorder le pardon , votre grâce
n’eft qu’à ce prix. Qu’à l’aveu de mon crime I
s’écria Doni Pedre; ah! fi j’en ayois pu commet-i
tre , il feroit de ceux que l’on avoue fans honte ,
& qui bravent les menaces. O ciel! c’eft le Roi
qui m’accufe! c’eft moi qù’il foupçonne! moi ! Eh !
qui ne connoît la pureté de votre ame , dit Elvire ?
Mais , mon frere , les Rois s’offenfent aifément;
puifque votre grâce n’eft qu’au prix d’un aveu,
examinez avec foin s’il ne vous, feroit pas échappé
Espagnole. 37
quelque traif équivoque, qui , rendu fous les cou»
leurs du crime , pouvoit en avoir les apparences.
Non, ma fœur, répondit Dom Pedre, je fuis in-
nocent, puilque je fuis fans remords; mon cœur
eft plus sûr que ma mémoire. O deux ! que ferons-
nous donc , s’écria triftement Elvire J gomment flé-
chir le Roi ? Je l’ignoré, reprit Dom Pedre , jè
ne veux pas même le favoir; je n’ai dû la faveur
d’Aîphonfe qu’à fon choix , je ne devrai mon fàlut
qu’à fa juftice. Attendons tout, ma fœur , avec un
courage digne de nous, '
Le frere & la fœur s’entretinrent de leurs araires
Sf dé leur tendreffe mutuelle , jufqu’au moment où
l’oh vint avertir Elvire qi^l étoit tems de fe re-
tÊt r ; fa douleur, jufques-là fufpendue par la pré-
fence de fon frere , fe réveilla avec plus de violence
qii’elle n’en avoit auparavant. *
Les événemens funefies qui pouvoient l’en fé-
parér pour jamais, fe préfentant à fon imagination y
portèrent dans tout fon corps un friffon mortel y
qu’elle prit pour le préfage d’un éternel adieu. Ses
yeux attachés fur fon frere avec une morne avi-
dité, fembloient fe raffafier de fa vue pour la dernière
fois. Dom Pedre attendri par des marqués fi tou-
chantes de rattachement de fa fœur , ne voyoit
que le danger où la mettoit l’excès de fon afflic-
tion ; tremblans l’un pour l’autre , remplis d’idées
funeftes qu’ils n’ofoient fe communiquer , ils fe
C *»* 1
Nouvelle
foparerent feis proférer uae parok. Les malheu->
r?ux le feroient beaucoup moins y s’ils ne voyoient
que leur mafoeur,
Elvire fe trouva chez elle fans s’être apperque
qu’on l’y pfijt conduite* abîmée dans le feul objet
dont elle étoit occupée , ceint du dehors ne pou*
voient fe peindre à fon ame , fon cœur en étoifr
fi rempB , qu’il fembloit n’y refter aucun vuide :
mais Unique Tes gens , en lui rendant compte de
Ce qui s'étoit paffé pendant fon àbfence, lui appii*
renLque Dom Alvar avoit été enlevé par les ordre»
du K.oi » prefou’en même tenu que Dom Pedre »
die fentit qu’à quelque degré que fort la douleur^ '
«Hé peut augmenter : il n’en eft pas de même de»'
plaifirs , leurs bornes font preferites,
Elvire n’avoit pas encore éprouvé le befoin d’être
aimé , que la nature a donné aux belles âmes , 8ç
qin redouble dans • les malheurs. Jufques-là l’amitié
de fon fret© fofljfoit à fo confiance : en le quit-
tanty UB ftntment vague , indéterminé , la fâifoit
Compter £ fe» même qu’elle s’en apperqât ) for
.Jes confondons qu’eBe frouveroit dans le c-œur de
Dom Alvar » S Faimoit, elle pouvoit fe» contrainte
s’entretemr avee h» de leur malheur préfent , 8f
peut-être de Fefpérance de leur bonheur à venir ;
quelqu’affligée qu’elle fût , elle pouvoit porter d§
* joie dans le cœur de fon amant» en lui appre*
Jiaot le» di {positions favorables de fon ffçre à fon
i
Espagnole. 39
*
égard, & en le taillant même appercevoir des
tiennes. On n’eft pas tout-à-fait malheureux quand
on peut procurer du bonheur à ce qu’on aime.
Elvire ne difÜngua bien ces idées f tatteufès qu’au
moment qu’il fallut les abandonner. L’abfènce de
Dom Alvar , jointe 4 celle de Ton frère, lui parut
une privation totale : elle ne vit plus rien qui l’en-
t ,
vironnat , elle fe crut feule dans l’univers. L’excès
de Ion accablement devint une efpece d’infenfibilité.
Ses femmes 1a mirent au lit , fans qu’elle donnât
aucun figne de connoifTance.
Elle paffa une nuit telle qu’on peut l’imaginer ;
cependant elle en appréhendoit ta fin ; elle craignoit
que le jour n’interrompît le calme affreux dont elle
jouifToit , en lui apprenant de nouveaux malheurs
qu’elle ne fe fentoit pas ta force de fùpporter.
• IfàbeUe fut ta première qui entra dans fon ap-
partement ; elle s’affit fur fon lit , en verfant quelques
larmes. Vous pleurez , eût Elvire d’une voix fbible ,
fuis-je au comble du malheur ? Je n’ai rien de nou-
veau à vous apprendre , répondit Ifabelle ; votre,
état 8c celui de votre frère fiiffifènt pour m’affliger.
Le Roi m’entretint hier fort long-tems ; il cherchbit
à démêler fi je ne fàvois rien du prétendu crime
de Dom Pedre ; de mon côté , je tâchois de . dé-
couvrir de quoi il l’accufoit ; mais il eft là-deflus
d’un fecret impénétrable : je lui fis des reproches
fur fon injufiiee , qui n’eurent pas grand fuccès.
Civ
I
4à Nouvelle
Nous nous réparâmes fort mécontens l’un de l’autre!
Vous a-t-il parlé de l’Inconnu , demanda Elvire?
Non , répondit Ifabelle , il eft trop occupé de votre
frere pour penfer à d’autres ; je crois même que
vous lui êtes devenue très-indifférente : car le moyen
de croire que l’on aime les gens quand on les.
perfécute? Mais à propos, continua-t-elle, je vais
paffer dans la chambre du malade ; je reviendrai
vous dire de fes nouvelles. Eh quoi , dit Elvire ,
vous ignorez donc -ce qui.s’eft paffé ? Je ne fais
rien , répondit Ifabelle ; parlez , qu’eft-il arrivé ?
Elvire étoit trop malheureufe pour être prudente!
Elle ne réfifta point à l’attrait de foulager fon cœur
en confiant toutes fes peines à Ifabelle, Elle lui
avoua fa tendreffe pour l’Inconnu , fes inquiétudes
fur fon enlèvement ; elle la pria avec tant d’ar*
deur d’employer fes foins à découvrir le fort que
le Roi lui préparait , qiflfabelle en fut touchée!
En vérité , dit - elle , vous avez eu tort de diffi-»
muler ; fi j’avois été inftruite rie votre paflion , je
me ferois bien gardée de vous dérober le moindre
regard de votre amant : je n’aime point à faire
de la peine à mes amies; fi le fort nous raffem-
ble , vous, ferez contente de moi : je vous aiderai
- même Jl gagner votre frere. Cela ne fera pas né««
Ceflaire , répondit Elvire, je ne fais rien fans fon
aveu. Bon , dit Ifabelle , l’aveu de votre frere}
Ah ! vous rie me perfuadçrez pas que DomPedre ,
Espagnol e, 4*
haut comme il eft, approuve jamais votre gôutpour
un homme ifolé : non , non ; pour lui plaire il faut
un mérite fondé fur une longue fuite d -aïeux bien
reconnue; que cela ne vous inquiété pas cepen-
dant ; duffé-je Tépoufer , je le ferai confentir à votre
bonheur ; je vous aime affez pour vous en faire
le facrifice.
. Elvire , fans s’arrêter à ce qu’il y avoit cPincon-
fidéré dans le difcours dlfabelle , ne balança pas
à juftifier fon choix , en lui découvrant le fecret
de Dom Alvar ; enfuite elle la conjura de nou-
veau de s’informer exactement de fa deffinée, mais
avec difcrétion & fans la compromettre ; elle pro-
mit tout , & fortit pour aller exécuter fa commit
fion. . , . • ■
Elvire , foulagée par cet entretien , fe crut affez
de force pour aller adoucir par fa préfence la capti-
vité de fon frere ; elle fe leva , mais une fievre
violente qui la faifit , l’obligea de fe remettre au
lit.
. Ifabelle vint le foir même lui dire qu’elle n’avoit
rien appris de particulier de Dom Alvar ; que l’on
difoit feulement à la Cour que le Roi avoit eu ,
ces deux jours -là , de longs tête-à-tête avec un
homme qu’il tenoit enfermé, que fans doute c’é-
toit Dom Alvar. Mais , demanda Elvire , ne dit-
on point les raifons qui ont porté le Roi à le faire
arrêter ? Non , dit Ifabelle , jufqu’ici rien n’a tranfpiré.
4 \ Nouvelle
1) faut donc tout attendre du fort , dit Elvire en
pouvant un profond foupir : mais , ma chere Ifa-
belle y écrivez, je vous prie , à mon frere , inf-
truifez-le de ce qui m’empêche d’aller le voir ; votre
lettre adoucira là peine , fi vous ne lui refofez pas
quelques mots qui flattent foi) amour. En vérité,
répondit Ifabelle , cela ne me coûtera rien ; les. mal-
heurs m’attendriffent , je n’ai pas. daigné parier à
un homme depuis qu’il eft prifonnier ; vous voyez
le peu de foin que je prends de ma parure ; s’il
étoit long-tems malheureux, je ne répondrais pas
que je ne l’aimafïe férieufement. Je ne veux pltts
vous faire parler , ajouta-t-elle , voyant qu’Elvire
fcuflfroit beaucoup; je vais écrire à votre frere, je-
ne vous quitterai pas ; un livre , ou mes idées
m’amu&ront.
Dès que le Roi eut appris la maladie d’Elvire»
3 envoya l’affurer qu’elle n’avoit rien à craindre
pour Ion frere; que tout referait fufpendu jufqu’à
ce qu’elle fût en état de l’aider de lès confeils ; &
qu’il délirait autant qu’elle de le trouver innocent.
Elvire avoit befoin de cette afiùrance pour pour-
voir fupporter les maux dont elle étoit accablée;
mais cette foible confolation fut bientôt altérée par
un nouveau genre de tourment , du moins aulfi
cruel que ceux qu’elle avoit déjà éprouvés.
Ifabelle , qui ne quittent Elvire que pour aller
s’informer des nouvelles qui pouvoient l’intéreffer ,
1
Espagnole; 4)
devint Un foir plus tard qu'à l'ordinaire; après av«f
feit fôrtir les femmes d'Elvire avec beaucoup <fcm*
preffement ; rdjouiflfez-vous , hu dit-elle , je viens
vous apprendre des chofes charmantes de votre
amant. Il a paru aujourd'hui chez le Roi , beau
%
comme Pameur , paré comme une idole, avec toutes?
les apparences cPun favori décide : c’etoit une chofe
4 voir que l’étonnement des Courtifans , & l’âd-
miration des femmes. J’ai vu jufqu’a notre vieille
Gouvernante le fuivre pas-à-^pas , le cou allongé*
les yeux rétrécis , minaudant de h. bouche , & ne
eeffant dè lui parler fans en être entendue ; il eft
vrai que fa figure eft ébleuiflànte , fës yeux fins
& languifïans adoüciftent la fierté de fa mine ; la
majefté de fa taille eft embeSie par mille charmes
répandus fur toute fa perfonne; la hoblefte régné
- i
dans tous fes mouvemens, les grâces dans fa poli-*
teffe : enfin, c’eft un homme charmant; fi j’étois
contente de lui. ... Il vous a parlé , fans doute *
interrompit Elvire? Non, répondit IfabeHe en fou-
riant : Ah ! ne me cachez rien , ma chere IfabeHe , je
Vous en conjure, reprit Elvire, que vous a-t-il
dit? Rien du tout, répondit ïfabelle; n’ayez point
de jaloufie : je me trompe fort, fi la faveur du Ror
ne Penivre de feçon à lui faire oublier fes amis ;
il m’a vue fins me regarder, fans me donner le
moindre figne de connoiflànce ; il a un air indo-
lent que Ton prendroit pour de la trifleffe , fi l’on
44 Nouvelle
pouvoir être malheureux avec l’applaudiflement gé-
néral. Comment ! il ne vous a pas parlé , demanda
encore Elvire? Il ne m’a pas dit un mot, répon-
dit Ifabelle ; faut-il des fermens pour vous le per-
suader , ajouta- 1- elle en riant ? Votre folie me
divertit ; votre amant eft libre , il eft heureux , de
quoi vous inquiétez-vous ?
. Où prendre des forces pour foutenir tant de
maux à - la - fois , s’écria Elvire ? Dom Alvar eft
ingrat ! Dom Alvar préféré la fortune à Elvire !
il. oublie qu’elle eft malheureufe ! O dieux ! que
je ne voie jamais la lilmiere. Ifabelle étonnée ,
ne favoit que penfer de la douleur d’Elvirej ce-
pendant elle voulut la raffurer par des difcours
généraux , plus propres à irriter une véritable dou-
leur qu’à la foulager. Il n’y a que les viâimes de
l’amour qui fâchent en adoucir les peines.
■ Elvire , fans mouvement , les yeux fermés ,
n’entendoit pas même les confolations mal-adroites
que fon amie s’efforçoit' de lui donner. On auroit
douté fi elle vivoit , fans un torrent de larmes qui
s’échappoient de fes yeux. Ifabelle appella du fe-^
cours : en eft-il contre les maux dont la caufe eft
dans l’ame ?
4
* Elvire ne tarda pas à éprouver les effets de ce
nouveau chagrin. En peu de jours on défefpéra
de fa vie ; mais que né peut la nature foutenue
du défefpoir ?; Elle refufa conftamment de prendre
Espagnole: 45
tacun des Temedes , dont on Fauroit accablée fi
elle eût eu le moindre defir de vivre. Son opiniâ-*
treté produifit le contraire de ce qii’elle en attend
doit. En très-peu de tems elle fe trouva dans un
état de convalefcence , qui répondoit du moins de
là vie, s’il ne promettoit rien pour fa fanté : les
progrès en étoient fufpendus par la profonde trif*
tefie où la plongeoient fes réflexions ipépuifables
fur la conduite de Dom Àlvar.
Le Roi Pavoit fait arrêter en même tems que
Dom Pedre , le croyant complice du crime qu’on
lui imputoit ; mais la jaloulîe qui fe multiplie ,par
elle-même, avoit fait tant de progrès dans fon
cœur depuis la rencontre de cet Inconnu , qu’il
n’étoit peut - être pas fâché de s’autorifer d’une
raifon d’Etat , pour venger fon injure particulière.
D’ailleurs , le filence de Dom Alvar lui paroif-
foit renfermer quelques myfteres; Ce fut pour s’en
éclaircir par lui - même , qu’au lieu .de le rendre
prifonnier , ainfi que Dom Pedre , il fe contenta de
le faire garder dans une chambre de fon palais.
L’impétuofité de fes mouvemens l’y conduifit
prefqu’en même tems que Dom Alvar y arrivoit.
Sa contenance noble , tranquille & allurée frap-
pant Alphonfe d’étonnement, calma tout-à-coup
fon ame ; il lui fit avec douceur toutes les queftions
qu’il crut propres à l’obliger de parler; mais Dom
Alvar ne lui répondit que par un filençç auffi ferme
4$ N o U V E L L E
que ttfpeâuCux. Défefpéré de né rien obtenir par
ià priere , ie Roi voulut eflayer fi le Sentiment aurait
plus de pouvoir.
R fe tourna vers fon MiniÔfe rie confiante ( qüi
foui avoit la peitnifiion de le fièvre : ) Je ne Veux »
dit-il, d’autres preuves du crime de Dwn Pedre,
que le filence obffiné de (on comice. L’artifice
eft l’unique reflource des âmes lâches , Continua-t-il ;
que Dom Pedre Toit conduit au fupplice , & que
£i fœur. . » » Dom Alvar , frappé de ces terribles
paroles , les interrompit en fe jettant aux pieds du
Roi. L’amitié allarmée, la vérité naïve , la noble
affiirance parlèrent avec tant d’énergie pour la juf-
ûfication de Dom Pedre , qu’Alphonfe pénétré
d’admiration, & d’une forte de îefpeâ que lès
Rois mêmes doivent à la vertu , lui ordonna de.
fe lever & de lui apprendre fon nom , fon rang
& fon fort 1 Dom Alvar fkdsfit fa curiofité autant
qü’il le put , faûs blefTer le fècret qu’il fe devoit
à lui-même ; ettfuite il fupplia modeftement le Roi
de n’en pas exiger davantage. Ses paroles, le ton
dont il les prononqoit, la candeur peinte fur fon
vifage , avoient fi puiflamment remué le goût na-
turel du Roi pour la vertu, que regardant Alvaf
avec bonté : Tu me caufes tant de furprifè , lui
dit-il , qu’il faut que tu fois un homme extraordi-
naire. Je n’exige pas de plus grands éclairciflemens
fur ton fort; mais au moins que je fâche les motifs
\
Espagnole. 4f
tFun filence fi fingulier ? Alors Dom Alvarlui dit
que fes malheurs iyant devancé fit naiflânce , 3
ne devoit fon éducation qu’à un citoyen, peut-être
ennemi tropzélé de la fàuffeté des hommes, puis-
qu’il l’avoit beaucoup mieux inftmit de leurs vices
que de leurs vertus ; que cependant , malgré la
défiance qu’il lui avoit infpirée pour dès femblablesy'
3 avoit caufë la mort de Ton bienfaiteur par une
indifcrétion impardonnable , & qu’autant pour s’en
punir, que pour éviter de nouveaux piégés , il
avoit réfoiu de garder un filence étemel; mais qu’il
avoit dû rompre fon engagement pour employer
la vérité à la défènfè de Dom Pedre. Les Rois
entendent fi rarement le langage dé l’honneur &
de la vertu, qu’ils doivent néceilàirement en être
frappés. Alphonfè , depuis cette première entrevue ,
ne paffa aucun jour fans en donner une partié 4
Dom Alvar.
r •
Ce Prince , qui ioignoit àune grande pénétration »
un defir fincere d’éprouver les charmes de l’amitié,
donna bientôt des marques du choix qu’il avoit fait
de Dom Alvar pour remplacer Dom Pedre dans
& confiance, en. le- comblant de les bienfaits : il
exigea feulement qu’il n’aurait aucun: commerce
avec le frété & la fœur ; il attacha des conditions
fi. cruelles à Finfraétion de cette loi , que quand
Dom Alvar aurait été plus habile , dans Fart- du
monde , il aurait été retenu par la timidité que
là première indifcrédon lui avoit laiffée.
/
48 Nouvelle
Dès fort entrée à la Cour, fa faveur étoît mort-
tée au plus haut degré ; fon mérite était fi prér
cifément celui qui plaît à tout le monde , quç
Fenvie même n’auroit pu condamner le choix du
Roi,
Un efpritfage, mefuré, & cependant agréable J
* fie laifibit appercevoir ni vuide ni longueur dans
fa convention; toujours vrai, fa franchife n’étoit
ornée queutant qu’il le falloit pour n’être pas cho-
quante , & l’égalité de fon humeur étoit prefque
une démonftration de la pureté de fon ame : n’ayant
jamais vu la Cour , fon cœur étoit exempt de ces
lâches artifices que les grands tranfmettent à leur
poftérité bien plus furement que leur fang. Al-
phonfe charmé de trouver tant d’excellentes qua-
lités réunies dans un feul homme , ne goûfoit de
douceur t que dans fon entretien ; & Dom Alvar
reconnoiffant des bontés du Roi , ne paroifloit
occupé qu’à lui plaire : cependant ils n’ étoient pas
contens l’un de l’autre. Dom Alvar ne cherchait
point à diffimuler le chagrin qui le dévoroit ,
le Roi ne pouvoit s’empêcher de lui en faire foûr
vent des reproches.
Eh quoi ! lui dit ce Prince , un jour qu’il pa-
roiflbit plus trifte' qu’à Pordinaire ; je vous ai élevé
au plus haut point de grandeur ; . j’ai prévenu tous
les fouliaits qu’un fujet peut former ; je vous ai
donné ma confiance plus intimément Que ne l’a
jamais
Espagnole. 49.
jamais eue Dom Pedre ; je vous aime, Alvar, St
je ne puis vous rendre heureux ! Ah ! Sire , ré-
pondit-il , il n'y a rien d’égal à ma reconnoi fiance; je
n’avois pas l'idée d’un Roi tel que vous ; mon amitié,
(puifque vous ordonnez que j’emploie ce mot pour
exprimer mon refpeâueux attachement) mon amitié
eû le fruit de mon admiration ; mais , Sire , puis-je
voir fans douleur, qu’avec tant de vertus & tant
de l>onté on puifïe faire des miférables ? Je ne puis
regarder les grâces dont vous me comhlez , que
comme les dépouilles d’un ami généreux , qui ne
doit fon - malheur qu’à la calomnie ; je l’avoue ,
Sire , fa perte empoifonne vos bienfaits.
Vous m’offenfez , Alvar , & vous ajoutez un nou-.
veau crime à celui de Dom Pedre ; des avis furs ,
donnés à propos , l’ont empéché de confommer fon
premier defTein ; mais puifqu’il traverfè ceux que j’ai
fur vous , je le punirai de m’ôter le plaifir de vous
rendre heureux. Ah ! Sire , s’écria Dom Alvar
en le jettant aux pieds du Roi , ce rfefl que par mes
larmes que je puis exprimer la tendrefTe que m'ins-
pire l’excès de vos bontés. Plus je les éprouve,
plus la difgrace de mon malheureux ami me paraît
affreufe ; apprenez-lui fon crime , Sire , fa juflifi-
cation fuivra de près; puifque vous connoifTez le
prix d’un coeur , Dom Pedre pourrait. . . . Non ,
dit le Roi , je le connois , la conviéhon de fon
attentat ne le porterait qu’à me braver ; un refie
Tome Fi: D
t
50 Nouvelle
de pitié me parle encore en fa feveur ; l’amour
que j’ai pour Eîvire m’engage à différer de le punir;
mais fans l’aveu que j’exige de lui j rien ne retiens
dra ma vengeance : Nôn , Sire , reprit Dôm Alvar ,
votre Nlkjefté eft trop jufle. ... Arrêtez-, dit le
Roi , n’abufez pas des droits que ma bonté vous
donne ; fur-toUt obfervez exa&emerttla feule loi que
je. vous ai impofée ; je ne puis trop vous le répéter*
plus d’un intérêt m’enfieroitpumr févèfement la tranf-
greffion : quand l’àmitié & l’antdrité n’exigent qu’un
facri fiée , il doit être fans réferve.
5 De femblables converfations , fouvent répétées ^
étoient peu propres à diminuer le chagrin de Dont
Alvar. Aufli , tout ce qui venoit chez Elvire , ne
i’erttretenoit que de lafingülarité du nouveau fevori ;
ies femmes , fur - tout , Paccabloient de ridicules,
Pouvoit-il leur plaire ? it n’en avoit trompé aucune.
Ëlvire trouvoit une légère confolatioft de s’attri*
buer l’indifférence générale qu’on lui reprochoit. Ma&
comment jùftifier fon filence ?
L’intérêt de Dom Pedre , & peut-être lé défît
de voir comment Dom Alvar foutiendroit fa vue.,
la déterminèrent à fortir plutôt que fes forces ne
lui permettaient ; elle fe fit porter à h Gour : Dom
Alvar étoit auprès du Roi lorfqu’eüe y arriva.
La fanté d’Elvire étoit trop altérée, pour fou-*
tenir tout à-la-fois l’émotion inféparabie de la vufe
'de ce qu’on aime , & celle qu’éprouve une amie
«
E s-P A O N O l')E. 5*
«gobie , quand elle eft forcée de s’humilier. Aulfii
Jèroit-elle tombée, en fe jettant aux genoux du
Roi, fi Dom AJvar { oubliant toute autre confia
dération ) ne l’eût prife entre les bras, & ne l’eûf
portée fur un fopha, avant que le Roi eût le tenu,
de s’étonner de la hardieflë. Dès qu’Elvire eut
repris fe s &ns , il ordonna à ceux qui l’environ*
noient de s’éloigner. Ce Prince ne put réfifter
davantage aux fentimens que lui infpiroit la vue
d’Elvire , pâle , «courante , & qu’un modefie emr
Jjarras rendoit encore nulle fois plus intérefiante.
Vous vous plaignez de moi. Madame, lui dit—
<1 ; mais fi vous connoiffiez mon cœur , que je
-vous inspirerais de pitié ! J’aime encore votre frere,
<& je vous adore > j’ai cherché à vous plaire par
toutes fortes de moyens , dont vous n’avez pas
daigné vous ^percevoir. Je partagerais mon trône
.avec vous , fi je pouvois en difpofer : mais , comme
-le refte des mortels , je n’ai qu’un cœur à vous
-oflrir. Juftju’ici le relpeâ m’a obligé de me taire ,
juges s’il eft extrême. Madame , c’eft votre Roi
qui vous parle en amant timide. Que ne m’en ai-
t-il pas coûté pour vous affliger ,,-en puniflant votre
frere } J’aurais pardonné fon . «rime , s’il n’étoit
connu que de moi ; mais j’en dois compte à mes
fujets. Que Dom Pedre autorife ma clémence par
un aveu fie un repentir finceres , je lui lais grâce.
.Eraployez-y , Madame , tout le pouvoir que vous
ji Nouvelle
avez fur lui : allez le voir , apprenez - lui que je
veux bien l’entendre ; avertiffez-le que je le ferai
conduire devant moi : trouvez - vous avec lui; vous
reconnoîtrez l’un & Fautre que je fuis encore plus
votre ami que votre maître. Ne me répondez point.
Madame , continua le Roi voyant qu’Elvire vou-
loit parler , je ne me fens pas la force d’être gé-
néreux, fi je trouvois autant d’ingratitude dans le
cœur de la fœur que dans celui du frere. Laiffez-
moi la foible fatisfaébon de compter fur votre re*
connoiffance, En même tems le Roi fit figne que
l’on vînt aider Elvire à marcher.
Les Courtifans s’empreffèrent, mais Dom Alvar
les devança. En fè levant , Elvire laifla tomber lè
« «
môuchoir dont elle effuyoit fes larmes : Dom Alvar
le ramaffa précipitamment , & profita de cette
occafion pour lui donner un billet ; mais ce ne fut
pas fi adroitement , que le Roi n’en eût du foup-
çon. La fatigue que la démarche d’Elvire lui avok
.caüfée , le trouble où l’avoit jettée le billet qu’elle
vfcnoit dè recevoir, l’impatience de le lire, ne lui
permirent pas d’aller voir fon frere. Elle fe fit
conduire chez elle. A peine fut-elle arrivée , qu’elle
l’ouvrit : il contenoit à-peu-près cês mots :
BILLET.
Vous me croyt{ fans doute le plus coupable dés
hommes j adorable -Elvire ; je ne fuisr que le plus
r
Espagnol e. 5$
malheureux* Décoré de toutes Us apparences . de
f ambition fatisfaite 9 mon cœur nefacrifie quà fa-\
mour & à lamifié . Je nai rompu U jiUnu %
je ne parois fenjible à la faveur dont U Rot
ni! honore , que dans Cefpérance ilêfre unie à Dom
Pedre : Ji je puis pénétrer h fecret du crime quart
lui impute , cefl ajfe ^ pour dévoiler fon innocence ;
je me floue dy réujjir dans peu. Il faUoit un
moùf aujji puijfant pour me faire obéir à la tyran-
nique défenfe que le Roi nia faite , d! avoir aucune
relation avec les feules perfonnes pour qui la vie
nie fl chère. Il y va de la perte de tous trois , lil
découvre la moindre intelligence entre nous . Peut-être
fai pouffé trop loin la prudence ; mais , Madame ,
à qui pouvois-je confier mon fecret } Etranger dans
cette Cour , obfervé de toutes parts , me défiant des
hommes , ne les connoijfant point , fai préféré le
malheur affreux de vous paroître ingrat , au danger
où mon peu d? expérience aurait pu vous expo fer ;
je ne fais même Ji je pourrai faire parvenir ce billet
jufqtlà vous ; mais , belle Elvire , je mourrai de
douleur Ji je ne vous apprends pas l excès de mon
amour.
V
a . '
* *
La leâure de cette lettre apporta dans l’ame
id’Elvire un changement inexprimable. Dom Alvar
n’eft point ingrat, difo^t-elle avec tranfport : mon
frere touche aii moment de Élire éclater Ton inno-
Diij
4
{4 K o vVe u i :
éencè ; je les verrai tons- deux partager Tes bontés
du Roi & ma tendre flè 1 Dois-je m’inquiéter de
Famour cTAlphonft } Il eft généreux , il ne pourra-
jürrtais nôüs haïr.
Les fenrimens agréables renai flans dans le coeur
cPElvire , fetnbloient faire couler un autre fàng dans
fes veines ; fa lànté fê trouva presque tout-d’un-»'
Coup rétablie. EHepafla une nuit auifi agitée par des
idées agréables , que les précédentes, favoient été
par fes cruelles inquiétudes.
Elle fe leva de bonne heure , & fê préparait 4
roftir pour aller avertir Dom Pedré de tout ce qui
fê pafloit -, lorfqu’IlàbeHe arriva. Venez , lui cria
Ehrire , dès qu’elle Papperçut , venez , ma chere
ïfabelle , partager mes efpérances , comme vous
avez partagé mes peines : je brûle d’impatience de
vous entretenin Je fais tout, lui dit Tfabelle , Dont
Àlvar vous avoit perdu tous trois, le glaive étoif
levé fur vos têtes, mais j’ai eu l’adreflfe de le dé^.
tourner. C*eft pour vous apprendre cette bonne
nouvelle que je me fins levée fi marin. Mon Dieu ,
que les amans font mal-adroits , continua-t-elle !
Us croient tout voir fans être vus ; on les voit fàns
qu’ils s’en doutent. Expliquez-vous , reprit Elvire
alarmée, qu’avons-rioûs encore à craindre ? Rien,
répondit Ifabelle : ne vous ai-je pas dit que j’avois
paré le coup ? Mais tires-moi d’inquiétude à votre
tour : qu’avez-vous fait du billet de Dom Alvar?
I
E S P A G N O, L E. a
Vous, étie** dit-on , fi troublée!.. .. Et comment
fevez-vous que j’ai reçu un billet , interrompit Elvire
encore plus effrayée i Je le fais du Rpi , répondit
Ifabeüe, . . . Dm Roi 1 s'écria Elvire , Ah ! nous
fornmes perces J Vous ne voulez, donc pas m'en?
tendre , rfpçt impatiemment Ifabelle l Ecoutez-moi j
vous verrez que l’étourderie que- l’on me reproche
ne s'étend pas fur les cbofes importantes, ; je fais
4. propos , quqqd il faut fervjr mes amis ;
vous n’en ferez persuadée que quand vous jouire?
du bonheur que' je vous al préparé \ car votre pré?
ventipç. . . . Mon Dieu, dit Elvire, je croirai topjt
' <?e que vous voudrez , mais expliquez-vous.
Eç Roi, reprit IfàbeHe, parut de fbrt'mécbantp
humeur fijpr , quand vous l’entes quitté. Il demandp
plpâeurs fois pé j’étois - f on m,’<r n avertit , je courug
A la Çqut;. Dès .qu’il ipp. vit , il me tira à parti
jl me fit beaucoup de qupfHons adroites fiir vog
liaifbns §c celles de votre frere avec Dqm Alvart
je l’afi^rai que vous n'en, aviez, aucune. Rfi bN?/»
me dk-dd’unton ironique, je : fuis mieux inftruxt
que v$js, Enfuite il me.ppnta.avec pne colere qu’jl
^’efibrçeit en, vain de diffimuler , que Dom Alvaf
vous avçit donné uç e U fà préfence ; qu’au
trouble que vous aviez fait paraître en le recevant,
il ne doutok* pas que voys ne fuffiez tous deux
complices de je ne fais quel projet féditieux que
l’on impute à votre frere. Il finit par .de grandes
Div
i
5 6 Nouvelle
menaces contre vous trois. Il faüoit toute ma pr&
fence d’efprit pour n’en être pas déconcertée ; le
tems étoit cher ; une feule réflexion m’a fait fentir
que l’aveu de la vérité étoit le feul remede à vos
maux : j’ai pris tout-d’un-coup ma réfolution , au
lieu de la contenance timide que le Roi s’attendoit
fans doute à me voir prendre , je lui dis tranquil-
lement qtie ce n’étoit pas la peine de faire tant
de menaces pour un fimple billet d’amour. Un billet
d’amour ! s’eft-îl écrié, avec un vifâge auffi froid
qu’il étoit agité auparavant : Oui , Sire , lui ai-je
-répondu ; fi Dom Alvar a donné un billet à El*
vire, ce ne peut être que cela. Il a continué à
me queftionner , je lui ai conté comment vous aviez
pris du goût l’un pour l’autre. Enfin il m’a quittée
en m’aflurant que ma franchife ne lui étoit pas fut
peéle. Vous voyez bien que vous touchez à votre
bonheur : il aime Dom Alvar à la folie ; que peut-il
faire dé mieux pour le rendre heureux , que de
Vous donner à lui ? En faveur de votre mariage
H accordera la grâce de Dom Pedre ; je ne me
'croirai plus obligée de l’époufer , puifqu’ilne fera plus
malheureux : nous ferons tous contens. En vérité*
il eft bien tems que la joie revienne parmi nous ;
ri’eft prefqué pas vivre que de fe plaindre tou-
jours ; c’eft mourir que de s’ennuyer.
Ifabelle çontinuoit fes agréables conjectures ; El-
vire , ; plongée dans la plus profonde révêrie ,
/
*
r
Espagnole. 57
fécoutoit à peine , lorfqu’on vint leur ordonner de
la part du Roi de monter dans un carroffe qui les
âttendoit pour les conduire dans te lieu choifî pour
leur exil» En même tems ou ordonna aux domeA
tiques de préparer ce qui étoit néceffaire pour partir
' promptement.
- Elvire . , affommée de ce coup imprévu , fem-
Woit ne prendre aucune part à ce qui fe pafïbit»
O mon frere 1 6 Alvar ! s’écriart-eüe' douloureu-
sement , qu’allez-vous devenir?
Il y a des momens où l’ame. emportée loin d’elle
avec trop de rapidité , ne s’apperçoit plus de fon
exiftènce. Elvire ne fentoit que les peines de ce
qu’elle aiment.
Ifabelle , au contraire, ne celToit de crier à l’in-
jttftîce; elle affuroit qu’elle n’obéiroit pas, qu’elle
vouloit parler au Roi, qu’afliirément elle lui feroit
entendre raifon. Ses plaintes furent inutiles , il fallut
partir.
Elvire demeura pendant tout le chemin dans l’ef-
. pece d’égarement où elle étoit tombée en recevant
les ordres du Roi. Ifabelle exhaïoit fon impatience
d’une façon e qui, dans toutes autres conjonctures ,
auroit été plaçante.
La nuit étoit .déjà fort avancée quand elles arri-
vèrent ; on lès conduifit dans ‘tine chambre im-
tnenfè, dont le délâbremçnt, auffi bien que . celui
des meubles , auroit effrayé des perforüies moins
I
$$ .NorvEiii
délicates. -Tout était égal à Elyire , elle ne $%w
fbrmoit de rien ; mais libelle , par lès queftion^
réitérées , obligea des efpeces de fantômes defhnés
k les fervir fous l’habillement de duegne , à f*tis*
faire ûl cyriofité. Elle crut voir ouvrir Ton tom*
beau, en apprenant qu’elles étoient à la Cour dq
h Reine douairière , grand’mece du Roi, Elle fit
à Elvire mille reproches mêles de larmes. Son char
grin redoubla le lendemain , en fe voyant dans un
* château , moins affreux encore par Ton extrême
andqpité, que par le peu de foin que l’on preooit
de l’entretenir.
- La virile Reine, attachée. aux étiquettes & aux
anciens ufàges, rendoit la vie infupportable à celles
que k profcription y conduifoit , fous le prétexte
de lui former une Cour. Tout y refpiroit la gêne,
la trifteffe & l’incommodité.
Les longues peines dégénèrent ordinairement en
langueur ; lorfque l’ame n’eft pas tirée d’une agita*
fton pénible par quelque événement agréable , la
nature fuppiée à la raifbn, en rallentiflant un mou*
vement qui entraîneront fa définition. Elvire menoit
une vie languiiTante , mais elle vivoit.
Dom Alvar n’étoit pas moins malheureux. Al-
phonfe exceffivement irrité de la confidence qulfa-
beïïe lui avoit faite , n’écoutant que fon premier
mouvement , s’imagina qu’il banniroit aufli facile-
ment de fon coeur que de fa- préfence les objets
de fà jaloufie.
✓
E $ T À G N O l t. jef
Après Pexil cFEhrire, if ne retarife celui de Dont
Alvar , qu’autant de tetns qu’2 le crut nèceffairé
pour l’empêcher de ^âvre lès traces : Dépouillé
alors des bienfaits du Roi , il eut ordre de fe re^
tirer & de ne reparaître jamais.
Plus lùrpris que touché, il ne balança point lùr
k choix du lieu de là retraite. Son efprit le tourna
ayec complaifance vers la cabane où il avoit été
élevé ; l'on coeur fatigué , avide de repos , crut qu’il
y retrouverait ces jours de paix , toujours chets à
fon fouvenir , fit qui s’y retraçoient alors comme
le leul bien defirable.
Le goût de 1a fblhude ne doit fbn origine qu’au
chagrin qui tient à la honte ou aù ridicule.
Dom Alvar , plein de confiance fur le bonheur'
tranquille dont il aUoit jouir , tourna précipitam-
ment lès pas du côté de la forêt , afyle de lès premiers
malheurs ; mais à mefare qu’il en àpprochoit , il
fèntoit affoiblir l’idée féduifànte qu’il en avoit conçue
d’abord : tout ce qu’H avoit vu St éprouvé depuis
lbn entrée dans le monde , fe préfentoit à fon imagi-
nation'; mais les traces auffi-tôt effacées qu’apper-
ques , laifloient aux images qu'elles formoient la'
confolion d\m fonge : Ehrire même ne s’y repré-
fontoit que dans Péloignement.
Ce torrent de penfées tumultueulès ne celTa qu’en
arrivant à la cabane : frappé de la vue , il refla
immobile ; lès yeux attachés «fur ces objets fe
€o Nouvelle-
remplirent de larmes. La perte de l’ami vertueux
qui l’avoit élevé , celle de fa liberté , la répugnance
qu’il fentit tout-à-coup pour une folitude totale ,1a
Comparai ion des fentimens de la jeune iTe avec ceux
qu’a avoit acquis dans le monde ; tout affligeoit
fon ame , tout déchiroit fon cœur. Cependant , fai-
£ant un effort fur lui-même , il entra dans ce lieu-
defiré, & redouté en même tems.
; 4 Les premiers jours fe pafferent à rappeller dans
fon fouvenir les préceptes de fon ami , & à vaincre
ù. délicateffe fur la privation des commodités , qui
ne font rien que quand on ne les connoît pas ,
mais dont Fufage fait des befoins. Son amour re-
prit bientôt, dans le calme de la folitude, ce qu’il
avoit perdu d’empire dans le trouble de Forage.
Pom Alvar ne penfa plus qu’aux moyens de dé-
couvrir le fort d’Elvire , il en effaya plufïeùrs inu-
tilement. Trop près de la Cour, dans un lieu où
le roi chaffoit fouvent , pouvoit - il faire quelques
démarches fans rifquer d’être découvert ? Il crut
que dans un endroit habité , il pourroit faire # agir.
des gens inconnus , dont les recherches auroient plus,
de fuccès que les fîennes.
Il ifeut pas plutôt formé ce projet, qu’il partit
pour l’exécuter, en obfervant de ne point fuivre
les routes ordinaires.
Il avoit déjà marché près de deux jours , lorfque
- traverfant un bois # il vit tout-à-coup fondre fur
- \
Espagnole. 6 't
^ «
lui un homme l’épée à la main , qui fans lui donner
le tems de fe reconnoître , lui cria : Traître , défends
une vie que tu aurois dû perdre par le plus infâme
(iipplice : Dom Alvàr étonné, fe mit en défenfe ;
mais reconnoiflant en même-tems Dom Pedre , loin
s d’attentér à fes jours , il ne fit que parer les coups
qu’il lui portoit avec une foreur inexprimable. Arrê-
tez , Dom Pedre , lui crioit - il , quelle eft votre
erreur? reconnoiffez le malheureux Alvar; venez
plutôt recevoir dans fes bras le témoignage de fbn
amitié & de fa tendre reconnoiffance.
Dom Pedre étoit trop animé pour l’entendre;
comme Dom Alvar ne fe défendoit que foiblement ,
il le faiiit au collet , Iç'terrafTa , le menaçant de lia
ôter la vie s’il n’avouoit tous fes crimes.
Dans ce moment , une troupe d’Archers qui
étoient dans le bois, à la pourfiiite de plufieurs
brigands , arrivèrent dans cet endroit ; les prenant
pour ce qu’ils cherchoient , il les enchaînèrent, les
forcèrent de marcher , fans aucun égard pour les
menaces de Dom Pedre , ni pour les raifons què
Dom Alvar employoit à leur faire coimoître leur
méprife. On les conduifit dans un fort affez près
de-là , oh les mit dans le même cachot % en atten-
‘ dant , leur dit - on , qu’on les transférât dans là
capitale , pour fervir d’exemple à leurs femblables.
Ce fut - là que Dom Alvar , fans Denfer à fe
plaindre, plus occupé des reproches, oe fon aipi,
4
f % Nouvelle
que de fon propre malheur, lui en demanda Fes»
pücadon.
- Dom Pedre, déieipéré de l’ignominie où foq
emportement venoit de le conduire , ne la loi
donna qu’avec toute l’amertume dom ion anae étoit
remplie.
. Il lui apprit , qu’;q>rè^ ion départ, il avcrit été
refferré plus étroitement dans fa prifon ; que plu»
{leurs jours s’étoient palTés en confrontation de
témoins qu’il avoit tous confondus; qu’enfin , le Roi
ne trouvant pas de preuves iùffifimtes pour le con-
vaincre d’aucun crime , s’étoit comité de l’exder;
qu’on ne lui avoit pas même permis de rentrer dans
fa tnaifon , qu’il avoit feulement appris qu’Elvhe
& Ifabelle n’étoîent plus ù la Cour.
, En cet .endroit , Dom Pedre , dont l’humeur
altiere s’aigriffoit par le récit de fes malheurs, dit
ikns ménagement ù Dom Alvar , que la conduite
qu’il avoit ternie dans le tems de fa faveur, prou-
voit aiTez fon ingratitude & fit perfidie , pour qu’il
pût l’accuier fans mjuffice d’avoir enlevé fit ibeur
■& fa maîtreffe, qui étoient-difparues le même jour
que lui. H ajouta à ce reproche tout ce que la pré*
vention peut arracher à un cœur tendre, mais
violent.
11 ne fut .pas difficile à Dom Alvar de le jufti-
.fier. Le {impie récit de -ce qui s'étoit paffé , fes
regrets fur S perte d’Elvire; enfin la vérité , toujours
*
v.
E s P A G N O L E. <S)
f*« fwrnp quand elle efl pure ,- ne lailTerent aucun
foupçon dans le coeur de Dom Pedre : L’amifié*
les remords y les excafès Succédèrent à Ion empor-
tement ; Dom Alvar auffi généreux que tendre*
ne penfà qu’à effecer du coeur de ion amile noble
défèfpôir qu’il témoignoit de l’avoir offehfé. Réunis
tbus deux par la confiance , &.<mémepar le défrf
poir, ils ne penferent dès-lors qu’à fe confoler mu-
tuellement fur leur horribledeftinée , Scqu’à imaginer
des moyens de faire revenir Alphonfe de fes rf
juftes préventions.
Le bonheur des Rois répondroit aux apparen-
ces -, s’ils ne trouvoiefit en eux-mêmes les bornes
de leur pouvoir. Alphonfe , qui fàifoit tant de mal-
lieureux , ne l’étoit moins que par l’impoffibilité de
l’être autant. Plus de fix mois s’étoient écoulés.,
' *
•avant que les Chagrins qu’il s’étoit occafionnés lui-
■rnême fufïent diminués ; il crut enfin avoir acquis
; afTez d’indifférence pour foutenir fans foibleffe la
préfence d’Elvire; ou plutôt fe trompant lui-même,
il cherthoit à flatter fon cœur par la vue d’un objet
qu’il ne pouvoit en arracher.
Il fit avertir la Reine douairière qu’il iroit le len-
demain lui rendre une viiïte. Il lui donnoit rare-
ment cette marque de refpeô; auffi cet événement
répandit une joie générale dans fa trille cour. La
vieille Reine, qui, comme tous les gens de fon
âge tenoit encore au monde .pour en favoir .les
64 N o U V E L L E
nouvelles y mesurant la quantité qu’elle en apprend
droit par 4a durée du tems qu’elle refreroit avec
ébn petit-fils , voulut prévenir Ton arrivée ; elle fit
apprêter les équipages , auffi délabrés que fon châ-
teau ; & le jour marqué , elle fe mit en chemin
pour aller à là rencontre du Roi : Elvire & Ifàbelle
/
étoient du voyage.
La trille Elvire révoit profondément aux moyens de
tirer du Roi ou de quelqu’un de fa fuite , des éclairciffe-
mens fur le fort de fon frere & de fon amant; jufques-
là elle n’avoit pu en apprendre aucunes nouvelles.
Ses regards étoient fans defTein , quand tout-à-
coup frappée de la rencontre la moins attendue ,
elle fit un cri en s’élançant hors de la voiture , qui
par bonheur étoit fort baffe. Elle fut e» un inftanï
au milieu d’une troupe d'archers qui conduifoient
deux prifonniers ; le changement de leurs vifages,
l’horreur de leurs habillemens , les fers dont ik
étoient chargés , lie l’avoient pas empêchée de le$
reconnoitre. Mon frere ! s’écrioit - elle , ô dieux !
mon cher frere ! eft-ce vous ? Elle le tenoit dans
fes bras , qu’elle en doutoit encore. Son premier
mouvement fut la joie de retrouver tout ce. qu’elle
aimoit ; mais bientôt .frappée de l’appareil d’infamie
qui les entouroit, il fembla que fa vie ou fa raifbn
alloient l’abandonner. Saifie d’effroi , elle les quittojt
pour appeUer le ciel & la terre à fon fècours. Elle
revenoit à DomPedre, le ferroit {dus étroitement
dans
E S P A G K O L e; 6 5
dans fes bras , nulle fuite dans fes penfées , nul
ordre dans fes paroles , fa douleur étoit un délire.
( Dom Pedre monttoit moins de foibleffe , mais
" le défefpoir étoit peint dans toute fon action ; des
mots entrecoupés êxprimoierit touf-à-tour fa foreur,
fa honte & fon attendriffemeiit. DomAlvaf , mai*
gré le poids de fes chaînes , étoit aux pieds* d’Elvire ,
il tenoit une de fes mains qu'elle lui avoit aban^
donnée , il la baignoit de fes larmes ; Elvirè jettoit
de tems-en-tems fur lui des regards mêlés de com-
plaifanCe, d’horreur & de tendreffe î Alvar , difoit-
élle , que nous femmes malheureux 1 # Us étoierif
tous trois trop occupés d'eux-mêmes pour appert
cevoif ce qui fe paffoit auprès d’eux.
La Rôinè furprife de la fuite précipitée d'Elvirè^
avoit fait- arrêter pour en favofcla caufe. IfabeDe,
après avoir reconnu les prifottniers , étoit defeen-
due ; elle couroit pour joindre fes carefles à celles
de fon amie , lorfque lé Roi arriva»
- Ce- Prince aVoit vu de loin Ce qui. -s'étôit paffé ;
il avoit cru reconnoîtrè Elvire ; mais ne comprenant
rien à fa démarche, il avoit pouffé fon cheval pour
s'éclaircir plutôt; fon impatience ne lui avtJif’pas
permis de s'arrêter avec la Reine; il ne fit -que la
faluer en paflant, & rejoignit IfabeÜè au moment
qu’elle arrivoit. Voyez, lui dit-élle, le fruit de vos:
caprices.. Vous en devriez mourir de honte Ôc de
regret ; ma$ vous êtes Roi.
Tome VI % E
t
i
$6 N O U V E t L E
• Alphonfè recomoifTant alors lès malheureux là-
voris, fè fenùt combattu de fentimens fi oppofés,
que ne voulant céder à aucun , U alk>k s’éloigner ,
torique Dont Pedre levant les yeux à la voix d’1»
fâbelle, plus làifi de fureur que d’étonnement de,
fè voir près du Roi , il lui cria avec le ' ton du
défèlpoir : Arrêtes , cruel , repais tes yeux de Pétât
horrible où tes injuftes préventions nous ont con^
duits ; tu veux ufurper lq nom de Pacifique , Sc
tu mérites mieux celui de Cruel que ton prédéceâeur v
il n’a verle que du fang, & tu déchires les coeurs;
ton amitié eft une tyrannie , tes bienfaits font de*
malheurs , & notre reconnoiffanee un fupplice.
Au premier mot que Dom Pedre avoit prononcé^
fijvire éperdue l’avoit quitté pour lè jetter aux genoux '
du Roi,. qu’elle teüoit fortement embrafifés : Ah I
Sire , lui crioit-elle , ne vous offenlèz pas des paroles,
que le. défèlpoir arrache à mon malheureux frere;
fon crime ne commence que de ce moment , par-
donnez tout à l’excès de Ion infortune; vous l’avez
rimé. Ah 1 dieux ! jeftez les yeux lùr lui 1 vous
rimez la vertu , facourez-la. Mes larmes .... ma
douleur. . • . nos malheurs . . . hélas 1 ils font fans
bornes !
• Le Roi, plongé dans une profonde rêverie, ne.
répondoit que par des regards fombres &c diftraits,
qu’il jettoit alternativement fur le firere & fa ioeur.
Elvire perfuadée qu’ils , anhonqoient h perte- de ee.
i
j
E s P À G N O • L E*
\
qu’elle avoit de plu* cher , n'écq utant que fon défef,
poir , fut fe jetter entre f<?n frere & fon amant Je ne
yeux plu* t’entendre tyrminflexihle , continua-t-elle
en parlant au Roi , nous expirerons à fesyeux ;
tu ne feras pas le maître du moment, nous te ravirons
le phiâr barbare de l’ordonner. . , . t
. Non ,vou$ ne mourrez pas , s’écria le Roi , vou*
êtes plus mes tyrans que je ne fuis le vôtre ; me*
regrets me rendroient plus malheureux que vous , fi
monjuûe reffentjment triomphoit de ma
Voyez , Madame, continua le Roi en s’approchant
d’Elvire , voyez fi votre frere étoit coupable ; voyez
s’il mérite k grâce que je lui accorde. Elvire prit un
papier que le Roi lui préfentoit, Srque Dom Alvar
reconnut aulfi-tôt pour le fatal projet de conjuration
qui avoit coûté la vie à fon pere. Ah i Sire , s’écria?
t-il , quelle preuve plus convaincante pouviez-vous
avoir de l’innocence de Dom Pedre ? En même-tems
il apprit au Roi l’origine de ce funefle écrit; il lui
-fit remarquer qu’étant fans nom Ô£ fans date , il n’avoit
pas été difficile aux ennemis de Dom Pedre d’en im-
pofer au Roi , en rapprochant les circonftances. Cela
doit être vrai , Sire , dit Ifabelle quand Dom Alvar
eut ceffé de parler , car j|^i trouvé ce papier dans la
forêt , le même jour que nous y rencontrâmes Dom
Alvar ; voyant qu’il étoit écrit en Portugais, que je
n’entends pas, k curiofité me le fit donner à Dom
Rodrigue pour le traduire. Mille occupations férieufes
Eij
68 Nouvelle Espagnole.
que j’ai eues depuis, m’ont fait oublier de le lui re-
prendre. Voilà comme les Rois , ajouta-t-elle en
hauffant les épaules , croient faire grâce quand ils
ne font que juftice. •
O ciel ! s’écria Alphonfe, que le trône renferme
d’écueils pour la vertu ! Me pardonnerez -vous mon
erreur, belle Elvire, lui dit -il en prenant fà main
qu’il préfenta à Dom Alvar, ne fuis-je pas aflez
puni par la perte de votre coeur ? en vous uniffant à
ce que vous aimez , eff-ce aflez expier mon crime è
Allons , continua-t-il , ( en détachant lui-même les
fers de fes favpris , & ne dédaignant pas de les em-
brafler ) venez éprouver fi la vertu m’eft chere.
L’excès de mes bontés furpaflera celui de vos mal-
heurs : Aimez-moi , s’il fe peut ; mais dufliez-vous
être ingrats , le bonheur d’en faire , furpafle k peine
d’en rencontrer.
*
LA VÉRITÉ
AU FOND D’UN PUITS.
«
Histoire Égy ptienxe.
C^ERTAIN habitant des bords du Nil avoit pour
toute fortune une petite maifon , un grand enclos,
un beau canal, & Pairie naturellement gaie; il fe K
trouvoit fort riche. Un jour , c’étoit pendant le
grand chaud de Tété , s’étant retiré dans une grotte
qui étoit au bord de ce canal , il vit une belle
grande carpe , mais grande comme une perfonne :
ce qu’on remarquoit encore davantage , c’étoit les
yeux ; jamais on n’en avoit vu de fi tendres. C’efl;
de -là qu’on a dit des amans qui regardent ten-
drement leur belle : qti'ds font des yeux de carpe
frite .
L’Egyptien enchanté de cette merveille , ne put Ce
contenir. La curiofité entend quelquefois affez mal fes
intérêts ; il s’avança hors de la grotte , & la carpe
dilparuti Il fentit alors un trouble qu’il ne pouvoit
comprendre. Par les trois Grâces , s’écria-t-il , quelle
charmante carpe ! Au mot de charmante, la carpe
revint un moment , & du bout de fa queue fit jaillir
tjo La Vérité
de l’eau jufques fur te nez de FEgyptien, mais
en très -petite quantité; comme fi c’étoit un re-
merciement de la fleurette qu’elle venoit d’enten-
dre.
La nuit arrivoit , elle fe paffa , & TEgyptien qui
n’avoit pas fermé l’œil un moment , étoit avarrit
le jour à confidérer, au travers d’une jaloufie, le
canaLoù la carpe s’étoit replongée.
A peine le foleil fut-il un peu élevé fur l’horizon ,
qu’un grand aigle vint s’abattre au bord du canal.
La belle carpe fauta fur le rivage , l’aigle s’approcha
& lui préfenta un billet qu’elle prit avec empreffe-
ment. L’Egyptien attentif, comme on peut le juger ,
la vit à plufieurs r eprifes , lire , s’interrompre , &
Chaque fois faire un faut extrêmement agréable ; c’efl
ce qu’on a appellé depuis, le faut de la carpe ; elle
prit tout de fuite la parole : Mon fils, dh*elte au
grand aigle, dites à Jupiter que Vénus eft charmée
de cette agréable nouvelle : Nous pourrons bientôt
nous démétamorphofer , continua-t-elle en voyant
arriver trois autres animaux qui la joignirent. Venez f
augufte Junon , ( c’étoit une vache ) approchez ,
fage Diane , ( c’étoit une chatte ) & vous aufl»
Mercure, ( c’étoit un grand oifeau i ), Enfin les
Géans font foudroyés , leur chef feul refpire encore ,
mais avec affez de difficulté ; il a fur la poitrine
x I/oifeau appellé Ibis chez les Egyptiens.
V
AU POND D’UN PUITS. 71
deux fort grandes montagnes : de façon qu'on ne
lui donne guère que quinze jours à vivre.
L’Egyptien enchanté de ce qü’il venoit d’enten*
dre, courut fè préfenter à la troupe traveflie :
Mon cœur vous avoit reconnue , dit-il à la belle
carpe , Vénus ne fauroit fè cacher. Vénus & fa
troupe le reçurent à merveilles , & paffèrent quel*
ques jours dans fa retraite , gardant encore leur
figure empruntée. Enfin la mort de Typhon décla-
rée , les métamorphofes cédèrent ; mais avant que
4e quitter l’Egypûen , on fongea à lui faire des pré-
féra confidérables. Diane voulut montrer l'exemple;
elle prit dans fà dépouille de chatte les deux pattes de
devant : mortel heureux, dit-elle , je vous donne
ces deux admirables griffes ; apprenez de quelle im-
portance elles vont être pour les mœurs. Une femme
qui fera affez heureufè pour les avoir portées uri
feul jour en pendans d’oreilles, n’aura jamais rien
à craindre des hommes les plus aimables & les plus
prefïàns ; s’ils ofènt lui adreffer des lorgnenes, ou
hn écrire des déclarations, à l’inflant une griffe ira
leur crever un œil tout au moins. Vous concevez
bien qu'un pareil talifinan fera recherché par toutes
les dames de la cour d’Egypte. Elles s’emprefferont
d’étre de vos amies.. .. Je vous fuis garant, dit
Mercure, qu’il vivra comme, un hibou s’il n’a que
ce moyen de fe faire valoir dans le monde. Les
femmes réellement vertueufes n’ont pas befoin de
Eiv
/
7* La Vérité
griffes' , leur conduite fuffit pour les défendre. À
l’égard cfes femmes moitié foibles & moitié rigides,
que leur ferviroient toutes les griffes du monde }
N’auroient-elles pas toujours la refTourçe de faire
patte de velours.
Junon alloit prendre la parole pour n’être de l’avis
ni de l’un ni de l’autre , lorfqu’elle apperçut une
grande figure qui traverfoit les airs , enveloppée
dans plufieurs voiles, la plupart fort épais, quel-
ques-uns à travers defquels on pouvoit la recon-
noître, Eh ! voilà la Vérité , s’écria Junon J Les
Géans l’ont contrainte d’abandonner le ciel : Elle
vient à point nommé , pour nous acquitter de ce
que nous devons à ce fage mortel. Nous allons
vous laitier la Vérité , dit-elle à PEgyptien , vous
la promènerez dans le monde , & les mortels en-
chantés iront au-devant de vous. Les mortels, in-
terrompit Mercure , vous leur faites bien plus d’hon-
neur qu’ils ne méritent : je vous déclare qu’ils re-
cevront fort mal la Vérité. Croiriez - vous bien
qu’avec toute ma friponnerie , ( je veux dire mon
éloquence ) j’ai une peine infinie à leur faire fup-
porter la moindre critique fur leurs plus légères
imperfedions ? Jugez du fuccès qu’aura la Vérité,
quand naïvement & févèrement elle fera le procès
aux vices, ou démafquera de faufles vertus. Don-
nez-lui du moins la Prudence pour compagne, &
que ce foit cette dernière qui porte la parole.
AU £ O ND D’ufr PUITS, 7$
Mercure ne fut point écouté , & comme il avoi$
raifon , il abandonna volontiers fon fentiment. •
' Voilà donc la Vérité habitante de la terre avec
^Egyptien. Sa première démarche fat de fe mani-
fafter dans, les cours ; c’étoit débuter avéc courage ,
elle n’y 6t pas long féjour, l’air des cours lui étoit,
dit-on , extrêmement contraire; c’eft tout ce que
fon conduâeur a rapporté de cette partie de leurs
voyages. Il ajoute feulement que dans telles couA
où les fouverains mêmes fe plaifoient avec elle ,
on lui feifoit faire tant de détours lorfqu’on étoit
obligé de la mener aux pieds du trône , que le plus
fouvent elle y arrivoit exténuée au point de n’être
point reconnoiflable.
La Vérité , fort mécontente de fa première fortie i
revint dans la folitude de l’Egyptien ; elle lui fài-
fbifcde grandes excufes des dégoûts qu’il avoit é-
prouvés à fa fuite. Ne vous reprochez rien , lui
dit-il ; quand on eft affez heureux pour vous aimer ,
on s’attache à vous pour vous-même. Après quel
ques jours de repos , ils voulurent tenter une fécondé
fortie ; ils allèrent fe mêler parmi les liinples ci-
toyens. La Vérité avoit promis de fe taire , à moins
qu’elle n’eût occafion de dire des choies obligeantes ;
elle tint parole, c’eft-à-dire , qu’elle étoit des jours,
entiers fans ouvrir la bouche. Cette conduite ce-
pendant lui réuflit fort mal. Il n’étoit pas en elle
de changer de phyfionomie : Dès qu’elle trouvoit
74 LàVérivté
de «es gens qui fe parent d’un feux dehors de vertu j
ou qui croient montrer de l’efprit quand ils difent
des màfères avec confiance, ce qu’elle penfoit fe
peignoir fi naïvement fiir Ton vifage , qA’ils y lifoient
à découvert tout, leur manège, toute léw fauffeté;
fit ce qui les mortifioit encore davantage , tous leurs
ridicules ; ainfi la Vérité ne tarda guère à fe voir
décriée affez généralement : Les uns, fit c’étoit les
gens modérés , convenoient qu’effeâiveroent elle
étoït grande tracaffière ; d’autres , fâchés de ce qu’on
la jugeoit avec trop de févérité, a Auraient que ce
qu’elle avoit de rebutant venoit plutôt d’une forte
de naïveté bête , que d’un fond de méchanceté.
On prétend qu’il y a encore, deces bons carac-
tères , qui ne vous défendent fur un défaut que vous
n’avez point, fie dont on vous accule, qu’en vous
jettant un ridicule qu’on ne s’étoit pas encore agifé
de vous donner.
. La Vérité imagina un moyen de ne plus révolter
les efprits. Je vais , dit-elle à l’Egyptien , me montrer
aux hommes fous des formes différentes de la leur.
/
Cette nouveauté les engagera à m’écouter; ils ne
feront pas en garde contre mes leçons , ils en profite-
ront fans croire les avoir reçues. Ce projet arrêté ,
ils fe logèrent dans une grande falle qui donnoit
fur une place publique. L’Egyptien fe manifefioit
fur la porte , fit tenant en main une baguette , il
montrait un tableau fur lequel étoit cette inscription ,
/
AU V O ND D*UN JMJITS. 75
P/y/zf/y & Fable \ c^eft le nom que la Vérité
avoit pris. Entrez , difoit-il aux paflans , vous verrt{
u que vous ne croire j point voir . On entroit, & h
Vérité prenoit différentes figures : tantôt elle étok
à-la-fois , renard 9 corbeau & fromage ; dans d’autres
occafîons, bœuf 6* grenouille : & joignant à ces
fâufFes apparences un langue ingénieux, elle débi-
tok les mêmes maximes que les hommes avoient
rebutées lorfqu’elle leur parloit fous fa propre figurê»
Cette fingularité réuflit d’abord affez ; gens de bel air
voulurent avoir une ménagerie de pareils animaux ;
mais de tels fiiccès ne durèrent pas long-tems ; les
animaux parlans furent bientôt réduits à n’avoir de
commerce qu’avec les mies & ks petits enfans , qui
répétoient , fans y rien comprendre , ks conversa-
tions du loup & de t agneau* Les parens s’extâfioient
d’admiration , les fpeftateurs bâilloient d’ennui, l’en-
fant ne devenoif que plus foi; c T étok-là tout le finit
de cette comédie.
La Vérité ainfi méconnue , négligée , reprit une
forme humaine, mais pour intéreffer les gens qui
fàvoient penfer ; elle voila fes orack9 fous des idées
ou des faits qui donnoient quelqu’exercice à Pefprit ;
il fallut prendre encore un nom füppofé , die imagina
de fe faire appeller F allégorie.
L’Egyptien marque dans fa relation qu’il y avoit
alors à Memphis quelques maifons où le favoir ,
les talens faifoient le fond du commerce; mais fans
fS La Vérité
exchirre aucun autre genre de mérite. Si on y môn-
troit de l’efprit , c’étoit uniquement parce qu’on en
avoit , & non par l’ambition d’en faire paraître;
uinfi l’efprit évitoit les trois défauts qu’il a le plus
à craindre , il n’étoit jamais déplacé , méprifant ,
ni tyrannique.
L’hiftorien dit enfiiite qu’il y avoit d’autres mai-
fons où les gens n’étoient qu’efprit : ce n’eft pas*
qu’ils en euffent fupérieuremerit , mais c’eft qu’ils
vouloient en avoir fans ceffe.
C’eft dans cette dernière fociété que la Vérité fut
d’abord produite ; comme on y cherchoit à plaire fur-
tout aux nouveaux venus, après avoir étalé tout
ce qu’on croÿoit propre à enlever fon fuffrage ,
on l’engagea à dire fon fentiment fur le mérite de
l’efprit ; elle prit ainfi la parole :
♦ /
Jadis un trifte autel , chez un peuple affez fage ,
Au dieu de l’ennui fut drefle ; "
On croyoit , lui -rendant un volontaire hommage,*
S’exempter d’un culte forcé.
La fête eft annoncée , on demande un grand-prêtre i
Perfbnne ne s’offrit à cette dignité,
Les ennuyeux n’imaginent point l’être.
* Un philofophe confulté ,
Leur dit : Hé , prénez-moi : fans doute que j’ennuie ;
Mais j’ai bien des rivaux dans la fociété.
Venez, venez, gens qui paftez la vie
AU IOND VüK PUITS. fj
A rechercher l’efprit dans vos moindres prôpos;
Vous. ennuyez , s’il fatÿ que je le die.
Mieux encore que ne font les fots.
On le crut; à l’inftant dans ce temple funefte
Ces facriücateurs font inflallés par lui.
Les autels ne font plus ; mais hélas 1 il nous reftô
Bien des minières de l’ennui.
Q ne fallut pas beaucoup d'imagination pour lènttf
ce que l’allégorie vouloit faire entendre. On fè
fouleva contre elle. , elle fut perfiflée , éconduite ,
& malheureufement, dans d’autres fociétés où elle
employa de pareils fùbterfùges, on ne la traita pas
avec plus d’égard. Ne nous décourageons pas , dit-
elle, pour guérir les mortels de leurs erreurs, fer*
vons-nous de leurs erreurs mêmes. Je commence
m a nouvelle carrière ; regardez - moi bien. A ces
- mots elle fut changée en une pente vieille qui avait
tout-à-fait l’air de gaieté.
Sous .cette nouvelle forme , & s’appuyant fur
*
fon fidele compagnon , elle arriva, dans le palais
d’une princeffe de Phénicie ; on lui demanda qui
elle étoit : mon nom, répondit-elle, c’eB la bonne
Fée , & mon métier, c’eft de faire des choies mer-
veilleufes.
Dans ce tems-là les princeffes étoient fort fhjettes
à. s’ennuyer. AjUrie , c’eft le nom de celle-ci, en-
yoya, chercher la bonne Fée, la vit, la queftionna ,
\
I
y$ L A V t R 1 T i
ne l'écouta point, la trouva ennuyeuîè , & fe mît
à entretenir une grand^autruche qu’elle avoit-élevée*
Princeffe , dit la petite vieille , prêtez un moment
d’attention à la banne Fée : Croiriez-vous bien qaa
toute décrépite qu’elle eft, & condition vaut encore
mieux que la vôtre? Vous tombez alternativement
dans deux extrémités bien fâcheuiês , à dire vrai;
plongée dans une langueur léthargique, tout, vous
devient indifférent, hors votre état quivoûs paraît
toujours infupportable ; fortez-vous de cet acca-
blement , c’eft pour être agitée par des fantaifies
qui ne vous durent qu’autant qu’il faut pour en être
tourmentée, les perdre avec dégoût, & retomber
plus triftçment que jamais dans ce malheureux abatte-
ment qui vous défoie. Il eft vrai , répondit Aliène ,
que fi les princeflès pouvoient s’occupa* des choies
qu’elles aiment , & le paffer de celles dont eMes
ne le foucient pas, elles fe croiraient les {dus heu-
reulès perfonnes du monde. Si vous pouviez prendra
confiance en moi , répliqua la bonne Fée , vous
feriez bientôt délivrée des mifères de votre con-
dition ; Tenez , voilà une épingle ; portez-la fur votre
manche gauche , la pointe tournée du côté du coude;
voici quelle en eft la propriété, tous les fouhaits
que vous formerez intérieurement, elle les accom-
plira aulfi-tôt. Mais ce prêtent eft bien plus confi-
dérable encore ; promettez-moi de n’en feire ufage
que quand, vous vous verrez dégoûtée de l’autrei
AU 5 O NO U N PUITS. 7*
Cétoit une petite table de faphir couverte d’un»
plume de phénix. La princefTe fe jetta fur les préfens ,
promit avec autant de précipitation , 6c la bonne
Fée fe retira.
Aftérië croyoit pôfleder dans ¥ épingle tout ce qui
fût le bonheur inaltérable : elle n’avoit qu'à fou-
fou ter; il femble que rienn’eft fi fûnple & fi faciles
ç’eft ce qu’il fauf approfondir. - - ■ ;
• Comme Aftérie n’avoit pas la tâte bien rangée ÿ
6c que les choies arrivpient félon le défordre de
fes idées , toute fe journée étqjt remplie par une
confafion d’événemens précipités , bizarres , ridi-
cules , qui le «roifoient , qui fe détruifoient fuû
l’aufre. Cette, agitation l’amufe d’ahotd , & ne tardà
guère à l’intpatienter à mourir , c’étoit fe manière
d’exprimer la moindre petite peine qu’elle éproui*
voit, ainfi que la plus grande. On ne le croirait
pas : pour ajouter au malheur des gens qui ne
lavent pas fe tendre heureux ,ii ne faudrait que
leur donner le pouvoir de réaliièr toutes leurs fan-
taifies. •'
Enfin Aflérie fe détermina à fe défaire de l’épingle
enchantée ; elle fe venir la Fée. Regardez là tablette *
de fephir , dit la petite vieille , vous y trouverez
le fèul remede à votre maladie. La princefTe ap-
perqut des caractères formés par des étincelles de
«
lumière, qui fè renouvelloient fans cefiè, 6c elle
lut les vers que voici :
I
I
$o La Vérité au fond d’un puits.
Dans vous-même cherchez le ibonheur véritable ,
Tout autre enchantement n’eft qu’une trahifon ;
L’épingle la plus fecourable
L’eft beaucoup moins que la raifon.
Ah ! de la raifon, dit la princefle : Et qui étes-J
Vous , pour me propofer de la raifon ? Hélas ! ré-
pondit la petite vieille , j’ai le malheur d’êtrè la
•Vérité. Dites la mauvaife humeur , l’irfjuftice , la
fatyre, s’écrièrent tous les courtifans. Alors fe rap*
pellant toutes les aventures fàcheufés que la Vérité
s’étoit attirées depuis qu’elle étoitfur la terre , grands
& petits fe mirent à l’outrager , à la pourfuivre , tant
& fi bien qü-’en fuyant elle fut trop heureufe de
rencontrer un puits où elle fe précipita. Quelqu’un
yeut-il l’en tirer?
LETTRES
• 8i
^ aaaBaa3aa ^|^ wggg ^ i
LE T TR E S
PILLÉES.
\
LETTRE A M*. ***
A
% %
* • \
*V ÔU$ m’avez ordonné , madame ; de vous
écrire à votre campagne ; je ne puis vous donner*
des nouvelles de Paris , il eft fi défert , qu’il feroit
difficile de trouver quelque événement digne de
vous être rftandé. Les affaires , l’inquiétude ou la
tnaladie y retiennent le peu de monde que l’on y
Voit encore , & les gens plus heureux font allés *
aulli bien que vous , jouir de cette douce liberté
que j’envie lî fort i c’efl donc de la campagne que
'nous attendons à préfent les nouvelles agréables; '
& je n’ai d’àutre reffource pour vous obéir , que
d’avoir recours à mon peu d’imagination. On ne
peut être moins alluré que je le luis , de réuffir
dans mon projet ; mais je compte lur votre indul-
gence &C fur celle de votre aimable amie, qui eft
fi digne de partager votre délicieüfe retraite. J’ai
vu que vous aimiez les contes de fées , recevez
Tome FL F
%
H Lettres p i l l4 e s.
quelque* fragmens que je viens d’imsqpner : amu-
fez-vous à les achever, à corriger, à fupprimer,
vous en êtes capables l’une & l’autre, & je fuis
sûr d* retrouver , avec un grand plaifir , une é-
bauche que vous aurez fi heureufement terminée.
■j. 11
*
F R A- G M R N S
D E
i ^
ZÉPH.IRE
E T
DE NOMPARËILLE.
I
I
C.O N T E •
AL étcnt une fois un prince 6c une princefïè f
Y ignore abfolument l’heureux pays qui les iît naître;
je fais que Zéphire étoit le nom du prince , &
qu’il vint au monde en faifant un grand éclat de
rire ; &* que la princeffe Nompareille , étant plus
pofée, ne fit rien d’extraordinaire en paroiffant au
jour , fuivant ce que j’en ai pu découvrir. Ils fu-
rent très -bien élevés dans les différens pays qui
leur donnèrent le jour; ils fe virent, & ce fut ap-
paremment dans un voyage que fit le prince ; ils
s’aimèrent fans peine , . car ils étoient auffi beaux
que bien faits ; & leur amour éprouva plufieurs tra-
verfes, plus çonfidérables pour eux -mêmes qu’in-
téreiTantes pour l’hiftoire. La plus grande , & celle
FiJ
#4 Z É P H I R E
qui mérite le plus d’être rapportée - , leur fut caulée
par une princeffe connue fous le nom d’infante
Déterminée. On fait que ce nom convenoit parfai-
tement à *fon taraâère; elle étoit vive, emportée,
incapable d’être retenue par aucune confidération,
prenant fiir-le-champ fon parti , & n’écoutant jamais
ni fcrupule ni remords : il me femhle , car dans ta
vérité je n’en luis pas certain, qu’eHe étoit couline
de Nompareille ; mais il eft vraifemblable que fa
parenté étoit la feule caufe des égards que la prin-
cefle avoit toujours eus pour elle. Cette infante,
emportée fans doute par quelque fantaiffe nouvelle ,
dont vous aurez la bonté de nous donner le dé-
tail , voyageoit depuis fix mois, au grand foulage-
ment de tout le royaume , car il n’y avoit ni grand
ni petit qu’elle n’incommodât. Elle trouva le prince
établi à la cour quand elle y revint; & fans exa-
miner ni fes goûts ni fon humeur , encore moins
le rapport qu’il pouvoit y avoir entr’eux , elle ré-
folut de l’àimer , ou , pour mieux dire , de s’en
foire aimer. Elle ne fut pas Iong-tems fans appren-
dre l’amour qu’il reffentoit pour la belle Nompa-
reille : cette découverte lui fit avoir recours à la
vieille fée Mordante , qui n’avoit point de plus grand
plaifir que celui de brouiller les amans , & même
les amis quand elle pouvoit y réuflir : elle fe plai-
foit dans le trouble, femoit la divifion, & aimoit
les tracafferies* qu’elle regardoit comme une voie
jet No M-p- àr'ehie; 85
fiire pour- conduire à la haine ; elle avoit auprès
d’elle un grand nombre de jeunes gens de l’un &
de l’autre fexe ; elle les* avoit choifis à tête légère , v
& les douoit de la plus grande curiôlité ; elle nef
s’occupoit que du foin de les rendre bavards ; &
quand elle les trouvoit affez formés , c’efl-à-dire *
infùpportables , elle les envoyoit dans le monde ,
avec ordre de lui rapporter exactement tout ce qu’ils
avoient vu , entendu , remarqué , & même imaginé :
car malgré fan pouvoir, elle ne pouvoit être par-
tout. Enfuite elle faifoit ufage elle-même des nou-
yelles qu’elle avoit apprifes , non fans avoir indi-
qué auparavant à ces jeunes gens l’interprétation
maligne qu’il falloit donner aux démarches les plus
(impies, le point fur lequel il falloit appuyer, la
façon dont il étoit néceffaire de fous-entendre dans
la converfation pour établir un doute, donner un
ioupçon , le tout avec l’air de l’intérêt & la demande
du fecret ; fuivant enfin toutes les réglés de cet art
pervers, le tourment des fociétés, & qui femble,
depuis que cette vieille fée l’inventa 9 s’être per-
pétué jufqu’ici dans la force. Je ne dois point finir
cet article de la fée Mordante , fans dire qu’elle
avoit pour principe que rien n’étoit indifférent, &
pour excufe , que l’on pouvoit juger de ce que l’on
voyoit. Elle écouta donc avec plaifir tout ce que
l’infante Déterminée lui raconta; & quoique cette
princeffe fût déjà très-en colère de voir fes charmes
Fiij
«
96 Z à. r p *ir i R ê "
& fos avances méprifees par Zéphire , qui n’étoît
. occupé que de Nompareille. Mordante fut aifément
la révolter encore davantage. Malgré fon goût pour
bt méchanceté , elle lui préféroit fouvent la tracaA
fêrie, celle-ci étant prefque toujours d’une plu*
grande durée, & fouvent plus difficile à détruire i
mais quand elle fut bien inftruitè par l’infante , ellë
trouva que deux amans qui s’aimoient fi parfaite*
ment , & dont la confiance étoit. fi bien établie ,
étoient fort difficiles à brouiller ; il lui parut aufl?
qu’il étoit fort dangereux d’avertir le roi , père de
Nompareille , & de chercher à l’irriter contre l’a-
mour de Zéphire , fuivant les projets de * l’infante
Déterminée : le mariage de ces heureux amans étoit
Convenable de tout point , & il falfoit bien fe garder
de faire aucune démarche qui pût en hâter la con-
Clufion, L’affaire étoit d’autant plus délicate , qu’il
étoit dangereux de rien propofer de trop férieux
dans k cour de ce roi ; on auroit par ce moyen
terminé le mariage au plutôt , dans la feule vue
de n’en plus entendre parier. On danfoit conti-
nuellement à cette cour , ou plutôt on y fautoit
toujours ; c’étoit l’ufage établi dans ce pays , c’é-
toit la marque du plus profond refpeâ, 6c les plus
belles cabrioles étoient la preuve du plus grand dé-
vouement ; le fervice de Sa Majefté aüroit pu fouflrir
d’une telle démarche : on ne lui préfentoit donc
aucune des chdfes qui kù étoient néceffaires ,qu’à
* T NoMPAKÈILLE.
doche-pied , l’adreffe & la jeunefle étaient par con-
féquent indifpenfables pour pofféder les plus grandes
-charges de fàmahon; aü<refte , tous les applaudiffe-
mens que Ton doimoit à ce monarque , nefe témoin
gnoient que par le bruit des caftagnettes , par des
chants & parie fcn des inftrumens ; tous, jufqu*aiDt
tffflets , étaient reçus , & quand on n’en fa voit pas
jouer , on en était quitte pour faire ce que les Mufr
tiens appellent un a vuidc ; ainfi l’on entendoit confia
ftuellêment un concert , ou plutôt un bruit qui n’étok
pas toujours agréable 9 car la flatterie habitait les
cours dès ces teins reculés. U faut cependant avertit
que pour éviter le charivari , fuite néceffaire d’un
suffi grand nombre d’inftrumens , le grand -mâîtr#
de la maifon du roi avertiffoit la cour , & difoit
tous les matins : c’efl en A mi la , en O re fol fit
que le Roi veut être loué aujourd’hui. Malgré cette
fage précaution, on doit être perfuadé quÜ ne fut
jamais de cour plus bruyante , plus en mouvement ;
& dans laquelle une tracafferie dit plus difficile à
établir. Quelque accoutumé que l’on ffit à fauter,
là plus grande partie des courtifans fautaient encore
d’urïfe façon très-mauffade , fk rien n’était fi pefent ,
ni fi ridicule que les fauts des magiftrats des chambres
de juffice & des paflemens, qui vouloient obéir ôc
conferver leur dignité , fur-tout quand ils venoient
faire des remontrances au roi fur des affaires qui
pouvoient être d’autant plus fufceptibles de repré-
Fiv
£8 ZéPHlRE
fêntations, qu’elles avoiént toujours été déterminées
en fautant.
. L’amour, au contraire, régla tous les pas de Zé-
phire , & comme il étoit né avec de la grâce à tout ce
qu’il faifoit , il inventa la véritable danfè, & fut
former des pas agréables & convenables aux diffé-
rera motifs dont il étoit animé auprès de Nompa-
xeille; ainfi Zéphire , qui s’étoit aifément conformé
â l’ufàge de cette cour , abordoit la princeffe avec
des coulés, & la conduifoit dans les appartémens
avec des balancés & des pas de menuet , &c.
-Cependant la fée Mordante n’oubiioit point la parole
. qu’elle avoit donnée à l’infante Déterminée, de ne
fien négliger pour brouiHer & féparer ces deux
amans ; elle favoit très-bien qu’une tracaiferie par
fon effence doit avoir une minutie pour objet, &
que plus cette minutie eft légère , non-feulement
fon. auteur a plus de mérite, mais que l’altercation
qu’elle a fait naître , rend les éclairciffemens plus
difficiles. Elle imagina donc un enchantement , ou
plutôt un tournois d’une nouvelle efpece. Des che-
valiers à barbe blanche parurent un jour dans la falle
du château , ils précédaient quarante belles defnoi-
felles qui defçendirent de leurs haquenées , félon
l’ufage des anciens romans. Elles s’acquittèrent de
leur compliment avec tant de grâces que le roi leur
accorda le don qu’elles lui demandèrent ; elles établi-
rent en conféquençe un grand arc de triomphe dans
ET Nompareille, $ j
la cour du palais, & déclarèrent que c’étoit l’en-
chantement de la veillée , pour remporter le prix
qui confiftoit en une belle paire de galloches de
diamans ; fl Moit veiller trois jours & trois nuits.
Une Cour auflî alerte & auffi animée que celle dont je
viens de donner une légère idée , accepta la pro-
poûtion avec beaucoup de joie, & tout le monde
trouva que les galloches étoient trop faciles à gagner.
L’extérieur de? l’arc qui fut élevé étoit de la plus belle
architefture, le dedans étoit délicieufement orné,
il parut éclairé de mille bougies , les parfums , les
3grémens recherchés & les commodités de la vie
y brilloient de toutes parts. On accourt de tous
les côtés , & l’on s’empreffe tous les jours pour voir
dés objets moins agréables que celui-ci. Toute la
cour fe trouva dans le fallon au jour marqué* &
redoubla les fauts pour s’y rendre ; les hommes
avoient, fuivant l’ordre prefcrit, leurs écus, & les
femmes , pour obéir au même réglement , n’ou-
blièrent pas leurs éventails ; jamais la cour ne parut fi
magnifique : les quarante belles filles & les chevaliers
qui dévoient donner le prix au vainqueur , n’en
diminuoient point l’éclat , & comme le fallon repré-
fentoit & fuppofoit la nuit , le roi y donna toutes fortes
de libertés , difpenfa de fauter , & permit de jouer , de
manger , & de s’entretenir à fon gré ; ainfi la converfa-
tion , la danfe , la bonne-chère &c la vivacité brillèrent
à l’envi dans tous les coins de ce fuperbe fallon*
9<3 Z É P H I R Ê
Tout le monde avoit fauté tonale jour; aufli,'
malgré tant de beaux objets & tant de chofes agréa*
blés , tous les hommes ne* purent réfifter au fommeil ;
Zéphire lui - même fuccomba , non des premiers 9
mais enfin il s’endormit malgré tous les efforts de
la plus belle réfiftance. Nompareille en fut piquée^
& c’eft la première tracafferie que le prince & elle
eurent enfemble ; quelques femmes de la cour fùc-
combèrent aufli 9 & l’on vit le lendemain 9 fur la porte
de l’arc de la veillée 9 tous les écus & les éventails de
ceux qui n’avoient pu réfifter au fommeil 9 fur lefquels
on lifoit : Tel a veillé tant de tems 9 mais il a dormi*
Enfin les galloches ne furent accordées à perfonne;
car les femmes étant forties d’impatience 9 on pou*
voit fuppofer qu’elles étoient allées dormir; cepen-
dant elles étoient en général trop piquées d’avoir
été témoins d’un fommeil qu’elles avoient l’injuftice
de regarder comme une infulte à leurs appas : ainfi la
troupe partit & emporta fes belles galloches 9 en
difant qu’elle alloit chercher un pays plus éveillé ;
Mordante n’avoit voulu que faire naître quelque
dfvifion entre Zéphire & Nompareille, elle y réuffit ,
i
c’eft tout ce que j’en fais ; jîignoré les détails de leurs
reproches 9 il me fuffit^pour ce moment d’être affuré
qu’une chofe aufli peu confidérable, dans fon com-
mencement 9 fut fuffifante pour établir une tracafferie
que la fée eut grand foin d’entretenir & de conduire
jufqu’aux reproches amèrs 9 & même jufqu’à l’aigreur*
I
ë t N^MPAttEmi;
L’amour furmoute ^<finainement ces petites alter-
cations , & ce n’eft même qu’à la longue , & -faute
d’éclairciffemens qu’-efles peuvent inïptrer de l’éloigne-
ment & du dégoût. Cette façon d’agir n’étant pas
affez vive au gré de l’infante Déterminée , qui voüloit
àbfolunient fe venger des mépris de l’un & des
avantages que l’autre avoh fur elle , elle trouva le
fecret de les féparer ; j’avoue que j’ignore les moyens
qu’elle employa pour y parvenir, mais on ne m’a
point caché que dans tous les malheurs qu’ils eurent
à foutenir, une bonne fée qui avoir doué Nom-
pareille , la fit paffer par l’enchantement de l’efpé-
rance : on n’a pu m’en donner la defcription , dieu
veuille que vous me l’envoyiez de votre retraite.
Cette même fée pour fauver Zéphire & Nompa-
reîlle d’un danger éminent , les fit voyager d’une fa-
çon nouvelle , mais fure, car elle les renferma dans
un grelot. Une autre fois , pour foulapn* les rigueurs
d’une abfence , elle leur fit préfent à chacun d’une
bague qui refléchiffoit toutes leurs allions dans la
lune , ce qui leur fut d’un fort grand fecours : je
trouve en$n dans mes mémoires qu’ils furent conduits
dans le lit des merveilles par l’infante Déterminée elle-
même ; la bonne fée voulut abfolument contraindre
cette princeffe à cette cruelle démarche pour la punir,
& cette punition lui parut en effet fi terrible , que de
rage elle fe jetta par la fenêtre. Ce dernier trait eft
vrai , cependant bien des gens font perfuadés que
9» Zéphire et Nompareille.’
cette princeffe fut mariée , & qu’elle a laiffé une
poftérité fort étendue.
Voyez , madame , combien vous avez de chofes
à faire pour rendre cette bagatelle^ amufante , vous
ferez 1 peut-être plus fenfible au plaifir de critiquer
ces fragmens , qu’à b peine d’y travailler : qu’im-
porte, fi l’un vous amufe plus que l’autre; je n’ai,
je vous jure , aucun autre objet que votre amu-
fement.
J’ai l’honneur d’être. . .
SUR DES FEUILLES
DE
SPECTATEURS.
i
IVlONSIEUR,
i
: Les corfaires ont coutume de s’éviter quand ils
font à la mer , mais quand ils s’acharnent au combat ,
ordinairement il devient terrible. C*eft à un de ces*
combats que je compare notre dernière converfa-'
tion; vous êtes mifanthrrope, reconnu pour tel , char-^
me de l’être , puifque le goût & le tempérament vous-’
y portent paiement. Quanta moi je le fuis , & peut--
être plus que vous , quoi qu’avec moins d’affeôation*:
Que ne dois-je donc point vous avoir dit, à vous,'
monfieur , que je connois ( & qui m’avez permis dé'
yous le dire) pour un philofophe rufhque, bourru,'
indocile , & qui vous trouvez amoureux; & de qui?
bons dieux! d’une femme, à la vérité, charmante
par la figure & par l’efprit , mais qui n’a que l’art
en recommandation, qui méconnoît les fentimens,
& qui s’amufe de vous quand elle n’a rien de mieux à'
«
Sur des Feuilles
faire j enfin y c’eft une femme que , felonvetre propre
aveu ,, l r on peut citer pour le modèle de la plus par*
feite coquetteries •
Nôtre converfation ne Te borna pas aux feules
réflexions morales & critiques, que me préfenta
votre fituation , plus outrée - que celle que Molière
a mis fur la {cène je vous attaquai fur l’ouvrage
que vous entreprenez, & voici les propres paroles
dont je me fervis : Que les folies à la mode pot
fedent nos femmes , qu’un pompon , qu’une coëffe
en carillon, fafifent l’objet de leurs cfefirs & le fojet
de leur converfation', elles font leur charge , j’y
foufcris ; je fais plus, je m’en amufe quelquefois:
mais que cette même mode féduife jufqu’aux gens
d’efprit, c’efeà-dire, que dans le moment qu’une
reconnoilfaRpe a paru avec fuccès fur notre théâtre ,
il faille aufo-tôt que j’en eflfuie dans toutes les pièces
nouvelles. Quoi ! parce qu’un auteur a réulfi par
la fidion , je fois sûr que tout ce que je verrai
pendant un certain tenls ne fera plus que roma-
1 nefque , fans trouver dans l’ouvrage nouveau au-
cune étude de la nature , non plus que des fernt
mens qu’elle infpire I Et que votis-méme , monfieur ,
vous tombiez dans un pareil inconvénient ! c’eft ,
je vous l’avoue , ce que je ne vous pardonne
point. Un Anglois compofe des feuilles détachées,
il les raffemble & leur donne le titre de Specta-
teur ; fon livre réuffit & mérite fan foccès : auffi- -
de Spectateurs* 91
tôt Sjpeâateurs de paroître fous le titre de Fran*
çois, d’inconnu, de Suiffe, &c.; & vous-même
vous foumettant au torrent, vous donnez dans un
travers que vous blâmeriez dans tout autre r c’efl
encore uiie fois ce que je fbuffre impatiemment.
Vous ne pouvez encore avoir oublié ce que. je
vous ai dit fur ce fujet ; mais puifque^ je ne vous
aï pas convaincu , puHique vous fuccomhez à* l’en-
vie d’être auteur , & que vous imitez un genre
d’écrire que vous croyez qui vous convient ,
qu’enfin vous ne choifrffez un tel genre que parce
qu’il ajoutera , félon vous , une nouvelle force à
la mifanthropie dont vous jouifiez dans le monde;
acquittez-vous du moins de l’emploi "que vous vous
propofez, & loutenez votre caractère. Mais point
du tout , l’amour vous tourne la tête , & l’on ne
voit, dans les feuilles que vous m’avez confiées,
que des fentimçns alambiqués ; il fembie que vous
rie jugiez de l’amour que par l’efprit , fans ofer
vous abandonner aux fentimens du cœur. Vous
v »
avez peu d’ufage du monde , & vous vous rem-
pliffez la tête de métaphyfique pour luppléer à cette
légèreté & à ce badinage qui conviennent fi fort
aux gens du monde. Après tout , quelle néceflité
trouvez-vous ( pour moi je né la comprends pas \
de parler toujours de vous , & pourquoi faut - il
que vous faffiez confidence au public de toutes les
pauvretés que vous penfez ? Si vous êtes cepen-
9 6 Sur des Feuilles
dant déterminé à donner votre portrait , croyez-
moi , faites -vous peindre par un autre, je vous
réponds de l’effet qu’il produira. Ne parlez jamais
dè votre amour qu’à votre maîtreffe , c’eft un bon
confeil que je vous donne dans tous les cas. Mais
puifque vous voulez travailler en ce genre, vous
avez mille bonnes choies fur lefquelles vous pou-
vez écrire ; foyez utile à la fociété en lui repré-
fentant fans ceffe fes défauts , faites vos efforts
pour chaffer les plus groffiers & les plus incom-
modes : quelquefois un tour nouveau donné à une
chofe mille fois critiquée , en peut , en un moment ,
corriger toute une ville. Les moeurs , la mode ,
les événemens , les ouvrages d’efprit , les loix , les
ufages , le ftyle même , tout eft fournis à vous ,
tout eft de votre diftriél ; frondez, par exemple,
les pointes , les épigrammes , & le genre d’efprit'
dont nous accablent les écrivains aujourd’hui. Mais
ils font au premier rang, me direz- vous, ils ont
fëduit upe partie de la ville , tout leur eft prefque
fournis. Tant mieux , vous dis-je , attaquez , vous*
le devez. Eh ! que doit craindre un mifanthrope ?
Si vous voulez vous égayer dans une autre feuille',.
& faire tomber votre critique fur des gens moins,
redoutables , mais qui n’ont pas moins befoin de
confeils ; faites voir aux gens du monde combien,»
à force de vouloir dire , ils difènt peu. Que vos.
écrits leur fafient fentir avec honte combien il eft:
ridicule
i
èi • SpfecTÀf Sûrs;
rfc&euU dé dire , par eiemple : Je Padore ; en
parlant d’une navette oü d’une autre baliVerhé ,
demandeZ-leur ce qu’ajoute à ce mot celui de pàf*
fionikierit , dont une infinité de gens fè fervent.
Une autre fois , faites-vous expliquer ce que veut
dite; jt fcùîm à ta fureur , St mille aüttes phrafeS
*
dont fbugirdient ceux qui s’en fervent , s’ils fàVoient .
feulement les noms de ceux qui s’en fbnt fervis les
premiers. Il éfl encore d’autres moyens pour vous
acquitter avec honneur dfe f ouvrage que vous en-r
- treprenez. Écoutez cette hHtoire , St voyez ce que
Vous penfez vous -même d’une cbofè que l’ufâgéi
ordonne dans ce pays.
Deux familles confidérables réfolues dé s’unir pour
leur intérêt , 8 1 pour redoubler mutuellement leur
Crédit , après avoir mûrement confulté la qualité
du bien, St nullement confédéré le rapport des ca-
raftères , font un mariage de leurs en&hs , qui
jeunes St fort aimables cohfentent , félon l’üfage ,
à la volonté dé leurs païens. „Le hazard ou la jeu-
iteflê de leurs cœurs ifoulut qu’ils s’aimaflénf infi-
niment dans le commencement de leur mariage;
triais les amis de Pflilirtte , ( c’efl le nom du jeune
Homme ) St quelques plaifanterifes de nos dames ■
les plus titrées firent fi bien, que lui repréfèntant
avec énergie là hohté qui règne dans Paris pour
lin mari qui aime fa femme : Éhtlirtte , dis-je ,
/attacha d’abord ( pour être du'borl àir ) â quei-
Tome yi. G
/
,8 Sur des Feuilles
“ % t
ques-unes de nos dames qui font toujours, à l’affût
de la jeuneffe qui entre dans le monde, & que
Von connoît pour être ce qüe Ton appelle fur le
trottoir : Enfin peu-à-peu Célidamie devint tout-
à-fait la femme de Philinte, c’eft- à-dire , qu’elle
ne vit plus fon mari que dans des maifons étran-
gères où le hazard les f^ifoit rencontrer ; elle fouffrit
d’abord impatiemment., avec douleur même, les
froideurs de fon mari. Enfuite fon amour-propre
fut offenfé des femmes qu’il lui préféroit ; enfin
quelques amies prêchant d’exemple , & qui fur le
rouge comme fur les amans , tourmentent égale-
ment une jeune perfonne , lui repréfentèrent l’inu-
tilité & la platitude d’une douleur qu’il eût été
honteux de laififer appercevoir , & lui proposèrent
la douce confolation d’aimer & de fe venger ; Cé-
lidamie fuccomba , elle aima , fut aimée , qyjtta
fat abandonnée , fut à. la mode , & donna plufieurs
enfans à un mari qui ne manquoit pas d’en donner à
d’autres ; c’étoit le meilleur ménage de la ville ; les
femmes , & tout ce qu’on appelle la bonne com-
pagnie applaudiffoit. Qü’arriva-t-il ? Philinte tomba
malade , la petite vérole fe déclare ; Célidamie
s’enferme avec lui, & non-feulement entretient un
commerce de lettres avec fon amant, mais, qui plus
eft , le reçoit toutes les nuits dans la maifon du
malade , ne s’entretient que des agrémens du veu-
vage, trop à la mode & trop defiré, me femble .
DÉ SpèCTATÉURS. „
pour la- façon- dont on s’en paffe à Paris. Phitinte
meurt , 8c quatre jours après Célidamie eft attaquée
du même mal ; cette èruélle maladie eft terminée
par le même événement,
Dois-j e eftimer Célidamie de s’être enfermée avec
fon mari? ce trait d’un aniôur conjugal, démentj
par-tout ce que je Vous ai repréfenté , n’eft-il pas
une fâufleté épouvantable autorifée dans Paris ? Me
éft même devenue néceflaire , puifque l’on y attaché
une forte d’honneur ; mais elle eft d’autant plus
affreufe qu’elle ne peut tromper ni dieu ni lés hom-
mes. A regarder Ce procédé d’un autre côté, fe
peut-il rien de plus cruel à l’humanité que d’ex-
pofer à une mort prefque certaine une mère qui
feroit du moins chargée de i’éducation de fes enfhns
& du foin de leurs aifairef ? Un ufàge auffi bar-
bare , auffi pervers , s’il nous étoit rapporté par
un voyageur , comme un fait pratiqué journelle-
ment chez les Illinois, feroit frondé, il fèroit cité
avec raifon comme le plus oppofé a la fociété :
cependant , il eft tous les jours fous nos yeux*
il ne frappe perfonne ; c’eft l’ufage enfin , il faut sÿ
Soumettre.
Voilà, monfieur, le genre de critique dont on
peut faire ufage ; comptez qu’il eft mille chofes de
cette force, & que fi, vous voulez Remployer à
critiquer , quand ce feroit vous-même , je fuis tou-
jours à votre fervice.
(Cij
too
1
AVIS.
€
XjKS deux lettres que l’on vient de lire font un
effai'tiré d’un grand recueil que l'auteur, homme
(incère 8c de bonne-foi , a raflemblé fous le titre
de lettres fVÜes . Si le public approuve cet effai , le
recueil entier paraîtra bientôt avec une préface ,
ou plutôt avec une diflèrtation fur le plagiat , les
différera fecours , les fources des idées , 8c autres
eipeces de vols dont prefquë tous les livres font
remplis. On aura fojn de citer 8c de donner des
exemples tirés des ouvrages les plus goûtés , les
moins conilus du public pour être plagiaires ; ce
qui ne fera peut-être pas beaucoup d’amis à l’au-
teur. Au refte , la première de ces deux lettres efl
une réminifcence 8c un affemblage de tous les
contes de fées , que Pon connoît d’une piece de la
foire, 8c d’une autre jouée fur un théâtre particu-
lier ; elle auroit embelli ce recueil fi l'auteur avoit
Voulu la donner, 8c l’on voit aifément que la fécondé
lfettre n’auroit jamais été écrite fans le fecours du
Mifànthrape de Molière , 8c de tous les SpeÔateurs
qui ont inondé la fcène il y a vingt ans.
I
T *
101
Jk &samBçat
1 à
B I A L O G U E,
OVIDE, TJBUELE.
T 1 B V E L E.
jSfûN , Ovide , jamais vous ne me perfuaderejf
«pie vos idées fur f amour suent été raifonnables.
O V I D 5,
* i
Rome n'a pas penfé comme, vous , & n’a pas
crû quand elle lot mon art d'aimer , que les myf- '
tères de ce dieu , que nous avons tous deux fervi
fi' bien , quoique d’une façon différente , ne me
fuffent pas connus.
/ * /
T I 1 D 1 1 E,
Xe ne fuis pas fiirpris du fuccès qu'eut votre
ouvrage. Vous y donniez des leçons de coquet-
terie, & vous n’ignorez pas qu’on la met plus
fouvent en ufage que le fentiment.
Ovide.
Cefi parçe qu’elle eft plus amufàate : tout amour
férieux elt néceffairement trille, On commence par
G ..*
“J
%
✓
tos Dialogue.
s’pcçuper du plaifîr d’être aimé avec cette ardeur J
cette violence , çette fureur , qui ne biffent vivre
que poür vous l’objet cjue vous avez touché ; mais
ce plaifîr , qui , dans, le fonds , ne flatte que la
vanité, pe pçut pas nous fatisfaire long - tems.
D’ailleurs , plus il eft doux d’infpirer de tendres
fentimens, moins on doit fe borner à ne les ins-
pirer qu’à une feule pérfonne, qui ne peut jamais
yous offrir que le même fpeftacle , de qui les idées,
aq bout de quelques jours , n’ont pour vous rien
de plus neuf St de plus piquant que fes charmes,
& qui vous afflige fans ceffe de l’ennuyeux fpeo«
taçle d’un amour que vous ne partagez plus,
T IB VLLE,
«
\ i •
En vérité, il eft bien étonnant qu’avec un liber-»
finage, fi décidé, & que vous diflimuliez fort peu ^
yous ayiez pu plaire à tant de femmes.
Ovide,
* »
Et moi, je fuis au contraire bien
çette façon dé penfer , que vous blâmez tant , je
ji’çn aie pas pu davantage.
T I B U L L E,
I
Mais au moins , une femme veut être aimée , &î
il n’y en avoit pas d’aflez vaine ou d’afiez dupe
poiy pfpérer de vous fijtçr,
furpris qu’avec
D r a t' o? é è e.
r* 1
Ovide.
ioj
• . • • • ' » t f^y
Peut-être même celle de toutes fur laquelle ^j’ai
fait la plus vive imprefiion, n’a -t- elle pas defiré
que je fufle ni confiant , ni fidele; mais quand
cela ne feroit pas , mon inconfiance loin de me
nuire auprès d’une beauté que je voulois mettre
dans mes fers, ne devoit être 6 pour elle qu’une
raifon de plus de fe défendre moins contré moi*
Rien , il efi vrai , ne m’avoit fixé ; mais ,étoit - il
pour cela tien décidé que rien ne pût arrêter ma
légèreté ? Beaucoup de jolies femmes qûe j’avois
toutes fervies , mais dont je n’avois aimé aucune ,
pouvoient & dévoient croire que celles qui leur
foccéderoient ne feraient pas plus heureufes qu’eüès-
mémes ne l’avoient été ; mais celle que j’attaquois
pouvoir- elle pénfer que le miracle de me' rendre
confiant ne fut pas réfetvé à fes charmes ? Ce ferait
d’ailleurs une grande erreur de croire qu’il eft fi
difficile de perfoader à une femme qu’ëUe nous
touche vainement. La plus modëfle de toutes ,
celle même qui auroit le plus de raifon de l’étre ,
a toujours phis de vanité , ou qu’elle n’en croit
cil qu’elle n’en devrait avoir; & je fois contraint
d’avouer que- la plus auftère , ou la moins vaine
des femmes auxquelles j’ai adrefTé mes vœux, ne
m’a jamais coûté ni plus de trois jours , ni plus
d’une chanfon.
Giv
Jt>i P S 4 \ <> 9 ¥ ©
T JB V *• h e.
• <^ands dieux J & j’ai trouvé çruehe* 1
O V IDE.
r .
1.
: Et vous en êtes fùrpris i
/
• •
T I B U t L P.
r . ^
v/ *
U
r
■ Et le moyen , Ovide , que je ne le fois pas,
quand je "me rappelle avec quelle tendrçfTe , quelle
vérité , quelle ardeur j’aimoîs!
Ovide.
1 /
» ....
Et c’eft par cette raifon meme que vous deviez
vous étonner moins de n’avoir pas toujours réuffi» ,
pans le fiecle où nous vivions tous deux (• §£ j’eq
çonviens , j’aYois aidé paffableroent à l’édairer , J
il y ayoit bien des femmes qui croyoient infpirer
de l’ainour ou faire naître des defos» ç’eft unq
chofe i-peu-près égale ; quelque çhpfe qu’il y ety
à gagnçi pour leur vanité à voir un homme le$
qimer palfionément , elles craignaient encore plus .
fa tendrelfe , qu’elles n'en étoienÇ flattées , & jç
, fuis sûr qu’aimable , comme vous l'étiez j il n'y %
pas de femmes <fans Ropie que vous n’euffiez fubi
|uguées, fî vous aviez eu en amour aylÇ raauvailq
réputation que moi.
• »
I
ioj
B t A I. Q O V E.
T I | U L L E,
Je pe vous reproche pas une façon de penfe»
dont vous n’ave? été que trop puni , puifque rien
dans lç fond 11e vous a tiré de votre indifférence,
{'ïon , Ovide , vous n’avez jamais copnu ces^jdaifîrs
çnçhanteurs , cette volupté fi vive, fi touchante ,
dont une atpe tendre efi pénétrée ; vous n’avea
jamais éprouvé ces douces émotions , ces défbr-
dres charmans , dont j*ai quelquefois joui. Comblé
de faveurs , vous n’ave? jamais fu être heureux ;
& vous étiez en effet plus à plaindre * lprique l’on,
pccordoit tout à vos delûs, qye je ne l’étais lor^
même que j’éprouyois les plps cruelles rigueurs,
» ^
Ovide.
• *
»
Ah , Tibdlle ! vous n’avez jamais connu ce plaifir
fi flatteur de courir fans cède d’objets en objets ,
de les foumettre tops , &: de p’êpe fouaps par
aucun , de fk çonferver toujours afiez de liberté^
pour que l’incpnftançe de la femme pi|me qui vous,
touche le plus ,ne puifle vpu? coûter feulement
le plus léger fpupir ; d’aller , fans être troublé pat
aucun remords , ranimer auprès d’une beauté nou-
velle , un cœur que les bontés d’une ancienne
mattreffe «voient pfé ; de triompher , dans le
«aêtvertems, de l’innocente & de la coquette, de
jouir, avec l’une , du défordre que jette dans fon
jo 6 Dialogue;
ame une paflion qu’elle ignoroit ; de tromper la
vanité de l’autre , en paroiffant la flatter ; d’être
enfin toujours occupé de projets agréables , 6c de
les voir toujours fuivis du fuccès. Si ce n’eft paS
là de l’amour, Tibulle, c’eft au moins du plaifir ,
& du plaifir qu’aucune peine ne trouble ; 6c voua
pe me ‘ferez jamais croire que q’ait été pour moi.
un fi grand malheur , que de préférer l’un à l’autre.
Tibulle.
’ Tous les plaifirs que vous venez de peindre J
lie peuvent pas tenir feulement lieu du bonheùr
d’être un moment regardé de ce qu’on aime *, &
j’étois mille fois plus heureux quand je penfois à
Délie , que vous ne l’étiez , vous , quand là fille
d’Augufte vous prodiguoit les plus tendres careffes.
9
Ovide.
t ' •
La choie eft cependant différente , & vous ne
me perfuaderez point que lé plaifir d’attendre, &
quelquefois vainement , qu’on vous ouvrît chez
Délie , valût celui d’être dans lé cabinet de la
Tibulle.
*
: J’étois sûr , du moins; lorfque je pouvois par*
venir au bonheur de voir Délie, qu’un autre n’en
jouilToit pas; 6c je ne crois pas que quand la*
D i à i o <$ o si io*
* i
princeffe fe refufoit à vos defirs,- vous puffiez avoir
les mêmes motifs de confolation.
• - . ' '
Ovide.
» » ♦
$
Si vous aviez pu craindre auprès de Délie un
rival favori fé , qii’àuriez-vous fait ?
* , V M ' I
T I B U L L E. V .
j • /
Va ». ' *
t Ah ! je vous avoue que la mort même m’auroit
paru moins affreufe que fon inconftance.
Ovide:
* ' Eh bien ! f étais, plus philofophe que vous. Quand
Ü.plaifoit à Julie d’en voir ün autre, & que , par
iponféquent , il ne lui plaifoit pas de me voir -, l’ap-<
partement de Sulpicie n’étoit pas loin, elle vouloit
bien quelquefois m’honorer de fès bontés , &j’alloi$
me confpler auprès d’elle des infidélités de la femme
d’ A grippa. Pour vous, fi l’on en peut croire les
bruits qui en coururent dans Rome , l’infidélité de
cette même Délie , fi tendrement aimée , vous coûte
la vie. Dans le cours de la mienne , .cinquante
femmes au moins me furent infidelles , & ne
m ? affligèrent pas. Etiez-vous raifonnable de vous
immoler , pour ainfi dire, à la gloire d’une perfide , -
lorfque, jufqu’à la plus févère veftale, il n’y avoit
pas une femme dans Rome qui ne fe fut fait honneur y
& peut-être même un devoir de vousxonfoler ?
f
i
*0$ P t U O O V !i
• • •
T I B ü L H.
\
Eh! de quoi m’eu fient fervi leurs foins? Pou-'
vois-je après l’infidélité de Délie , fi ardemment
aimée pendant plus de quinze ans , penfer faps hor-
reur qu’il refloit des femmes au monde ? Que no
m’en avoit-il pas coûté pour m’aflùrer la pofifeflion
de ce cœur facrilege qui viola en un jour tant de
iêrmens? Non» Ovide, après un coup fi cruel #
il ne mç reftoit qu’à mourir,
*
Ovide.
Et après la récompenfe que vous avez reçue de
vos fenhmens, vous ûfez me blâmer de ne m’être
fait dp l’amaur qu’une diffipaûort agréable?
TjBUUE.
"N
Eh 'non ! Ovide, vous dis-je , vous n’avez ja»
mais fU aimer.
Ovide.
Pétois r il eft vrai , moins délicat que vous , 8t
quoique vous difiez, je ne crois pas y avoir perdu»
La délicatefiè eft plus fouvent le poifon des piaifirs r
qu’elle n’y ajoute de charmés. Notre imagination
1 va toujours au-delà de nous-mêmes , 8 c nos befoins.
font plus aifés à faùsfaire que nos idées. Jouiffons
du plaifir d’aimer, mais jouifTons-en en philofophe *
Dialogue; 109
qufe les femmes foieht toujours la fource de rtos
defirs , & jamais celle de nos regrets. Les plaifirs
que nous perdons par cette façon d’aimer ne font
que des biens imaginaires, dont la polTeflion nous
trouble , dont la perte nous défoie , & auxquels il
■’eft point raifonnable d’immoler üit feul inftant dq
notre tranquillité.
T I B U L L
É.
En vérité , Ovide , je fois trop heureux d’être
mort ; je craindrois , fi je vivois encore , que voi
raifonnemens ne me perverti fient.
Ovide,
Non ; fi vous viviez encore , nous aurions les
mêmes penchans. Votre exemple ne me perverti-,
roit point, & le mien ne vous corrigeroit pas.
ni MistoiAe MoralÜ
bénédiâion de la maifon* la fûpérieure lui trOuvoS
même beaucoup de conformité avec la bienheureufil
fondatrice de l’ordre.
Un panégyrique eft fendu bien en beau * lor&
qu’on a l’art d'y avérer les défaut* du ptoéhaih* '
Celui de Gabfttts s'étendit a flefe dahs le mondé
pour lui faire trouver un bon parti ; elle en requf
la nouvelle par ton frère Manency , lorfqti’9 tint
voir fa fdeur ; Rofalie étoit avec elle au paribir ,
die en fut enchantée quoiqu’il fût d’une figure afTeé
médiocre) mais Rofalie n’avoit rien vu encore dé
pius aimable : un jeune homme pafiTable l’emporté
aux yeux d’une fille qui penfe bien , fur là none la
plus jofie.* La nouveauté de l’omet donna de* grâces
à fa fincérité* elle avoua à Manency qu’elle lé
trouvoit charmant , 8c lui fit des avances avec la
bonne-foi la phi* indécente; Manency fut étonné
& Calmits fcandalifée t toutes le* femmes font tW
peu-près les mêmes , mais toutes ne font pas fin-*
cèfes ; Calmits affeftoit d'être la 'dupe de* préjugés*
& difoit que • quand une femme faifoit tant que
d’aimer , ce ne devoit être qu’après un examen bien
févère ; elle prétendent auffi « ( du moins elle vouloir
le faire croire ) qu’il fâlloit qu’un amant eât des
qualités effimables , bien plus que d'aimables : mais
pour la commodité du public * on veut que cela né
foit pas néceiTaire.
Refaite Croyoit aimer Manency * mus elle fe
trompoit.
Histoire Morue. - ii|
trompait; fa vue n’avoit -produit en elle qu’un
{impie développement d’idées. Elle n’étaloit ni dé-<
licatefTe ni bon cœur elle ne Tentait ni l’un ni
1,’aiitre, , elle étoit agitée d’autres monvemens ; 6c
elle jugça que c’éfoitdu fentiment. N’ayant d’autre .
yue que le pfaifir, elle s’imaginoit qu’il étoit aufiS
aifé de ie rencontrer que de le deiirer , 6t dans
Cette occafion elle prit pour le plaifir ce. qui n’en
étoit que la reffemblance. .
. Après quelque tems d’un commerce réglé , elle
vjt le frère d’une penfionnaire, ( car les frères font
Une grande reflôurce pour les couvens, ) celui-ci
étoit beaucoup plus aimable que Manency , 6t Ro-j
falie le trouvoit tel. Ce fut-là l’époque du dévelop*
pement de fcm cœur, mais f à maudite fincérité la
perdit; elle congédia durement le premier frère ,
& ^réa brufquement le dernier. La franchife , cette
vertu qui l’avoit rendu odieufe , commença à la
rendre rpéprifable » Manency fut piqué , il mit dans
k fecret toutes fes connoiffances ; peu de gens
l’auroient fu, s’il n’y ayoit mis que fes amis.
famille de Rofalie en fût informée, le père fit des
quêtions, la fille. des aveux , ôt la mère des ré*
ptuflfmdes; on la retira du couvent pour la marier,
à ui\ vieux fot. Elle lui déclara qu’eile avûit ut)
attachement , qu’elle ne pouvoit pas l’aimer , 6c
que s’il étoit honnét& hori'firie , il ne devoit pas la
contraindre ; mais malheureufement Rofalie avoit
Tome VI, H
ii4 Histoire Morale.
du bien , ce qui étoit plus néceffaire à ce mari-là
que de la probité ; ainfi elle fut forcée de l’époufer.
Elle eut pour lui de bons procédés ; mais comme
il hn demandoit fi elle Paimoit, elle lûi répondoit
toujours amicalement qu’elle le haififoit beaucoup.
Il voulut favoir fi elle voyoit le jeune homme qu’elle
avoit aimé ; fa fincérité ne lui permit pas de le
nier : il fe mit en courroux , porta lès plaintes
fe fit féparer ; & la pauvre Rofalie fut remife air
couvent avec le mépris du public ; tandis que Cal-
mits , plus dérangée qu’elle , mais plus fouffe , trom-
poit fon mari & fes amans avec toute la prudence
& l’adrefife poffibles. Elle avoit le ton de tout le
monde , elle écoutoit avec les vieilles , raifonnoit
avec les jeunes , étoit férieufè avec les prudes , &
vive avec les coquettes ; elle aveuglait fon mari *
par de feuffes confidences , & fur-tout avoit l’art
de fè foire adorer de toutes les fomilles; elle favoit
conter des hiftoires aux pères, demandoit des con-
feils aux mères, lès rendoit aux filles, & recevoir
favorablement les déclarations des fils. Son bonheur
fut fondé for fa foufifeté ; le malheur de Rofolie le
fut fur fa franchilè : Aififî je reviens à mon prin- .
cipe , qbe la fincérité efl la plus fotte des velfcis,
& la foufifeté , le plus néceffaire de tous les vices.
I
’T*
Sfifc :
”5
3§te
♦ ^ * rf
y* 1
ÉLOGE
# /■
/\ t
D E
L A P À RE S SE
£ r
DU PARESSEUX.
■ÉM*’
EXPOSITION DE L’OUVRAGÉ.
f » **
'
E qui peut être avantageux à tous les éfëts de
la fociété , ell ce. qu’il y a de, meilleur, & t de'pluç
parfait : le parefTeux réunit ces rares qualités.
t s • -.t y .• • »*■
AVANTAGES POUR LES PRINCES.
» . » » ►
* " J * #
Les princes font trop heureux d’avoir des parek
feux dans leurs états.
< * ■ y» ' <>
Le véritable parefTeux ne connoiflant • point l’afn-*'
bition , efl bien éloigné de format aucune cabale ,
• J '.j ^
& d’entrer dans aucun parti; il eu, au contraire,
le fujet le plus fournis.
Pourvu qu’on ne trouble -point fon repos 'pér-
il ij
Éloge de la Paresse
fojmel, il ne critique point le gouvernement'; s’il
ne lui en coûte que de l’argent , il trouve le marché
avantageux.
AVANTAGES PARTICULIERS.
Jamais il ne médit de perfonne ; à peine occupé
de ljù-même , peut-il penfer à fon voifin^?
*
La pareffe répond de fa juffice ; il perdroit fon
repos pbur commettre' des injuflices , ou pour les
continuer.
f
D eft incapable de faire aucun procès t ni même
de Jefoutenir. Quel parent !
Les libelles $c les fàtyres ne peuvent lui être
attribués , la peine de les écrire doit lui en éviter
Jufqu’au-foupçon ; fe fouciant peu de fà réputation ,
.voudra-t-il détruire celle des autres ?
RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.
La pareffe entretient la probité de celui qui eft
né’ honnête homme, & corrige très-aifément celui
qui a de mauvaifes inclinations.
Le parti de la retraite , que mille gens prennent fous,
différera prétextes , n’eft qu’une pareffe déguifëe.
La philofophie n’eft autre chofe que la pareffe,'
. La conftance eft la pareffe jaême.
et du Paresseux. tiÿ
Défcription de la volupté ; fès liaifons intimes
avec la pareffe.
Examen du cœur de l’homme 6c de Tes fènti-
mens. Son bonheur n’exifte que félon le degré de
& pareffe.
Ce qui s’oppofè à la poffeffion de la parefle,
/
Moyens de l’obtenir.
>
Moyens de la conferver.
Peinture de la parefle aimable ; critique de celle
qui lui efl oppofée.
Citations d’un grand nombre d’excellens auteurs ,
anciens 6c modernes , qui , fous des noms fiippofés ,
ont bit l'éloge de la pareffe 6c du parefleux.
Je jouis de toutes ces idées ; mais trop parefleux
pour les écrire, fatigué de les avoir diélées , je
voudrois , pour le bonheur des hommes , qu’une ame
charitable pût entreprendre un pareil ouvrage ; je
frémis en penfant à la peine que lui donnerait une
telle entreprife.
J’ai l’honneur d’être ,
Mademoifèlle ,
Votre très-humble 6c très-
obéiflànt fèrviteur ***
Hiij
i
I
*t8
mft 1 ■ rr-r*iTl^g=s=g«M r- ^
» ,
LE CHIEN
ENRAGÉ (i).
D EPUIS que le Loup galleux ( 2 ) m’a fait
donner la commiffîon rogneufe du Chien enragé,
& qu’indifcrétement je me fuis laiffé donner d’a-
vance en paiement un bel étui de chagrin, je n’ai
iii digéré ni dormi; & je me fois creufé l’imagi-
L nation jufqu’au centre , fans en avoir pu rien tirer
qui vaille. Enfin je devenois pis qu’enragé moi-
pi ême , quand au moment que j’y penfois le moins ,
j’ai tout trouvé fous ma main. Ne doutons plus
que Martin n’ait cherché fon âne étant deffus ; j’étois
deflus le mien quand je le cherchois ; & l’on en
conviendra , quand je dirai que j’ai trouvé le chien
enragé dans mon étui.
Je m’étois alfoupi cé matin de triftelfe , & ne
fongeant qu’à rendre l’étui que je ne rendrai plus ,
quand j’ai fait le rêve heureux qui m’acquitte, &
( i ) On avoit donné à l’auteur un étui de peau de
chien de mer.
( 2 ) Voyez ci-après. Tome VIII, le Loup galleux.’
\
I
Le Chien enragé;* i ip
qui fuît. Je tenois ce cher étui , & lui faifois mes
tendres adieux : quelle a été ma furprife! Je vois
tout-à-coup fojjs mes yeux , je fens dans mes mains
la peau lice & luifante fe changer en peau de poule ,
& de peau de poule en gros chagrin brut & rude,
à râper le cœur d’un pandoure çomme une muk
cade.
Je lâche bien vîte ce cuir affreux ; il s’étend
il fe fait auffi large , auffi grand que l’étoit une
peau de tigre qui m’a fervi un an de courte-pointe :
cou, pattes , griffes, queue , tout cela fe configure
diftindement; la tête fe plante au bout où n’étoit
pas la queue; après quoi tout cela s’arrondit, fe
groffit, s’enqjpaille & fe met fur pied. Finalement
.je vois devant moi un animal complet & vivant,
lous la forme d’un chien. marin , qui ouvre une
gueule armée de trois rangs de dents. On fait ce
que me font les monfires , on conçoit ma frayeur
& ma joie; j’ai eu une peur divine, & je me fuis
encouragé à ne pas m’enfuir, quand, pour comblp
de plaifïr & d’horreur , ce chien marin a parlé ,
& m’a dit : Je fuis le chien enragé dont on vous
demande Fhiftoire ; on en eft curieux avec raifon:
les cent mille & une nuit n’en contiennent point
de fi merveilleufe. Il n’eft ni bêtes ni gens , héros,
paladins , demi-dieux , dieux tout entiers , qui aient
eu de plus rares aventures , & qui aient fait de
plus belles courfes. que moi ; puifqu’avant que
Hiv
i*o Le Chien enragé
d’avoir été réduit , comme je le fois , à ne foire
•que le tour de votre éttri , j’ai couru l’enfer, le
ciel , la terre , la mer , & en depiier lieu je ne
fais combien de mains , pour tomber enfin dan s
les vôtres , d’où , félon bien des apparences , je né
fortirai plus. (
Là-deffus , comme le monftre avoit beaucoup
dé chofes à dire , il s’eft aflis for fon derrière vis-
a-vis de moi, & a continué ainfi: /
J’ai vécu du tems que les bêtes parloient , &
bien avant celui des métamofphofes. Je fois né
natif du Tartare ; ma mère étoit une jolie Sibé-
rienne adorée de Proferpine , avec qui elle cou-
choit cent fois contre Pluton une. Ce ne fot pas
la foute de la reine des morts fi je vins au nom-
bre des vivans; car lorfque ma mère étoit en
folie , elle étoit confignée for de griéves peines à
toutes les filles d’honneur &c à toutes les dames du
palais. Mais on ne s’avife pas de tout ; & pour
une entrée qu’à chez nous la rage d’amour * com-
bien n’a-t-elle pas de forties ? Ma mère s’échappa
donc , & ne revint au logis qu’après s’être fatis-
faite , & bien mâtinée ; & par qui ? la belle de-
mande ! y a-t-il à choifir où elle étoit? par le
plus vilain individu de l’efpece, par l’unique chien
du lieu , par Cerbère.
La fureur de Proferpine , quand elle fut l’équi-
pée , n’eft pas imaginable. Les cris qu’elle pouffa
J
Le Chieiï Esftxci m ,
tors de fon enlèvement , n’approchoienf pas dt
iseux qu’elle lit à cette nouvelle. Ah 1 ma pauvrp
chienne ! elle efl perdue ! die en mourra ! elle a
cinq ou lix mâtins pour le moins, dans le ventre",
& cinq ou lîx mâtins à trois têtes ! La pauvre
déefle en lâillit perdre la tienne. Phiton voulut par-
tager la douleur & lès inquiétudes ; il fit mailon
. nette : il la carelfcHt , la rafturoit; bonne tentative !
c’étoit bien feconnoître en fentimens ! Comme fi
les attentions d’un mari * d’un amant même , étoient
un contre - poids au péril d’un chien , d’un chat ,
d’un linge ou d’un oifeau ! La tendrefle d'une
femme pour ces créatures - là , va plus loin que
l'amour maternel , plus loin même que l’amour-
’ propre.
. Il Mut pourtant prendre patience & attendre
les neuf femaines. Le terme arriva , & par bon*
heur pour la paix d’un des plus honorables mé-
nages de l’univers, ma mère chienna heureulèment:
non-feulement je lus fils unique, mais je ne vins
au monde qu’avec une tête.
Il eft vrai que je naquis avec une rage infer-
nale d'aboyer & de mordre comme fi j’euflfe eu
triple gueule & triple golier ; je faifois un tinta*
mâre du diable en enfer , on n'y eût pas ouï
dieu tonner; Mes aboiemens continuels empêchoient
également les trois juges de dormir à l’audience &
d’y juger. Ordre aux Furies de me chafifer. Elles
i il Le. Chien enragé
me . donnèrent l’anguillade, & moi de gagner la
•porte ; mon père me laiffa paffer , je m’enfuis fur
terre & voilà comme j’ai monté ici-bas.
" J’y . trouvai bon maître. J’entrai chez le feul
4iomme de bien qu’il y. eût alors au monde ; c’étoit
Deucalion , homme {impie , qui ne parloit ni du
prochain, ni de l’état, ni de la confhtudon : tout
Je refie menoit une vie de chien. Le ciel irrité
lâcha les éclufès, il huila tout aller fous lui; cela
s’appella le déluge. Mon maître & moi fumes les
feuls qui purent avoir un parapluie. De tous les
animaux raifoimables il ne refta que nous deui ,
tout le refie creva de la foupe aux chiens. Ainfi
tout ce qui exifle d’hommes & de chiens , efi notre
ouvrage à nous deux. Et combien , chacun dans
nôtre efpece , n’avons-nous pas dç Céfars & de
Laridons !
. J’ai pour ma part , entre mes Céfars , le chien
d’Ulyffe, qui après vingt ans d’abfence lui battit la
queue le premier, & le reconnut même avant la
fidelle Pénélope ; le chien d’Héiîode & celui de
Pyrrhus , qui firent prendre & v reconnoître les
meurtriers de leurs maîtres ; le pieux Capparos ,
chien de garde du temple d’Efculape, à Athènes,
qui mérita penfion viagère de la république , pour
avoir pourfuivi à grands cris un voleur d’églife,
pendant trois jours , & l’avoir fait prendre enfin
fur cet indice; le joyeux chien de Tobie ; celui
Le Chien enragé. 123
de S. Roch ; les braves chiens qui furent de moi-
•lié dans la conquête de 1’Amérique avec les Es-
pagnols ; le fameux Suening , chien d’Often * roi
de Suede , qui fut fait gouverneur de la Norvège
par Ton maître , & en reçut les hommages. Le
chien du prince cPOrange , qui partage avec Ton
aiteffe les honneurs du maufolée à Delft. Mais
inieux que tout cela, le petit chien perdu, & fi
regrettable , le chien qui fecouoit des pierreries ;
en un mot, tous les chiens qui ont brillé depuis
celui de Céphalç &• la meute de Diane , jufqu’à
Rocambole & Yon-Yon. Tous font autant de
nobles animaux grimpés for les branches de l’arbre
généalogique dont j’occupe le tronc.
Mais fi nous retournons la médaille , quel hor-
rible revers ! je deviens chien doublement enragé
quand j’y fonge. Premièrenient le papa Cerbère ;
enfoite les chiens enragés qui. mangèrent" leur maî-
tre à belles dents, parce qu’il avoit mangé des
yeux la nudité d’une préciêufe ridicülé ; les infâme*
chiens d’ambafïâdeurs qui compilèrent le palais de
Jupiter; les coquins de chiens qui s’étant endormis
au Capitole une nuit d’affaut , laifTèrent à des oies
l’honneur de la journée ; les vilains petits toutous
qui . gâtèrent la robe de Perrin - Dandin ; le chien
de chien , qui fit ruer la mule de jnonfïeur Gri-
chard , & lui penfa faire rompre le cou ; le mé-
chant chien du jardinier ; l’étourdi de chien à
H4 Le Chiên enragé.
Brufquet, qui Te laifla prendre au loup dès la pre-
mière fois qu’il fut au bois ; l’impertinent chien de>
Jean-de-Nivelle , qui s’enfuit quand on l’appelle ;
celui de moniteur de RoulTy , qui , tout au con-
traire , depuis trois jours qu’on le chafle , ne parle
pas de s’en aller. Que de rabat-joies pour l’amour-
propre d'un premier père! & bel exemple à tous
les animaux qui auront la manie des longues lignées !
Rémontons à moi tout feul , & laiffons-là ces races
de chiens.
N’y ayant plus fur terre ni filous , ni larrons,
ni voleurs , ni brigands , ni procureurs , ni men-
dians , ni bénéfices ; & ne lâchant plus , dans la
rage qui me tenoit toujours, après qui ni quoi
aboyer , je me mis à aboyer après la lune , &
même avec une envie enragée de la pouvoir pren*
dre avec les dents. J’y parvins une belle nuit,
qu’en qualité de chien enragé je courois les champs
dans la Carie; je lurpris madame la lune qui défi*
cendoh tout bellement & en catimini chez le bel
Endymion. Ah, ah! madame la fkulTe prude, je
vous y attrappe
A venir par un trou tout-à-fâit obligeant
Faire mettre de l’huile à la lampe d’argent !
Je vous lui fais un charivari de chien, qui l’oblige
à remonter bien vite fur fon char. Pour le coup
Le Chien enragé ïxj
je vous la prends tout-4-mon-aife avec les dents , je la
happe aux feffes , je lui fais-là trous fur trous. Enfin t
je la mords fi ferré , que ne pouvant lâcher prife
quand je le voulus , elle me fit remonter malgré
nous deux avec elle au ciel.
, J’étois là affez déplacé pour un chien enragé ;
car le ciel 9 non plus que l’hôpital $ n’eft guère fait
pour les chiens. Mais ma bonne étoile m’y fit trou*
yer un piaffant proteâeur ; Jupiter me voulut du
bien* d’avoir démafqué l’hypocrite , & d’avoir ainfi
vengé le pauvre Aâéon 9 neveu de fa chère 6c
belle Europe.
11 me donna un très-bel établiffement dans fes états*
fl créa p,our moi une nouvelle charge de conftellation;
je fus canicule. Je remplis très-bien mon pofie , & je
fisrlà fort bien mon devoir de chien enragé. On
fait quelles furent mes funefles influences 9 6c quelles*
font encore celles dont j’ai impreigné cet endroit
du ciel qui a <g?tdé mon nom. Mais c’efl peu d’in-»
fluer poür qui veut trouver à mordre : mais qui
çiordre ? L’homme 6c moi nous étions trop loin
l’un de l’autre pour. cela. Je m’eonuyois fort d’en-*
rager à vuide , quand un jour ( jour unique dans
l’hiftoire du ciel ) voilà le charriot du foleil qui
me paffe prefque par - deffus le corps. Il rouloit
avec une rapidité inexprimable ; un jeune infênfé 9
fort embarraffé de fa petite figure , étoit fur le fiege y
§C tiroit comme toùs les diables la bride aux quatre
«
ti 6 Le Chiën ekragé/
chevaux qui avoient pris le mors aux dents. -On
fait le train que, fans être enragés, les chiens de
village font après une chaife de polie , quand ils
la voient palfer : figurez-vous fi je fis beau tapage i
Je fautai aux roues , r aux chevaux , 6c enfin aux
jambes du cocher , jufiement à l’inftant que la foudre
Fabattoit Je ne démordis point ; de façon queje
fus après; patatras! voilà mon chien ôc Ion cocher
qui dégringolent dans l'embouchure de PÉridan.
Comme il. n’y a pas loin d’une embouchure à la
mer , & que la mer eft un féjour de requifè pour
ceux qui ont mon indifpofition , je ne fus pas fâ-
ché , après ma chûte , d’aller mon chemin & de
gagner pays. Je coulai jufqu’au fond du golfe
Adriatique. J’y prends les eaux depuis des milliers
d’années, & cela ne fait à ma rage que dé l’eau
toute claire : tout ce que m’a fait la mer , c’eft
que de chien terreftre, infernal & célefte que j’avois
été * je fiiis devenu chien marin ; mais toujours chienr
enragé comme auparavant , & même plus enragé
que jamais , mordant tout , par-tout , & à tout ;
fi bien qu’enfin , fur les côtes de ^arfeille , j’ai mordu
malheureufement à l’hameçon d’un maudit pêcheur
qui a vendu ma peau , dont on a fait ce que vous avez
vu. Le monftre , à ce dernier mot , ouvroit une
grande gueule à très-mauvaife intention, quand fa
defiinée , ou plutôt mon réveil , l’a rappellé à fon der-
nier être; il s’eft rapplati , ratatiné, rétréci, radouci.
Le Chien enragé. ivj
rabougri , relHTé & remis fous la jolie forme du
petit étui mignon que j’ai bien gagné , co|nme on
voit; car en vérité 'c’eft bien chanté pour un aveugle ,
& fur=-tout pour un pauvre aveugle qui n’a plus
que du cidre en cave.
xi8
:jL»
CRITIQUE
D E
L’OUVRAGE.
V OU s voulez abfolument, monfieur, favoir mon
«
fentiment fur Pouvrage que vous allez donner au
public : le voici. Il fera d’autant plus défintéreffé
que je ne qonnois pas un des auteüf* ; & je fuis
dans une fi grande habitude de feir^ des critiques,
que je n’ai pas eu befoin de lire Pouvrage : les titres
me fuffifent r il me paroît que vous avez fait une
colleftion dans le goût de la bibliothèque de Pho-
rius , je crains feulement qu’on ne la trouve trop
favante.
t
Bon dieu J que de contes & d’hiftoires ! Pour
moi je ferois tenté de croire que dans un. recueil
auffi grave que celui - ci , tant de fadaifes ont un
objet plus férieux que celui qui fe préfente d’abord.
Ne pourroit-on point, à l’exemple des alchymiftes,
y chercher des myftères cachés aux profanes ? Pour
moi , qui fuis de ceux -ci, je ne cherche jamais
que ce que je trouve.
L iradi •
Critiqve de l’Ouvrage. 119
. Liradi , Nouvelle Efpagnole , me donne de l’hu-
meur , elle eft de quelque mélancolique , qui aura
pris un travers avec fa maîtreffe , pour une infi-
délité qu’elle lui aura faite. Quand on fe fâche pour
fi peu de chofe , il n’y à rien dont on ne piaffe
s’offenfer.
A deux de jeu. Après la nouvelle Efpagnole, en
voici une Françoife ; c’eft fort bien fait : mais je
voudrois qu’on me fît grâce du pays , &: qu’on le
reconnût au caraftère des acteurs , & à la nature
des événemens. '
A quoi bon un Dialogue des morts ? Il me femble
que pour faire dire des fottifes , il fuffiroit de foire
parler les vivans* A propos de vivans , je trouve
encore qu’il eft ridicule de donner l’oraifon funebre
d’un mort ; perfonnë ne s’y intéreffe. Je me fuis
quelquefois trouvé à ces fortes de cérémonies, j’ai
toujours remarqué qu’on n’étoit occupé que de l’ora-
teur, & nullement du héros : Pourquoi? c’eft que
celui-ci eft mort , & que l’autre eft vivant. On ne
dit jamais de bien des morts que pour humilier les
vivans , comme on exalte les étrangers , pour ne
pas reconnoître de fupérieurs dans fa patrie. Pour-
quoi Molière n’a-t-il pas été jugé digne d’être de
l’Académie ? c’eft qu’il étoit vivant. Pourquoi eft-
on étonné aujourd’hui qu’il n’en ait pas été? c’eft
Tome VI. I
ijo [Critique
qu’il eft mort. Tous les plats motifs qu’on lui op*
pofoit ont difparu , il ne refte plus que le grand
homme , qui manque à la lifte. Je crois cependant
que le manteau deSganarellè décoreroit bien autant
aujourd’hui l’Académie qu’un manteau ducaL
Je ferois volontiers mon ami de l’original du
portrait, ce n’eft pas en confédération de fes bonnes
qualités , c’eft.à caufe de Tes défauts : je ne veux
point d’ami parfait. On penfe affez généralement
comme moi; car je vois peu de gens qui ne dé-
chirent leyrs meilleurs amis : c’eft apparemment
de peur qu’on ne les foupçonne d’avoir des amis
parfaits. '
t
Je fuis édifié du Sermon Turc. Uéni Toit Fauteur,
c’eft une bonne ame, puifqu’il penfe bien dès femmes.
En effet, on doit aimer leur beauté, eftimer leur
, caraftère , relpeâer le malheur de leur fituation.
Elles font belles , tendres & malheureufes. Les
hommes , t9ujours injuftes , cherchent à les féduire ,
affe&ent de les méprifer , abufent contre elles de
la tyrannie qu’ils ont ufurpée par force. Ce feroient-
là les trois points de mon difcours , fi elles me ju-
geoient digne d’être leur avocat. En attendant, je
ne puis m’empêcher d’obferver que les hommes no
fuivent que Fimpétuofité de leurs defirs en recher-
chant les femmes ; celles-ci , avec les fens plus
calmes ont le cœur plus tendre. Ijgp femme , dans
DE L* O U V R A G Ê. 13!
cet état 4 voudrait que fon amant fut , comme elfe *
fatisfait de la poffeffion du cœur : mais il prefïe ,
il pleure, il fupplie, il excite la compaffiori; ëllé
ne peut voir fon amant malheureux , elle cede à
la pitié, à la tèndreffe, à la générofîté feule, elle
accorde tout , non pour elle', mais pour lui. L’a*
martt efl-ii heureux? auffi-tôt fês feux s’éteignent,
il devient inconftant, il court vers un autre objet,
le voilà perfide , fans que fa maîtreffe ait rien à
fe reprocher que des vertus & une foibleffe. Je ;
fuis d’autant plus furpris que les femmes foient les
dupes ffes hommes , qu’elles ont infiniment plus
d’efprit qu’eux. II eft-vrai qu’elles ont une meilleure
éducation.
Les hommes exercent des profeffions , ou cul-
tivent des talens qui les obligent d’acquérir quelques
connoiffances néceffaires & pénibles : jufqu’ici je
ne vois point d’efprit. Voici pourquoi nous n’a-
vons pas touf celui que nous pourrions avoir. Les
langues ont été imaginées par le befoin de fe com-
muniquer réciproquement fes idées ; on devroit donc
avoir fes idées propres , & n’apprendre que les mots
qui en font les lignes : mais au lieu de nous ap-
prendre Amplement, dans notre enfance, des mots
pour nous exprimer , on nous donne des penfées
toutes faites, qui ne font que des phrafes; chacun
penfant différemment, & voulant nous- fuggérer les
idées, les nôtres deviennent un amas informe, &
A
ïji Critique
ne font nî précifes ni fuivies; nous n # en avons
guère de juftes , que celles que nous acquérons de
nous-mêmes , comme on ne fait bien que ce qu’on
invente. Si l’on interroge un enfant , b mère ou
la gouvernante lui diète aufli-tôt fa réponfe ; de
forte qu’au lieu de dire une fottife de lui-même,
qu’on pourroit enfuite reétifier , il répété celle de
la fotte qui eft auprès de lui. L’habitude & b parefïe
font qu’infenfiblement il fait toujours ce qu’il faut
dire & jamais ce qu’il faut penfer. Une fille,, aû
contraire , eft obligée , grâces au peu de foin qu’on
prend de fon éducation , de penfer d’elle Ifenéme.
Elle reçoit fes idées de l’impreffion des objets , elle
penfe ; bientôt elle fait la comparaifon , elle tire
enfuite des conféquences ; voilà fa raifon formée.
Ses penfées naiffant les unes des autres , font tou-
jours juftes. On dira peut-être qu’elle n’eft occupée
que d’objets peu importans ; mais je n’en connois '
} point qui le foient les uns plus que les autres ;
tout confîfte à les voir tels qu’ils font. D’ailleurs ,
qu’y a-t-il de plus important que d’étudier les hom-
mes & de connoître leur caraâère ? Veut-on juger
de la différence d’éducation ? il fuffira de voir un
jeune homme fortant du college, en préfence d’une
fœur'plus jeune que lui. Il ne fait ni ce qu’il dit ni
ce qu’il entend, pendant que fa fœur eft toujours
au fait de la converfation , &c quelquefois en eft
l’aine : Pourquoi? c’eft qu’elle n’a point appris de
/
DE L* O U V R A G E; 13 J
brin. Pourquoi les Romains, avoient-ils, dit-on,
plus d’efprit que nous ? C’eft qu’ils n’apprenoient
pas le latin ; mais comme ils apprenoient le grec ,
les Grecs qui n’apprenoient rien avoient plus d’eA
. prit qu’eux. Ainfi je conclus qu’on doit aimer ,
effimer & refpe&er les femmes ; c’eft même très-
bien fait de les aimer toutes à4a-fois , ne fût -ce
que pour aimer l’inconftance,
«
Il ne faut compter fur rien . Cela eft bien vrai £
car je m’attendois à trouver un conte en vers ; je
parierois que c’eft ainfi que l’auteur a coutume de
penfer , après quoi il traduit en profe \ quand il
juge que fbn ouvrage peut fe palier de vers. Il
feut bien un autre mérite pour la profe. Que d’ou-
vrages perdroieht leur réputation , fi on les y ré-
duifpit ! ce feroit une efpece de coupelle , pour
favoir s’il y a des chofes , & non pas des mots.
Souvent pour remettre des vers en profe , il fuffiroit
d’ôter les rimes.
«
Il y a long-tems que je voulois favoir pourquoi
la V irai eft au fond <?un puits ; me voilà un peu
éclairci , mais je n’en fuis pas plus avancé ; il me
paroît plus difficile que jamais de l’en retirer, parce
que ceux qui font allés la chercher , étant tombés
dedans fur les morts , il faudroit commencer par ,
les dégager de tout ce qui les accable aujourd’hui.
I “j
134 Critique
Je ne fais pourquoi les hommes taxent les femmes
de fauffetç , & ont fait la vérité femelle. Problème
à réfoudre ! On dit aufli qu’elle eft nue , & cela
fe pourroit bien, C’eft fans doute par un amour
fecret pour la vérité que nous courons après les
femmes avec tant d’ardeur ; nous cherchons à les
dépouiller de tout ce que nous croyons qui cache
la vérité ; quand nous avons fatisfait notre eu-»
j-ipfité fur une , nous nous détrompons , nous cou-»
rons tous vers une autre , pour être plus heureux.
L’amour , le plaifir & l’inconftance , nç font qu’unqt
feite du delir de connpître la vérité.
Lettres pillées t C’eft du moins tirer d’un vieil
ouvrage un titre neuf f L’auteur eft de bonnç-foij
ç’eft fans doute un honnête homme , quelque pau*
yre diable qui ne peut fe paffer d’écrire y & qui
vit de fa plume,
, >
Le fécond dialogue eft défeftueux à bien des égards,
Je defirerois , par exemple , quelques traits faty**
riques & perfonnels. Un. auteur qui fe prive d’un
fi grand avantage , entend mal fes intérêts : s’il- s’a*
vife de donner un éloge à quelqu’un , les autres le "
trouvent mauvais , parce qu’ils voudroient qu’il
s’adreftat à eux ; celui même qui en eft l’objet ufe
de feüfleté, & tâche de perfuader qu’il eft outré,
{k que ç’eft à fpn infu, Le comble de la gloire eft
DE L’ O ü V R A G E JJÇ
de- mériter & de méprifer les louanges. Si vous
mettez , au contraire , quelques traits piquans &
applicables à plufieurs perfonnes f l’intérêt public
commence à s’échauffer , chacun en fait l’applica-
tion à d’autres.
;
La Jinceritéy par une jeune demoifelle , eft quelque
anecdote publique ; j’aimerois mieux l’auteur que
l’ouvrage.
' *
Ce qui me plaît de l’auteur fur la parejje , c’eft
qu’il doit avoir l’efprit naturel, car il n'auroit pas
la force de courir après.
• ♦
J’aime le morceau du Chien enragé ; il y a dé
l’efprit & point de raifon : voilà ce qui fait les
bons ouvrages. L’efprit eft quelque chofe de décidé ,
la raifon eft arbitraire. Tout le monde court après
l’elprit , tout le monde en veut avoir, preuve de
l’eftime qu’on en fait. L’efprit fe fait fentir d’abord,
on ne peut le méconnoître. Qu’un homme parle
ou écrive avec efprit , il eft auffi- tôt l’objet de
l’admiration & de la fatyre, deux fortes d’éloges;
au lieu qu’on ne fait ce que c’eft que la raifon,
puifque les gens les plus oppofés de fentimens pré-
tendent tous avoir raifon. On appelle une chimère ,
un être de raifon , parce qu’un mauvais arbre ne
peut produire que de mauvais fruits. L’efprit a de
I iv .
136 Critique de l’Ouvrage.
commun avec le bonheur, qu’il ne dépend point
d’autrui. Le plus heureux eft celui qui croit l’être,
le plus fpirituel eft celui qui prétend le plus à l’efprit.
Quel bien , que celui qui fe partage fans s’aftbiblir !
Ayons donc toujours de l’efprit , puifque tout le
monde en doit avoir : je dois pourtant avertir en
confcience , qu’il eft plus rare qu’on ne s’imagine ,
for-tout depuis qu’il eft devenu commun. La mar-
que, de l’efprit borné d’un ftecle, eft lorfque tout
Je monde en a ; c’eft la preuve qu’il n’y a point
d’efprits fopérieurs , car ils ne font jamais en troupe.
Fin du Recueil de ces MeJJieurs %
HISTOIRES
NOUVELLE S
ET
\
MÉMOIRES
RAMASSÉS.
1/ IM PRIMEUR
*
AU LECTEUR*
Imprimé en tête de l'édition de 1745.
Je ne fais dans quel Conte j’ai lu, qu’il
y avoit un pays où l’on aimoit à fe re-
pofer avant d’être las ; mais je fais qu’à
Paris on aime à fe difliper avant de s’être
occupé. C’eft dans cette idée que j*ai
raffemblé ces petites Hiftoires ; je les ai
prifes dans les Mercures de M. l’Abbé
Buchet , à la réferve de la lettre fur la
Mufique , qui èft beaucoup plus nouvelle ,
& qui vient cependant de la même fource ;
je fouhaite , mon cher Leâeur , que ce
petit Recueil réponde à mon defir , & -
qu’il puiffe vous amufer.
HISTOIRE
D E
MADEMOISELLE ***,
Sous le nom de Lu ci LIE.
A MADAME ***.
J’ÉTOIS dans le premier éclat de ma jeunefle ,'
c’eft-à-dire , j’avois environ feize ans , lorfque mon
père mourut. Ma mère qui l’aimoit tendrement,
en fut extrêmement touchée , & réduifit fà fociété
à quelques amis qu’elle voj*oit régulièrement, &
dont elle ne vouloit point augmenter le nombre :
ainfi je ne voyois qu’une très -petite compagnie;
mais je ne me fouciois pas d’en voir davantage.
Ma mère qui m’ainioit , me laifïoit aflez de liberté
pour m’empêcher d’en defirer une plus étendue.
141 Ml STOÎRÊ
Kles jours coulôîent ainfi dans la tranquillité, lorî-
que ma mère me mena à une fort belle terre
qu’elle avoit en Picardie. Vous favez Pufage j
hîadame, ainfi vous n’ignorez pas qu’à la campagne
comme à la * ville , ceux qui font nouvellement éta-
blis, vont s’annoncer, pour ainfi dire, & rendre
des vifites aux perfonnes de leur voifinage. Quoi*
que ma mère n’aimât pas le monde , il y a des
chofes qui font au rang des bienféances , & que ,
bonnes Ou mauvaifes, on eft obligé de faire, en
dépit même de la raifort^ Ma mère alla donc ^
quelques jours après fon arrivée , chez madame
de Vambure qui habitoit un fort beau château : on
nous y reçut avec toute la politefle imaginable*
Madame de Vambure eft une femme de qualité,
dont l’efprit naturel eft poli par un long ufage^du
inonde. Elle avoît ce jour-là beaucoup de monde
cfyez elle, & je me fouviens que l’on y parla beau-
coup dè ma beauté. Mes chagrins m’ont fi fort
changée, que j’en puis parler aujourd’hui fans bief*
fer ma modeffie.
On n’a pas toujours à la campagne autant de
compagnie qu’on pourroit le fôuhaiter : vous jugez
biçn que madame de Vambure ne tarda pas à nous
rendre notre vifite. Deux jours auparavant , un
beau-frère qu’elle aimoit fort étoit arrivé chez elle
elle nous le préfenta ; c’eft le perfide que j’ai aime
comme une folle , & qui a caufé tous mes malheurs.-
DE LüCÎLIE: i4f
Vous Pavez vu , madame , ainfi je puis vous dirè
qu’il n’y a rien de plus aimable dans le monde ; il
ëft vrai que les yeux , qui font encote extrêmement
beaux , ont perdu un peu de leur vivacité. Quand
je l’ai connu , tout ce que les pallions ont d’à-
gréablé fe peignoit dans fes regards. Ils avoient-
de la vivacité , de la langueur , de la teridreffe j
en un mot , tout ce qui touche; & quand le che-
valiér vouloit dire une chofe, on la lifoit dans les
yeux. Malgré cela , madame , la première fois que je
le vis avec madame de Vambure , il ne me toucha que
comme un aimable homme : je ne fus point frap* ; ^
pée d’un coup de foudre , commé nos héroïnes
de roman , & ma liberté fut fi foiblement attaquée ,
que je ne foupçonnai point fa défaite.
J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que madame
de Vambure ëtoit fort aimable. Elle me fit ce jour-
là toutes les amifiés poffîbles , & me eût fort poli-
ment qu’il ne feroit point dit qu’elle auroit une
voifine auffi aimable que moi , & qu’il ne lui eil
reviendyt rien ; que fon plaifir étoit trop intëreffé
à me voit pour en manquer l’occafion , & que puif-^.
que la cadptgne favorifoit le goût qu’elle avoit
pour moi , j’étois menacée de la voir fouvent.
Je répondis à toutes ces honnêtetés en fille bien
élevée , & je crois que je ne parus point fotte.
On prit jour pour fe voir , & nous allâmes peu
de teins après chez madame de Vambure. Elle
i
*44 Histoire
s’étoit entièrement défaite de ces airs de contrainte
qu’on a , malgré foi , dans les commencemens qu’on
fe connoît, & nous fumes reçues chez elle avec
une liberté qui fait le charme de la fociété. A
vous dire vrai , je trouvai le chevalier de Vam-
bure encore plus aimable que fa belle-fœur; il eut
ce jour - là beaucoup de cet efprit que j’aime , il
nous dit les plus jolies chofes du monde , avec un
naturel qui me - charmoit ; & ce qui foifoit que je
lui tenois compte de fon efprit , c’efl qu’à peine
paroifloit-il le fentir lui-même. Comme j’étois jolie ,
il fuf fort bien me le dire ; je ne fais même s’il
ne me dit point qu’il m’aimoit ; mais ce fut en badi-
nant & d’une manière à ne me point effrayer.
Enfin, madame, cette journée-là fut bien agréable
pour moi ; je n’y fentois point encore le trouble
d’une paffion naifïante. Je trouvois madame de
Vambure aimable, le chevalier me divertiffoit , &
j’avois l’imagination pleine d’une joie douce , qui ,
quoique peu vive, plaît infiniment, parce que rien
ne la trouble. Nous paflames ainfi un mfljs le plus
agréablement du monde , après lequel noüs chan-
geâmes de ton , le chevalier & mqjp fans noup -
en appercevoir, & .nous en vînmes à nous aimer.
Ce qu’il y a de fingulier , c’efl: que nous n’en avions
• peut ni l’un ni l’autre, & que l’amour nous furprit
tous deux prefqu’en même-tems. Nous ne ceffâmes
point d’abord de badiner , mais les badineries qui nous
échappèrent
DE L U C I L I £. Ï45
échappèrent prirent un air plus raifonnable f je ne
devinai point la caufe de ce changement On fe
lalTe de tout , & je ne pouvois riie lafler de ba-
diner : mais ce n’étoit pas-là le vrai motif de mon
changement ; j’aimois déjà , & il me fembloit que
pour mieux aimer, je rie voùlois pas m’en apper*
cevoin- Le chevalier, de fon côté , n’oublioit au-
cun de ces petits foins qu’on prend avec teint de
plaitir quand on aime. J’avois à mon tour le phifit
d’apprendre de fes yeux qu’il avoit dans fon cœur
tout ce que je fentois dans le riiien : je fuyois ce-'
pendant un aveu plus détaillé dé fa tendrefle, mais
je fuyois mal; & Je moyen de fuir, madame, ce
qui fait tant de plaitir.
Ilfàifbit, un foir , le plus beau clair de lune du
monde ; madame de Vambure & fa; compagnie
trouvèrent à-propos d’en profiter. Je fus mal fuir
le chevalier ce. jôur-là; car pendant qu’on fe pro*
menoit dans une allée fort étroite , il prit fi bien
fes mefures * que je lui échus en partage , & qu’il
me donna le bras* Vous m’évitez , dit-il , parce
que je vous aime : dans le tems que je ne vous
craignois pas , vous ne m’évitiez pas de même.
Vous riez 1 , chevalier * lui dis-je, & vous ne m’ai-
mez point; vous voulez voir fi je ferai affez cré-
dule pour vous croire. Non, vous êtes trop fage
pour m’aimer, & je ne Vous ai jamais cru capable
d’une pareille foibleffe. Après tout, 'je n’en feroii
Tome VI* K
14 6 Histoire
pas fâchée ; 6c vous m'avez dit tant de fois , Si
d’une manière fi folle , que vous m’aimiez , que
j’aürois une forte de plaifir à vous voir m’aimer
tout-de-bon. Je fins vindicative , & il me femble
que jè fins affez bien faite pour qu’on mé dife fé*
rieufement qu’on m’aime. Que je fois malheureux,’
me dit - il , de vous voir badiner , comme vous
faites ! & que votre* cœur eft différent du mien 1
Je fens pour vous tout ce que l’amour peut inf-
pirer de plus tendre ; je ne fois occupé que de
vous, 8c quand je viens, plein de douleur 6c de
crainte , vous expliquer mes maux , vous ne daignez
pas les plaindre , 8c vous avez la cruauté d’en rire.
Allez , chevalier , lui répondis-je , vous, êtes plus fàge
que vous ne penfèz, &fi vous étiez aufîi malheureux
que vous le dites , je fèrois affez bonne pour vous
plaindre. Il ne me fut pas poflible , madame , de lui re»
fofer ce pauvre petitmot : je l’aimois trop pour le voir
tant foufirir. Cependant , il n’ofa pas interpréter
ma réponfe auffi favorablement qu’il le devoir, 6c
j’eus le plaifir de le voir encore trifle , malgré ce
que je lui avois dit.
Je m’avançai vers la compagnie, qui n’étoit
qu’à quatre pas de nous , 6c la, converfàtion de-
vint générale. Il faifoit une* nuit délicieufe , 6c nous
la trouvâmes fi belle, que nous en dérobâmes une
partie au fommeil; il fallut fe réparer; chacun prit
le parti de fe boucher. J’en fis autant de mon côté ;
de L ü fi i ii è; Ï47
maïs j’avoîs trop de plaifir pour dormir : j’eus le
chevalier toute la nuit dans l’efprit. Il faut l’avouer ,
madame , c’eft pne fort jolie choie que l’amour ,
êt quand je fonge 4 la douceur des piaihrs qu’il
nous donne ’, je lui pardonne quelquefois les pei*
nés qu’il nous fait fouffrir.
Je fus trois jours fans voir le chevalier; & peiv
dant ces trois "jours-là je ne fus point 4 plaindre ,'
j’aimai le chevalier. Le quatrième , nous retour»
nâmes chez madame de Vambure , où je trouvai
un marquis qui m’étoit inconnu. Je vous avouerai,
madame, que mon premier fouhait, en le voyant,
fut celui de fon départ : cependant il eft beau &
bien but , il porte les plus beaux cheveux du monde ,
& rit comme s’il avoit de l’efprit. Dés qu‘il m’ap-
perçut , il me lit une révérence en- avant , affez
négligée , & me dit, en tournant fur moi les yeux
tendrement, que la campagne avoit des divinités
dont s’âcccpnmoderoient parfaitement les villes. Les
poflures de cet homme penférent me faire étouffer
i
de rire ; 8 C c’eft ainfi que je penfai répondre 4 fbn
compliment ; mais j’aimai mieux prendre le parti
du filence. Pour achever de me défefpérer , le
chevalier de Vambure n’ofoit prefque approcher
de moi depuis qu’il m’aimoit : il étoit devenu,’
' comme tous les amans , qui s’imaginent que le
moindre gefte qui leur échappe va découvrir les
fentimens qu’ils ont dans le. coetir : ainfi je fus livrée
' Kij
i $ Histoire
malheüreufement au mafquis de RinviÛe , t’èft le
nom de notfe fat, 11 me dit ce jour-là un million
de ces impertinences que . dit un homme qui eft
content de lui, & qui ne doute point que les au-
tres ne le foient. Je viens de vous faire remar-
quer que pour comble de malheur , le chevalier
de Vambure n’approchoit point de moi. D eft vrai
que je voyois dans fes yeux de l’amour & du re£
p eél qui me confoloient; mais j’aurois voulu qu’il
m’eût parlé , & je trouvois fort mauvais qu’il m’a-
bandonnât au marquis de Rinville.
Enfin il approcha de moi : Mademoifelle 9 me
dit - il , il m’arrive un rival , & il ne manquoit à
mes malheurs que celui d’être jaloux ; je le fuis
fans avoir le droit de l’être , & quoiqu’on m’ô-
tant votre cœur on rte m’ôte rien qui m’appar-
tienne , pourrez - vous empêcher ma tendreffe
d’en murmurer ? Oui , je ne puis en douter : ce
rival que j’abhorre , vous aime ; il porte à vos
genoux le facrifice de mille cœurs , & pour prix
de fes hommages, il vous demande le vôtre. Ah! x
mademoifelle , au milieu des facrifices que vous fait
monfieur de Rinville , vous fouviendrez-vous d’un
amant qui ne fauroit offrir à votre vanité, qu’un
cœur tendre & fidèle ? Apprenez, chevalier* lui
répondis - je , que ce n’eft point pour le marquis
de Rinville , ni fes pareils , que j’ai à me défier
de mon cœur : celui qui l’occupe .le mérite; mais
DE LuCÏLIE. I49
3 -me femble qu’il le mérite mal dès qu’il m’aç-
cufe.
Je fus piquée du reproche qu’il me feifoit $ je
çrus qu’il devoit m’eflimer affez , pour 11 e point
craindre le marquis de Rinville ; je lui fus mau-
vais gré de n’avoir point encore vu que je l’ai-
mois : enfin ma colère exprima mon amour , &
c’eft en grondant que je lui ai dit la première fois
que je Taimois. Je crois qu’il me pardonna ma
petite colère ; & quoiqu’il n’eût pas le tems de
me répondre , parce* qu’on vint nous troubler , je
vis fur fon vifàge une joie délicieufe , que je ne
fils point fâchée d’y avoir placée : car, madame,
3 y avoit déjà affez long -tems que je ,1’aimois ,
pour le lui dire; & ce fecret qu’il avoit tant d’en-*
vie d’apprendre , commençoit à me coûter à garder*
Depuis ce jour, je laiffai faire mon cœur prefque
comme il voulut , & j’eus pour le chevalier çes
manières prévenantes , qui , parce qu’elles ne coû-
tent rien & qu’elles n’expriment pas fa moitié de
ce qu’on fent , rie parurent point tirer à confé-
s qüence. Le marquis de fon côté me tenoit de ces
fades propos , qui font quelquefois tourner là tête
aux femmes , & qui ont le talent de m’ennuyer
fpuverainement L’ennui eft un des fentimens qui
chez moi fe déclare le mieux & le plus vite. Le
marquis fut bien étonné , quand* il vit que je ne
l’aimois point II n’avpit point encore trouvé de
K ...
U]
1
t ja Histoire
femme qui eût ofë s’ennuyer avec lui , & il ne
jne pardonna point mon audace. Cependant mon
indifférence le piqua : toutes les femmes qu’il avoit
vues, étoient devenues tout - d’un - coup folles de
lui , & il n’avoit jamais eu le teras d’aimer. Pour
moi je lui laîlïài ce tems-là , & je fus étonnée de
voir changer fes difcours. Il perdit cet air fier &
préfomptueux , qui ne le quittoit jamais , mais fon
langage devint modefte & fàge : enfin Famour en
fit un galant homme, & il m’a l’obligation de Fa-*
voir rendu raifonnable. Ce changement me fiirprit
me fâcha ; le ridicule de monfieur le marquis
étoit moins à craindre pour moi que fon amour ;
& je me fus très-mauvais gré de cette converfîon*
Je parlai au çhevalier de Famour du marquis : il
s’en étoit apperçu aufli bien que moi , & il en
prévit des conféquences facheufes. Nous convînt
mes d’être attentifs à ne nous point déceler , &
après nous être promis de nous aimer toujours ,
nous nous exhortâmes à n’en rièn faire parpître.
Tout fe paffa allez bien cette journée. Mes amans
$*en retournèrent avec madame de Vambure , 8l
moi je paffai la nuit à aimer & à craindre. Nous
entreprenions une chofe bien difficile, mais il falloit
pourtant nous aimer avec diferétion. Le chevalier ,
quoiqu’homme do qualité , ne l’étoit point affez pour
moi, Et avant que de lailfer appercevoir que nous
nous aimions, il fallait prçndjre des mefufçs pour
* D E L ü C I t I E.
faire confentir ma mère à notre mariage. D’un
autre côté , le marquis de Rinville étoit fort riche,
6c j’avois tout à craindre de fes biens , qui auraient ,
mis mes parera dans les intérêts de fon amour. Ce
qui augmentait mon appréhenfîon , c’eft que je
remarquois for fon vifoge tous les progrès de fort
amour : d’imprudent qu'il étoit , il étoit devenu
interdit & embarraffé ; & je conclus de-là qu'il
m'aimoit beaucoup. Jè ne me trompai point ; U
me joignit peu de tenu après la petite conversation
dérobée que j'avois eue avec le chevalier. J’avois
befoin de vous pour aimer , mademoiselle , s’écria*
t-il. Affez de femmes , malgré mon peu de mérite j
m’ont offert des cœurs dont je ne voulois pas, ôc
dont je n’ai jamais reçu l’offre que par comptai-
fonce. Toujours maître du mien , j’ai foit des con*
quêtes que je n’ambitionnois point ; 6c quand je
viens à aimer , mon malheur me foit adorer une
infenfible.
Je mourais de peur qu’il ne me pariât du che*
valier , mais je me raffûtai quand je Vis qu’il ne
foifoit que fe plaindre. Je lui répondis froidement
qu’une conquête auffi médiocre que la mienne , ne
forait rien perdre à Sa gloire. Ah! mademoifolle ,
s’écfia-t-il , il eft bien quefoon de gloire! la vanité
que j’ai feule connue jufqu’ici , n’a point de part
à mes fenrimera. J’ai maintenant de l’amour , 6c
je fora tout ce qu’il a de plus vif. Vous foule étiez
K iv
j 5* Histoire
\
capable, de m’en donner. ... Sa déclaration me fit
trembler elle exprimoit des fentimeiis bien vife ;
& des fentimens vifs de la part du marquis , étaient
ce que je craignois le plus. Je cherchois à rendre
compte au chevalier , de la converfation que j’avois
eue avec le marquis de Rin ville, Il me dit qu’il
s’y était bien attendu , & me conjura de l’aimer
toujours. Hélas ! qu’avoit-il befoin de m’en prier J
je n’étois occupée que de lui,
Voilà ma fituation , madame ; je vivois avec deux
amans , j’aimois l’un , &c je craignois & haïlfois
l’autre. 11 me falloit être éternellement en garde
contre mon cœur , qui étouffqit & qui vouloit éclater
à tous momens. Le chevalier avoit la même fini*
*
giie que moi , & il étoit 9 comme moi , dans l’o->
bligation de fe contraindre. Malgré tous nos foins ,
nous fîmes mal les indifférens 9 &ç le marquis nous
découvrit. Quantité de petites obfervations que le$
fots ont l’efprit de faire quand ils aiment, ne pér-*
mirent point au marquis de douter de notre amour*
La converfation étant tombée fur le chapitre des
femmes-, le marquis JaifTa échapper quelques fottifes
contre notre fexe. Vous devinez bien, madame, que
Je chevalier prit notre parti ; il fit plus , en nous dé-*
fendant il railla un peu notre adverfaire. Le marquis ,
qui n’entendoit pas raillerie , ne fut que lui répondre
quelques injures groffières, Le chevalier fit ce qu’il
devait } ü eut |>our moi le ménagement de fu&
DE L U C i’t I E. 155
, » '
pendre la vengeance, & il pria en particulier mon*
fieur le marquis de fe trouver le lendemain à une lieue
du château de madame de Vambure. Le lendemain *
à fix heures du matin, le chevalier fortit, commë
voulant aller à la chaffe, & il fe trouva au ren-
dez-vous à fix heures & demie ; c’étoit l’heure
donnée. Le marquis n’arriva qu’à fept, & aborda
le chevalier avec l’air le plus gracieux du monde.
Vous voyez , lui dit -il, que je fuis homme de
parole ; mais%près tout , pourquoi expofer deux
li belles vies que les nôtres ? Croyez-moi , cheva*
lier , relions amis : & en vérité l’amour vaut-il la
peine que deux honnêtes gens , comme nous , fe
brouillent ? Le chevalier étoit trop brave pour pro-
fiter de* la foibleffe du marquis. Il remonta à che-
val , & vint nous retrouver. Il n’eut garde de parler
à 'madame de Vambure de fon aventure , mais il
me la conta. Elle me furprit, & comme elle in-
téreflbit ma réputation, elle me chagrina; mais le
chevalier m’affura que je ne devois point craindre
qu’elle éclatât jamais , que le marquis n- avoit garde
de s’en vanter , & que pour lui il croyoit que
je l’eftimois allez poyir ne rien craindre de fon m~
difcrétion.
Je fus un peu moins lâchée , 6c même je me
préparai un fecret plaifir de voir la mine du mar-
quis quand il arriverolt. Mais il n’ofa jamais rete-
nir chez madame de Vambure; il aima mieux prendre
154 H I*S T O I R. E ê
Je parü d’écrire , que fa préfence étant néceflaure
dans une de fes terres , ce n’étoit qu’avec beau-*
coup de peine qu’il fe voyoit obligé de fe priver
d’une compagnie fi aimable. Nous reçûmes fa lettre
une heure après que le chevalier fût arrivé , &
toute la compagnie crut monfieur le marquis fur
la foi de fa lettre. Toutes les femmes qui fe trou-
vèrent dans le château , étoient d’affez bon fens ;
nous ne fûmes pas fâchées de l’avoir perdu. En
mon particulier je fus bien aife de nm voir délivrée
d’un pareil importun. Je me livrai alors au plaifir
d’aimer paifiblement mon cher chevalier. Que ce
tems étoit agréable , madame , nous n’avions d’obf-
tacles en nous aimant , que ce qu’il falloir à no*
cœurs pour les tenir en vivacité. A la vérité , nous
avions fouvent de ces petites inquiétudes que caüfe
trop de déücateffe , & qu’il femble que l’on fe donné
exprès pour fe mieux aimer. Nous avions fouvent
le plaifir - de nous écrire ce que nous avions tant
de joie à nous dire. Le chevalier m’écrivoit les
plus jolies chofes du monde , & je lui faifois de
ces réponfes que le cœur fait fi bien , & qü’il a
fi peu de peine à faire. Nous paffâmes ainfi le refté
du tems à la campagne ; mais la faifon s’avançant , ma
mère voulut retourner à la ville. Cette nouvelle
m’affligea infiniment ; j’allois quitter le' chevalier *
& je ne devois pas compter de le voir auffi fou*
vent que je l’avçis vu à la campagne. Pour nou#
DE Lvcilù. *5$
%
çonfoler , nous convînmes de nous écrire fouvent ,
& je lui promis, de l’avertir exactement du jour
que j’irois aux ipeCbdes. Je lui dis qu'il pouvoit
suffi venir me voir , mais avec ménagement. Ma
mère n’étoit point déraifonnable , cependant des
vilîtes trop affidues l’auroient alannée. Le chevalier
ri’avoit point encore ofé parler de mariage , pour
être plus en état de m’obtenir, il attendoit la mort
d’un oncle dont il devoit Irriter. Nous nous fé*
parâmes , madame , avec autant de trifteffe que nous
avions eu de plaifir à nous voir , ôc je vous avoue
que ce moment me parut bien rude. Je pleurai :
le chevalier laiffia auffi couler des larmes , & ces
larmes me consolèrent un peu. J’y vis allez d’ar
mour pour juffilier & pour foulâger le mien , &
je partis avec le regret de quitter ce que j’aimois
& le plaifir de fentir combien j’en étois aimée.
J’arrivai à Paris; le chevalier y vint rendre vifite
à ma mère , & j’eus l’agrément de voir qu’elle le
recevoit fort bien. J’entrai cette aimée -là un peu
plus dans le monde , & l’on m’y vit avec plaifir;
j’eus le contentement d’y faire bien des infidèles,
& les femmes . eurent bien de la peine à me par-
donner mes charmes naififans. Si les torts que je
leur feifois, tout médiocres qu’ils étaient, fervoient
à ma vanité , ils fervoient encore plus à mon amour.
J’étois charmée , pour l’honneur du chevalier , d’être
trouvée aimable , St l’éclat de mes conquêtes m’étoit
V
ij6 Histoire
bien cher , quand- je fôngeois qu’elles augmentolent
le prix de la tienne. Le chevalier , de fon côté ,
dérangea bien des cervelles , & là fidélité fut bien
attaquée ; mais nous tînmes bon l’un & l'autre ,
& l’on ne nous trouva aimables que pour nous enga-
■ ger à nous aimer mieux. Nous goûtions ainti les
plaifirs les plus doux, lorfque la duchefle de Né*
grepont me donna des alarmes. Ceft une femme
des mieux faites de 1% cour : avec de la beauté,
elle a dans le vifâge ces grâces féduifantes qui n’ac-
compagnent pas toujours les traits les plus exaéts.
L’enjouement de Ton caraâère donne à Ton ima-
gination un air brillant , & le goût qu’elle a pour
-le plaitir , jette fur tout ce qu’elle dit un air de
volupté qui enchante. En voilà , madame , bien
plus qu’il n'en faut pour plaire aux hommes : ainti
je dus 'être bien alarmée. J’appris dans le monde
qu’elle agaçoit le chevalier ; & je la vis un jour
à la comédie , dans une loge , qui lui parloit vive-
ment J*avois éprouvé tous les mouvemens de l’a-
mour celui de la jaloutie ne m’étoit pas bien connu ;
la duchefTe m’apprit à le connoître. Je m’en plaignis
au chevalier , il m'avoua qu’elle avoit envie de faire
quelque chofe de lui ; il fe mit à mes genoux , &
me baifànt les 'mains : Non , ma chere Lucilie , me
I * 1 *
dit - il , rien ne pourra diminuer l’amour que j’ai
pour vous. Je luis inceffamment occupé de vous,
rien ne me touche que ce qui vous regarde ; biffez la
1
DE LüCILI E; 157
d&chèffe étaler fes charmes & fon amôtir ; que
craignez-vous de fa tendreffe? je n’ai qu’un cœur,
& ce cœur eft tout employé à vous’ aimer. Je
me raffurai, fans pourtant ceffer de craindre; car, 1
madame , je . commençois déjà à connoître les hom-
mes , & ce n’étoit pas fans raâfort que j’étois alar^
mée ; le chevalier , malgré toutes fes protections ,
avoit continué à recevoir les avances de la ducheilè ,
car c’étoit elle qui les faifoit, & il les reçut fi bien
qu’il étoit en commerce réglé avec elle. Je fus
quelque tems fans m’en appercevoir , je ne fus même
cette affaire que long -tems après tout le monde.
Je lui en parlai , & il convint de tout. Il me dit
que la ducheffe l’avoit fi fort prévenu , qu’il avoit
été obligé de répondre aux avances qu’elle lui avoit
faites ; mais" qu’il ne l’avoit jamais aimée , & qu’il
étoit las de fe contraindre. Pourquoi donc , lui dis-je ,
lui faire accroire que vous l’aimez ? il y a^ dans
ce procédé une fourberie infigne. Point du tout,
me répondit -il, il n’y a que de la complaifance.
La ducheffe a voulu abfolument que je l’aimaffe ,
& moi je ; lui ai dit par honnêteté que je l’aimois.
Le difcours du chevalier ne m’offenfa point ; il avoit
un air de Vérité qui me raffura, & je m’imaginai
qu’il avoit donné à fa vanité une petite fatisfa&ion
à. laquelle fon èoeur n’avoit point eu de part. . Je
m’appaifai ; il faut bien ., madame , paffer. quelque
chofe aux hommes. Depuis que j’eus parlé au che-
IjS / tt I î T 0 I R ï
Valier , il ne voulut plus voir la duchefTe ; elle Itl
lut enragée, & je fus heur eu fe qu'elle ignorât fur
quel objet elle devoit exercer fà vengeance; mais
nos amours étoient conduits fi fagement que pet»
forme n'en étoit inûruit. fAinfi je jouis fans danger
de la colère de la duchefTe, & fa fiireur me ven-
gea bien du tour qu’elle m'avoh joué. Je n’eus que
ce petit fùjet de me plaindre du chevalier, ÔC je
goûtai le pbüir de lë voir toujours digne de l'a-
mour que j'avois pour lui.
L’automne approchant, ma mère fongea à re-
tourner à fa terre , 6c cette nouvelle donna bien
de la joie à mon cœur. Le chevalier , que j’avertis
de notre départ, engagea madame de Vambure ,
fa foeur , à partir en méme-tems que nous; & •
pour la mieux engager, il lui fit la confidence qu’il
m’aimoit. Madame de Vambure étoit fure , 6c de
plus mon amie, ainfi j’approuvai la confidence»
Madame de Vambure avoit fait amitié , pendant
fon féjour à Paris , avec une jeune veuve fort ai-
mable , die l’engagea à pafler l’automne avec elle
à fa campagne , 6c je fus charmée de ce furcrdît
de bonne compagnie. Cette veuve eft une des plus
amufântes perfonnes que j’aie vues; elle a l’dprit
vif, quoique délicat , les faillies de fon imagina-
tion ont le feu des chofès qui échappent , 6c fc»
tournure de celles qu’on médite; elle penfè fine-
ment , mais , pour avoir le langage plus tiaturel ,
i
DE L Ü C ! L ! E; *59
dtte craint ordinairement de s’exprimer avec autant
de fineffe qu’elle imagine, A toutes ces parties de
l’efprit , elle joint la folidité quand les chofes exi-
gent du férieux ; mais comme elle a le caraâère
tourné à la gaité , elle les traite avec légèreté. Je
dois dire encore qu’avec la facilité qu’elle a dans
l’efprit , elle a une docilité dans le caraftère , qui
lui fait prendre les manières qui conviennent aux
geins aveç lefquels elle vit. Enfin fon efprit fe monte
naturellement fur le ton des gens qu’elle voit, &,
fans le vouloir même , fans y penfer , elle devient
aimable. J’aimai donc madame Danzire dès le pre*
mier jour que je la vis, c’eft le nom de la veuve.
La compagnie que madame de Vambure avoit raf-
femblée étoit la plus agréable du monde, & j’étois
la plus heureufe de toutes les femmes. Point de
fâcheux , beaucoup de liberté , très-bonne chère 9
un amant dont j’étois contente & dont mon cœuf
étoit rempli f & mon imagination égayée par les
faillies de madame Danzire. Le chevalier m’imitoit ,
il employoit avec madame Danzire les momens qu’il
ne pouvoit pas me donner; fa converfation l’amu-
foit , & je lui pardonnois un plaifir que je goûtois
moi-même. Mais fa converfation fit fur lui un effet
que j’avois eu l’imprudence de ne pas craindre ; il
prit du goût pour madame Danzire. Voilà, ma-
dame , comme font faits tous les hommes. Sont-
ils sûrs du cœur d’une femme } c’eft ope affaire
(
i6q Histoire
faite , il faut qu’ils fongent à une autre. Je fils long»
teins à m’appercevoir du goût du chevalier , & je
crois qu’il fut auffi quelque teins à s’en convaincre
lui-même. L’intérêt que j’avois à croire le cheva-
lier fidèle , l’amitié que j’avois pour madame Dan*
zire , tout m’aveugloit , & je contribuois même à
tous les inflans à mon malheur. U ne fbrtoit pas
une chofe agréable de la bouche de madame Dan-
zire , que je ne la Me valoir & que je ne la re-
levafTe. Je la louois fur fa beauté, & j’ai dit cent
fois à mon ingrat que fi j’avois été homme, il n’y
aurait point de femme pour laquelle j’eufle eu plus
de goût que pour elle. Hélas! madame , il n’a que
trop été perfuadé du bien que je lui difois d'elle;
Mais je ne cpnnoifTois pas afTez bien ies femmes
pour me douter du tour qu’elle me joua. Elle avoit
trop d’efprit , & nous ne nous contraignions point
afTez , le chevalier & moi , pour ne s’être point
apperçue du goût que nous avions l’u» pour l’autre.
Que fit la traîtreffe? elle fe mit dans la tê^ de iè
faire aimer de lui , & s’y prit comme une femme
qui n’aimoit point , c’efl-à^dire , le mieux du monde,
La perfide connoifToit bien les hommes , car elle
me loua tant & me fervit fi bien, que le cheva-
lier fut piqué du défintéreffement avec lequel çUe
lui confeilloit de m’aimer. Le cœur du chevalier
aurait bien voulu m’aimer toujours , mais fa vanité
vouloit que madame Danzire le trouvât mauvais.
Madame
i
• \
/
t
%
DE L U C î L I E. itfi
Madame Danzire de ion côté vint eniùke à être
lâchée que lé chevalier eût du goût pour moi ,
entreprit tout - de - bon la' conquête. Ce n’efl pas
qu’elle l’agaçât; elle lui difoit au contraire qu’elle
ne fç- croyoit pas capable de tendrefle ; qu’amuféç
de. tout, comme eUè l’étoit, elle ne. iê figurait pas
qu’on pût l’amufer férieufement. Tout cela, ma*
dame , n’étoif que pour piquer la vanité du che*
yalier : mais favez-vous ce que faifoit encore madame
Danzire ? Dans le. teins qu’elle difoit qu’ellç n’ai*
moit rien^ ehe mettoit dans lès - yeux & dans Tes
jnàniéres les préfages d’un goût naiflànt. Vous voyez;
madame , qu’elle s’y prenoit bien , & que je ne
pouvois guère échapper à la malice de madame
Danzire. J’ahftois . le chevalier comme une folle,
il étojt sûr de moi ; madame Danzire étoit aima-
ble» & n’avoit pas, comme moi, le défaut de trop
aimer. Je fus deux .mois fans me douter de rien,
& je crois , tant j ? étois ibtte , que j’aimois ma-»
dame Danzire preiqye autant que. le . chevalier l’ai-
moit. Je n’étois point inquiçtte de les voir enfemble ,
&je croyoisque le chevaüçr parloitdempi, comme
je parlois de lui quand j’étpis avec die, Enfin j’ap-
perçus quelque changement dans les manières du
chevalier ; il me difoit qu’il m’aimoit auffi fouvent
qu’auparavant , mais il - me . le .dtfqit moins bien.
Dans les empreftèmens qu’il avoit pour moi , il
s’y méloit quelque choie de 6 peu empreifë, que
Tome VI. L
l
t 6 i Histoire
Pamour toe fouflfre point , & que je n’avois point
' encore apperçu en lui. Je fentis tout cela pour -mon
malheur; & je réfolus de m’en plaindre. Qui vous
rend fi rêveur, chevalier, lui dis-je un jour? vous
êtes inquiet , & vous ne m’en dites point le fiijet. De*
puis quand éroyez-vous que je ne vous aime pas
aflez pour partager vos -peines ? En même - teins
Je détournai le vifage pour cacher des pleurs N qui
vouloient m’échapper. Hé quoi ! ma chère Lucilie , r
reprit-il , ne lavez-vous pas que je vous aime , 6c
que je n’aimerai jamais que vous ? Non , lui dis-
je , en verfant des larmes que je ne pus retenir ,
je ne luis point fiire que vous m’aimiez , je me
vois forcée à me plaindre de vous ; vous ne me
cherchez plus avec le même empreffement , vous
n’avez plus tant de chofes à me dire ; vous me
dites bien encore quelquefois que vous m’aimez ,
mais c’eft peut-être pour me cacher que vous ne
m’aimez plus. Que vous êtes injufie ] me dit le
chevalier en m’interrompant ; pouvez-vous croire
que je ceffe de vous aimer ? tout ce que f ai d’a-
mour dans le cœur \ vos charmes qui Font fait
naître, tout cèla ne vous aflure-t-il pas de moi?
retenez des pleurs qui ne doivent point couler pour
un amant qui a pour vous la paffion la plus déli*
cate qu’un ceeür ptiiffe éprouver.
La converfation du chevalier me calma ün peu;
il m’aimoit encore , fais imprelfions que madame
4
D E L U C I L I E. t6j
Danzire avoit faites fur Ton cœur , ne s’étoient
pas déclarées , & il l’aimoit fans s’en appercevoir.
Je n’avois encore aucun foupçon fur madarhe Dan-
zire ; mais quand je reconnus que le chevalier m’ai-
moit. moins , le plaifir qu’il avoit à lui parler me
donna de la défiance ; je les examinai attentive-
ment , je crus appercevoir bien de l’art de la part
de madame Danzire, & je vis avec regret que cet
art-là faifoit fbn effet. Vous ne fauriez croire, ma-
dame, le changement qui fe fit dans mon cœur;
la jaloufie s’en empara , & à l’amitié que j’avois
eue pour madame Danzire , Succéda la haîne la
plus vive qu’on ait jamais fentie. Je cachai mes
fentimens ils étaient trop vifs pour être cachés ,
& je crois qu’ils parurent malgré moi. Oui , ma-
dame , tous les mouvemens dont un cœur efl ca-
pable fe paffèrent en ce tems-là dans le mien ; je
fus jaloufe, injufte , bizarre, & dans tous ces mo-
mens-là j’aimai à la fureur. Il me fut impoflible
de renfermer ma rage, il fallut absolument que je
me plaigniffe au chevalier. C’en efl donc fait , lui
dis-je, vous ne m’aimez plus; vous me quittez,
ingrat , & c’eft pour madame Danzire ! Son cœur
vous paroît-il d’un fi grand prix ? & parce que le
mien ne vous a rien coûté. , que je l’ai toujours
cru fait pour vous , >faut-il que vous en fafliez fi
peu de cas ? Allez , perfide , là coquette que vous
aimez me vengera japs doute. Oui , je. fouhaite
V
i$4 Histoire
que vous fendez pour elle tout ce que je fens pour
yous , que vous l’aimiez autant que je vous aime,
& qu’elle ne vous aime point. Mais , non , che-
valier, lui dis-je, aimez-moi encore , s’il fe peut,
je rte faurois confentir à perdre votre cœur; fon*
gez que madame Danzire eft une coquette, & que
quand elle vous aimerait, elle ne pourrait jamais
vous aimer plus tendrement que moi. Voilà, ma-
dame, ce que le défefpoir me fit dire, & ce qu’il
eft bien honteux à notre fexe de prononcer. Lé
chevalier n’eut pas la force de parler ; il eft hon-
nête homme , il m’eftimoit , &c n’aimoit pas tant
madame Danzire qu’il ne m’aimât un peu. Quand
il eut la force de me parler , il fe jetta à mes
genoux : Accablez , dit-il , de reproches un mal-
heureux , ma chère Lucilie ; mais pourtant pfcû-
gnez-moi. J’aime , il eft vrai , la perfide madame
Danzire , je' vous aime affez , & je vous eftime
trop pour vous le cacher. Je vous Pavoue ,
les larmes aux yeùx , j’aime une coquette , une
femme qui ne m’aime point, qui ne m’aimera ja-
mais , & qui plu? eft, que je méprife; je fuis cou-
pable de tous ces crimes , ma chère Lucilie , dans
le tems que je poffede un cœur qui devroit faire
le bonheur de ma vie. Je ■ fuis un traître , un in-
»
grat , je fuis le plus perfide des hommes ; mais je
ne le ferois pas fi je n’étois forci de l’être. Ma
raifon s’oppofe inceffamment au ^caprice; de mon
d e Lucie je.
ceênr , je me dis fans ceffe que vous: mérites tout
mon amour , que madame Danzire ne mérite quâ-
mon indifférence, le me fuis dit nnHe foi» que nous
étions deux. viétimes qu’elle immoloit à fa' vanité j
qu’elle mettoit fà gloire à me détacher de vous t
& qu’elle la vouloir relevas en m’infpirafit talé ten-
drefle qui me fera fouffrir i que dcfaiforis pour
f
la haïr, & cependant, malheureux que je Ibis , je
Faime f Le chevalier, en Unifiant ces paroles , fe
mit à pleurer ; mais , madame , ce’ fi’étoir point à
l’amour que je devois fes larmes , je ne' les devois
qu’à les remords. Nous nous féparâmes airrfi tous
les deux , les larmes aux yeux ; je tombai dans
un chagrin qui fit croire à ma mère que j’étois
malade ; je vis en peu de tems évanouir ma beauté
& je perdois chaque jour la reffource qui me ref*
toit pour faire revenir mon amant. La perfide ma-*
dame Danzire jouifloit de ma peine , dont elle ne
faiibit point fèmblant de connoître la caufè, & la'
cruelle" m’infultoit quelquefois en me plaignant. J’eus
affez de vanité & de force fur moi-même pour JP
ne lui point reprocher fa perfidie, & je ne voulus
pas lui donner encore ce fujet de triompha, Ce-
pendant , au milieu de l’infidélité du chevalier , je
n’avois pas abfolument à me plaindre de lui; il
faifbit pour moi plus que je ne devois attendre
d’un infidèle , il m’épargnoit la peine que j’aurois
eue à lui voir, exprimer fon amour : fon chagrin feul
L iij
\
1 66 H I S T O IRE
& fon filence marquoicnt à la perfide l’empire
qu’elle avait fur lui, & dans mon malheur j’avois
k plmfir de le voir fouffrir prefqu’autant que moi*
Quoique j’euffe de la peine à concevoir qu’on pût
fe défendre d’aimer le chevalier , je m’apperçus pour-
tant bien que madame Danzire ne l’aimoit point.
Cette idée me.,conftila un peu, & ma rivale qui
m’avçit enlevé k cœur du chevalier, me vengea
bien de lui par fon indifférence. Je fus charmée
de voir qu’il feroit obligé de me regretter. En effet ,
madame fes manières pour moi étoient les mêmes ,
mais madame Danzire avoit fon cœur ; & fans
fon cœur qu’avois-je affaire de fes égards?
Il y avoit quinze jours que ma fortune i étoit
changée , & que j’étois devenue la plus malheu-
reufe de toutes les femmes , lorfqu’on annonça chez
madame de Vambure le marquis de Rinville. J&
fus très-étonnée de le voir; il n’a voit pas ofé me
»
parler depuis la vilaine affaire qu’il avoit eue avec
k chevalier : il eft bien vrai que je l’avois vu me
chercher avec foin aux fpe&acles & aux prome-
nades, & avoir même envie de m’aborder; mais
il n’en avoit jamais eu la force. Il fit fon compli-
ment à madame de Vambure & à la compagnie ,
de la meilleure grâce du monde, & d’un air qur
n’étoit point déconcerté; il n’y eut qu’à moi à qui
il s’adreffa d’un air plus timide, & de-là je «failli-
rai qu’il m’aimoit encore. Il faifoit fort beau, on
de Lüciiie; i 6 y
{è promena dans le parc quand on eut dîné.. Ma-
dame Danzire, à qui ma trifleffe & celle du che-
valier laiffoit ordinairement l’honneur de la con-
vention, l’égaya un peu ce jour-là. Ce fut fans
doute en faveur du marquis de Rinville , & je
crois qu’elle voulut auffi me l’enlever : mais les
amans, dont nous ne nous foucionspas, font tou-
jours ceux qui nous relient. Le foleil fe coucha,
& nous rentrâmes dans le fallon de madame de
Vambure. Le chevalier & le marquis entrèrent les
derniers , & le marquis apoftrophant à voix baffe
le chevalier : C’efl pour vous , lui dit - il , que je
viens ici ; je viens réparer l’affront d’une affaire,
où vous avez eu à vous plaindre de moi , & où
j’ai eu à m’en plaindre auffi. Trouvez-vous demain
matin à notre premier rendez-vous; oui, cheva-
lier , il faut que vous me rendiez demain mon hon-
neur & ma maîtreffe, ou que vous m’ôtiez la vie*
Le chevalier lui répondit froidement qu’il ne man-
querait pas de s’y trouver , & qu’il étoit charmé
de lui voir le procédé d’un homme de condition*
Ces meilleurs rentrèrent, & la foirée fe paffa à jouer»
Le lendemain , le chevalier & le marquis fe tinrent
parole. Le marquis fe battit cette fois-là en galant
homme , & attaqua le chevalier qu’il bleffa à la poi-
trine ; mais comme il s’étoit abandonné , le chevalier
dans le même inflant lui porta avec violence un coup
d’épée qui le fit tomber mort fur la place,
L iv
i<5g H l & t Ô t R Ê
♦ * •
Nous n’avions eu aucun prefïentimertt, & nous
Savions garde de prévoir une fi tragique aventure*
Heureufement je m’éveillai de meilleure heure qu’à
F ordinaire ; madame Danzire me remit une lettre que
le chevalier lui avoit donnée avant que de monter
à cheval , & qu’il l’avoit priée de mé rendre quand
je fèrois levée. Dès que je l’eus lue , je courus
avertir madame de Vambure de ce qui fe pafifoit;
je me doutai que le combat devoit s’être paffé dans
le même bois où s’étoit donné le premier. Je fis au
plus vîte mettre dés chevaux au carroffe de madame
de Vambure ; je ne me trompai point ; quand nous
eûmes avancé environ cent pas dans le bois, nous
trouvâmes le marquis de I^inviBe étendu , & fans
vie fur le fable. Le éhevalier étoit à quatre pas de
lui , noyé dans fon fàng. Quelle vue pour une
amante 1 J’oubliai que le chevalier étoit un infidèle }
je frémis, & mon frémiffement me fit tomber eiK
foiblçffe. Je ne revins de mon évanouiffement
qu’avec peine , & j’en revins avec regret; je lie
dçfirois que la mort , n’efpérant plus de vojr le
chevalier. Je Paimois affez pour regretter jufqu’au
plaifir de le voir infidèle. Enfin , madame , j’envie
fageois comme le plus grand des maux celui de
pe le voir plus. Dès que nous fûmes de retour ,
notre premier foin fut de faire courir le bruit que
monfieur de Rinville venoit de tomber en apoplexie ;
incontinent après , nous publiâmes fa mort, après
DE LUCU lE, t6f
quoi nous le fîmes enterrer folemnellément. Pen-
dant ce tems-làon avoit été chercher âuplus vite un
chirurgien qui mit le premier appareil à la plaie du
chevalier , & qui nous alfura qu’elle n’était point
mortelle. Ma douleur fe calma; mais de nouvelles
\ s
alarmés fuccédèrept bientôt à cette médiocre tran-
quillité ; la fievre , continue furvint au chevalier $
& le mit dans un danger évident. Nous ne le quit-
tâmes point, madame de Vambure & moi, nous
le veillâmes tour - à - tour lîx nuits de fuite. Que
j’eus de fois le cœur percé , madame ! Dans l’ar-
deur de fa fievre, qui était ordinairement accom-
pagnée de tranfport , il prononçoit fouvent mon
nom; fouvent il prononçoit auffi cekti dé madame
Danzire. Cruelle , difoit-il , je vous donne un cœur
qu’une autre mérite mieux (pie vous, vous le re-
filiez , ingrate ! eft - ce parce que je fuis .infidèle ?
ah ! je rougis de l’être , & f en fuis affez puni;
Enfin la fievre diminua; fa plaie fe trouva en meil-
leur état, & j’eus la confolafion de le voir hors
de danger. Quelque tems après , fa Janté fe réta-
blit absolument , & il me remercia des bontés que
j’avois eues pour lui. Quelle pitié cruelle , me dit-
il , ma chère Luçilie , vous a fait prendre foin des
jours d’un malheureux ! la mort auroit expié & fini
mon crime, & je n’aurais pas la douleur de vivre ,
fk de m’en fentir indigne. J’aime encore l’ingrate
madame Danzire ; la vie que mon malheur m’a
170 Histoire
laiffée me fait encore retrouver cet amour que je
détefte. Ah ! fi vous m’aviez aimé , Lucilie , vous
m’auriez laiffé enourir. *Que ferez-vous d’un objet
qui doit vous être odieux , d’un ingrat qui ne peut
vous aimer, & qui en aime une autre à vos yeux?
Ses larmes l’empêchèrent d’en dire davantage; je
me mis à pleurer comme lui ; fes remords , l’eflime
qu’il me marquoit , tout cela me confola un peu
de l’injuftice de fon cœur. Au milieu de mon dé-
fefpoir j’étois un peu flattée de fes regrets; il me
donnoit tout ce qui dépendoit de lui, & madame
Danzire n’avoit que ce que le caprice de fon cœur
lui arrachoit de lui. Cependant je nepouvois m’em-
pêcher d’envier le partage de madame Danzire :
il me falloit pour être heureufè , qu’elle me ren-
dît le cœur du chevalier , qu’elle m’avoit enlevé.
Elle en étoit bien éloignée; elle continuoit, pour
conferver fa conquête, le manege dont elle avoit
ufé pour fon triomphe. Elle donnoit au chevalier
des elpérances qu’elle détruifoit l’inflant d’après ;
& ce mouvement continuel qu’elle donnoit à fon
cœur, le tenoit toujours dans cet état de vivacité
qui charmoit fi fort l’orgueil de madame Danzire.
J’ai l’obligation à cette coquette de m’avoir appris
les fineffes de fon art, & je n’ai plus été étonnée,
dans la fuite de ma vie , que les femmes euffent
tant d’autorité fur les hommes : il eft fi facile de les
mener , quand on ne les aime point l Au refte 9
DE L U C 1 L IL 171
ces connoiffances que j’acquérois ne m’étoient d’au*
cime utilité ; j’aimois trop , pour en faire ufage ;
je n’avois pour mon amant que mon amour & mes
larmes , & c’étoit juftement ce qu’il falloit pour le
conferver à madame Danzire. Je pafTai quinze jours
à examiner toute la conduite & tout l’art qu’elle
favoit employer , & j’avois le déplaifir de voir le
chevalier l’aimer à chaque inflant davantage.
L’hiver approcha , & ma mère voulut retourner
a Paris. Madame de Vambure s’arrangea pour partir
avec elle. Avant mon départ , le chevalier vint
prendre congé de moi. D’abord que je l’apperçus,
les larmes me vinrent aux yeux. Je vais vous quit-
ter , me dit-il, je vous aime encore affez pour en
avoir le regret que je dois en avoir ; la cruelle madame
, Danzire ne triomphera pas entièrement de moi ;
je vous retrouve encore au fond de mon cœur,
& jamais la perfide ne vous en déplacera. Per-
mettez-moi d’aller quelquefois chez vous prendre
des armes pour combattre mon ennemie & la vôtre.
L’amour que je trouverai dans vos yeux me fera
rougir de celui que je lui demande ; & votre mé-
rite , oppofé à tous fès défauts , éteindra peut-être
un 'amour qui fait mon crime & mes malheurs.
Hélas ! chevalier, lui répondis- je , que dois- je at-
tendre de vous ? je n’ai pour moi que votre rai-
fon , que peut - elle contre la bizarrerie dé votre
cœur? Vous aimerez toujours madame Danzire;
tft "Histoire
tous me regrettere z peut-être quelquefois , mais en
forai- je moins malheureufo ? & vous , chevalier *
en ferez-vous moins ingrat ? Nous nous quittâmes*
& je partis avec ma mère.
Dès que je fus arrivée , le chevalier vint me
' voir , il me pria de l’aimer encore. Cette demande
eût été une iniulte fi je ne l’avois pas connu* mais
elle m’affligea * je Païmois trop pour mon malheur 9
eh! perfide comme il étoit, il lui convenoit bien
de vouloir être aimé ! Il me vint voir allez fou-
vent; je fus qu'il alloit auffi chez madame Dan-
zire. Ce qui me confoloit * c’efi qu’il payoit bien
les vifites qu’il lui rendoit; il trouvoit toujours
quelqu’un chez elle * pour qui l'on avoir ces ma»
mères féduifantes que l’on àvoit eues pour lui. Le
cœur de madame Danzire n’appartenoit à petfonne*
mais fes manières étoient pour tout le monde. Le;
chevalier devint furieux ; fa jaloufie * qui n’avait
pourtant pas d’objet fixe * rendit fon amour mille;
fois {dus violent , & je me' vis plus éloignée que
jamais de regagner fon cœur. Il commença à me
venir voit {dus rarement * fon air devint encore;
{dus inquiet qu’auparavant , & le regret qu’il. eut
de m’aimer moins, le rendit emharraffé prefqu’au.
point de le rendre fhipide. Que nous étions mal-;
heureux , madame ! nous aimions qui ne nous pou-
voit aimer. J’avois la paffion la plus vive & la plus
délicate du monde pour un ingrat; lui de fon côté'
l
✓
t
DE l vcuie; 175
m ? efHmoit affez pour rougir d’êtreinfidèk, & avec
k regret de ne me plus aimer, il avoir le défe£
3>oir d’aimer la {dus coquette de toutes les femmes,
il l’aimoit plus qu’on n’a jamais aimé , lorfque le
•prince de ... . que vous coimoifTez , me vit à une
•promenade : il cornioifibi^ ma mère , & vint nous
aborder. Malgré la mauvaife humeur qui ne me
qnittoit point, j’eus ce jour -là affez d’efprit , du
moins je remarquai que le prince m’en trouvoit ;
ma beauté , quoique diminuée depuis mes malheurs ,
foutenue de la jeuneffe & du caprice , me mettoit
encore en état de plaire , &c je crois que je plus '
au prince de ... . B vint rendre vifite peu dé jouis
après à ma mère , & il me dit dans la converTa*
lion mille chofes obligeantes, qui, dites d’un cer*
tain ton , vouloient dire qu’il m’aimoit. Je l’enten-
dis, mais je n’a vois pas le tèms d’êtrë fenlîble à
tes complimens , & je ne (us point frappée de l’éclat
de ma conquête. Il revint encore plufieurs fois chez
* moi ; & après m’avoir fait entendre en plufieurs
façons qu’il m’aimoit ; il en fit confidence à ma
mère , qui m’en parla. L’amour du prince , qui
avoit des idées férieufes, m’alarma : je ne fus point
fenfible à la vanité d’être aimée & de devenir prin-
ceffe. Je n’imaginois que de l’embarras pour moi
dans la paffion du prince. Ce n’eft pas qu’il ne fût
beau , bien fait , riche , & que ce ne fût pour moi
le parti le plù&avaritagèux auquel je puffe prétendre :
V
I
î74 Histoire
mais mon chevalier, tout ingrat qu’il étoit, ne me
laiiloit fonger à perfonne , & je voulois vivre 6c
mourir en l’aimant. D ne fut pas long - tems fans
favoir les deffeins que ce prince a voit fur moi :
il vint me voir pour s’en mieux inftruire. Admi-
rez , madame, comme les hommes font faits; l'a-
mour du prince de ... . rendit au chevalier tout
celui qu’il avoit eu pour moi , & je le vis arriver
chez moi plein d’amour & de tendreffe. Vous m’allez
donc oublier, me dit-il fondant en larmes, & je
vais vous voir tomber entre les bras d’un autre?*
Ah ! Lucilie , faites grâce à un malheureux qui vient
vous demander pardon de tous fes crimes : j’ai
rompu les chaînes qui m’attachoient à madame Dan-
zire , & je vous rapporte un cœur qui n’aimera
jamais que vous. Non, chevalier , lui dis-je, vous
n’êtes pas bien guéri , & je voudrois pouvoir vous
croire : mais qui m’aflurera que vous ne l’aimerez
plus ? Peut-être les coquetteries de madame Dan-
zire vous font voir combien peu elle mérite votre *
tendreffe ; peut - être même vous voulez la haïr :
mais eft-ce ne la plus aimer? Croyez-moi, votre
amour s’abufe lui-même , votre cœur rougit de fa
faute , & rie s’en corrige point. Au refte , que la
tendreffe du prince ne vous alarme point ; quoique
beaucoup plus digne de mon cœur que vous , il
ne l’aura jamais. Je vous aime , chevalier , tout
ingrat que vous êtes ; que feroit-ce , hélas ! fi je
V
DE Lucilie; 175
vous voyoîs tendre ! Lp chevalier 4e jetta à mes
genoux; je lui vis avec bien du plaifir un amour
vif que je ne lui avois. point vu depuis long-tems:
il m’afTura qu’il n’aimoit plus madame Danzire , 8ï
il me l’affura de manière à me le perfuader.
Le prince continua toujours à me -rendre des
vifites ; il le f lattoit fans doute que je me laiflérois
iurprendre à l’éclat de fon rang , & qu 'enfin la vanité
ferait fur moi , comme elle fait fur la plupart des
femmes , l’effet de la tendre fie ; il fe trompa : je
lui déclarai fincèrement que je ne pouvois répondre
à l’honneur qu’il îpe faifoit; & quelques jours après
il fe maria de dépit à mademoifelle de ... . Le
chevalier qui fut des premiers le facrifice que je
venois de lui faire , vint aufli - tôt me remercier ;
& il le fit , madame , avec une tendreffe qui me
charma. Que je le trouvai ce jour-là aimable , &
que j’eus de plaifir ! Je ne me fouvins plus de
tous les maux qu’il m’avoit faits ; je pardonnai à
l’amour tous les malheurs qu’il m’avoit caufés, &
jamais bonheur n'a été comparable au mien. Le
chevalier n’aimoit plus madame Danzire, il n’alloit
plus chez elle , il m’en parloit fans être piqué , il
me difoit froidement qu’elle étoit une coquette. Enfin
j’étpis la plus heureufe des femmes , & l’amour épui-
foit fur- mon coeur tout ce qu’il avoitde délicieux.
Le chevalier venoit me voir affidument , il avoit
avçc moi cette vivacité que l’amour lui avoit rendue.
/
4
iyé HlStOl RE
Mais, madame, je n’étois pas née pour être hev
ireufe i & voici la lettre qu'il m’écrivit , après avoir
Été deux jours fans venir me voir.
«
« Je pars , ma chère Lucilie , pour aller finir
» loin de vous une vie que je dételle. Je pars le
» crime dans le cœur , & plein encore de la per-
» fide madame Danzire. Je vous trompois , & je
» me trompois moi-même , quand je vous' difois
» que je n« l’aimois plus. Cependant plaignez-mo 1
» quelquefois , je le mérite un peu , tout ingrat
» que je fuis. Adieu , ma chère Lucilie , ne me
» haïflez pas ».
* • •
Quand j’appris, madame, que je ne le verroll
plus , je penfai mourir de douleur.Je le regrettai ,
comme s’il m’eât été fidèle , & je lui pardonnai
tout, excepté Ton abfence. Je l’aimois affez pour
me paffer de fon amour : ma paffion quoique mal*
heureufe , m’étoit chère; je le voy ois ingrat, mais
enfin je le yoyois. Il m’arriva dans ce tems-là un
furcroît de douleur, ma mère mourut, mes larme*
redoublèrent ; j’en eus à verfer pour les deux per*
fonnes qui m’étoient les plus chères. Encore fi j’avôis
eu mon amant pour me confoler de la perte de
ma mère ! Mais je ne fevois où il étoit a8é , &
cette idée me défelpéroit. Enfin il y avoir trois ans
que ^ingrat ne m’avoit donné de Tes nouveflés , lors-
que vous le vîtes entrer ibut-d’un-coup ; dâns mon
cabinet.
D E L'V CILIE.' 177
cabinet. Quel trouble né parut pas dans mes yeux,'
& comment aurois-je pu vous le cacher ? Je vous
l’avouerai, madame, dé tous -Jes- mouvement -qui
m’avoient faille à l’arrivée du -chevalier , il riè -me
relia , quand vous fûtes partie, que la joie de le
revoir ; & de combien .cette joie ne fut-elle point
augmentée , quand il m’apprit qu’il était fidele ! II
l’eft, madame % je n’en puis douter : oui, mon cher 1
chevalier m’aime, je n’ai plus de madame Danzire
à craindre , & la perfide efl oubliée ; il m’offre , polir
m’en affiner, fa main & là fortune; & Il ell imn
que je vous dife qu’elle ell devenue, par la mort
de fon oncle, une des plus brillantes du royaume..
Mais de tous ces biens-là je n’en Veux qu’à fon cœur :
qu’il ne me parle plus de fa main, elle ell faite pour
m’ôter fa tendrefle , & je haïs tout ce qui peut me la
faire perdre. Il ell vrai que je mourrois , fl je le voyois
palier entre les bras d’un autre : mais quoi ! on ne
fauroit s’aimer toujours , & ne s’époufer jamais.
f
■ 7 *
D O ftÎTt ü A N
ET
ISABELLE.
* » . . *
Nouvelle P o et u g à i s e.
* «
%
D '
ANS ViOa-nova, petite viDe de la province on
phitôtdu royaume des Algaraves , qui feùt une perde
de eebri de Portugal , il y a deux fanâtes co nft*
déraUes en naif$ànce r ai biens & en autorité. Ces
deux familles font depuis long - tenus bées d’une
étroite amitié ÿ mais elles ne Favoient jamais été fi
fortement*, que dans les. peifonnes de dom Pedro*
Oliviero Almaro , & de dom Francifco-Femando
de Luna, chefs de l’une & de l’autre. Ce dernier ,
capable de grandes ehofes , ayant perdu une femme
qu’il aimoit tendrement, & pour laquelle il avoit
toujours négligé les foins de fa fortune ; libre alors , &
n’étant plus occupé que ‘du defir.d’acquérir des hon.
neurs & des richefTes â un fils qu’il en avoit eu , obtint
de4a cour un gouvernement confidérable au Bréfil.'
Mais ce fils y pour lequel il s’expofoit aux fatigues &
v.
f
4
Dqm Juan et Isabelle. 179
aux dangers de ce vbyage j étant encore dans un
âge très -peu avancé, il ne put fe réfoudre à l’y
expofer kii-niême , & le laifTa entre* les mains de
dom Pedro qui fachant combien le dépôt qtf il lui
laififoit étoit cher à fon ami, ne négligea rien pouf
le bien élever : aufli trouva-t-il un füjef digne de
fon application J & bientôt l’amitié qu’il avoit pour
le père , eut moins de part aux foirts qu’il prif du
fils , que la tendreffe qu’il conçut pour le fils même.
Dom Juan , c’eft le nom de cet enfant , n’étoit alors
âgé que de huit ans ; mais on ne pOuvoit déjà le voir
fans f aimer , ni le connoître fans l’effimer* Toutes
les grâces du corps , toute la cortfplaifance de l’hu-
meur , toute la vivacité de Pefprit étoient raffemblées
en lui. Toutes ces qualités fe trouvoient auffi dans
Ifabelte , fille de dom Bedro Almaro , &, l’on ne
poüvoit tBcider qui des deux étoit la plus parfait?
Créature. Dom Juan fut élevé avec l&belle. Ils
étoient à-peu-près de même âge , & cette conve-
nance , jointe à toutes celles qui' fe trouvaient en
leurs perfonnes , fit naître ent/eux une fympathie
qui prit bientôt un autre nom. Les amours font
enfans & fe plaifent quelquefois à jouer avec l’en-
fonce , & les pallions qu’ils y font naître , font
beaucoup plus fortes & plus durables. Dom Juan
& Ifabelle fentirent dès -lors Pan pour l’autre, ce
que dans un âge plus avancé ils dévoient infpirer
à tout le monde.’ Etoient-ib .enfemble ? tout étoit
Mij
■
i
V
i8« D O' M J U A N
pour eux plaifir & paffe-tems. Jamais affeéüohs ne
furent plus égales , jamais volontés plus vives : enfin,
jamais amour ne fè fit tant fentir avant que (le fe faire
' connoître. Auffi- , ce ièndment étoit trop vif pour
pouyoir être long-tems confondu avec les autres, 6c
voici comment ils fe débrouillèrent dans leur cœur.’
Ifabelle avoit auprès d’elle une gouvernante qui
aimoit fort la lefture des romans. Dom Juan étant
un jour feul avec Ifabelle dans la chambre de cetter
gouvernante, 6c ayant ^trouvé fur. la table un de
ces livres , l’ouvrit 6c en lut le titre en badinant.
Ce titre donna de la curiofité à Ifabelle ; elle le
pria d’en lire quelques, pages ; 6t dom Juan étant
tpmbé fur une peinture que deux amans fe faifoient
l’un à l’autre de leur amour , Ifabelle trouva lesfenti-
mens de la maîtreffe il conforme) aux liens, qu’elle
en rougit 6t devint rêveufe. Dom Juan <|fe]ui avoit
trouvé la même reffemblance' entre les fiens 6c ceux
J' -
de l’amant , ceffa de lire ; 6c après y avoir rêvé quel»
que tems : Ifabelle, dit-il ingénument, plus j’y fais
réflexion , plus je crois que j’ai de l’amour pour
vous. Depuis que je vous vois , j’ai penfé mille
fois tout ce que je viens de lire ; 6c la feule diffé-
rence, que j’y trouvé, c’efl: que je le penfois plus
vivement encore ; mais je n’aurois pas pu fi bien
vous l’expliquer. Dom Juan, répondit Ifabelle en
rougiffant davantage, je faifois la même réflexion,
6c je ne doute plus que ce ne feit auffi de Famouf
ET I S A*8 £1 I E, l8l
que j’ai pour vous. J’ai reflfend mille fois , fans
pouvoir les démêler , tous les transports , tous les
plailirs , toutes les craintes , tcJutes les inquiétudes
qui font décrites dans ce livre. Mais 9 fi ce que
j’entends dire de ces fentimens efi vrai 9 c’eft un
crime à moi dè les avoir conçus. Cependant 9 je ,
né faurois croire que lp crime puiSTe jamais fe pré-
lèntér fous une figure aufii douce & aufli agréable
que celle-là; & en tout cas, je fens que j’aurai
bien de la peine à m’empêcher d’être toujours cri-
minelle.
♦ La gouvernante furvint & interrompit cette con-
verfadon. Ils ne forent pas long-tems Sans la re-
prendre ; & tout le fruit de leurs réflexions 9 fot
de convenir que non - feulement ils s’aimoient &
qu’ils s’aimeroient toute leur vie ; mais qu’ils fe tien—
droient à l’avenir fur leurs gardes 9 & prendroient
foin de cacher à tout le monde l’union de lçurs
coeurs. Ils pafifèrent ainfi quelques années 9 jouiSTant
d’un bonheur dont ils ne connoiSToient pas lé prix,
parce qu’ils en avoient joui preSqu’auffi-tôt que de
la lumière 9 Sans qu’il eût jamais îté troublé. Mais
enfin cet heureux tems changea. Ifabelle avoit en
ce tems -là envrfon treize ans ; & fa beauté qui
croiSToit de jour en jour, faifbit trop de bruit pour,
les laiffer tranquille^. Il fe préfenta un parti consi-
dérable pour ..elle , que fes . parçns crurent devoir
accepter. Dom Pedro chargea dona Maria , fa
Miij
*. .
iS% D' o m 3 v À n.
femme , d’en faire la proportion à Ifebelle , & de
fonder fes lèntimens là - deffus. Dona Maria prit
donc un jour fa fiHe en particulier ? & après lui
avoir exagéré davantage du parti qui fe préfentoit,
elle lui dit qu’elle ne doutoit pas qu’elle n’acceptât ,
fens balancer , une chofe qui lui convenoit fort ,
& que fon père & elle avoient réfolue. Ifabelle
qui ne s’attendoit rien moins qu’à cette propofition ,
en fut fi fiirprife , qu’elle, refta immobile. Cepen-
dant , fa mère la preifa de s'expliquer , & toute
la réponfe qu’elle en put tirer , fut un torrent de
larmes qu’elle verfa , après s’être long-tems efforcée
de les retenir, Doha Maria qui aimoit beaucoup
fe fille , ne manqua pas d’expliquer favorablement
fes larmes ; ' elle crut que la pudeur & la crainte
de fe féparer d’elle , en étoient la caufe# Ainfi,
après l’avoir embraffée tendrement pour la confoler ,
elle la quitta , ne voulant pas la preffer davantage
pour cette fois : mais elle éclaircit bientôt ce myf«
tère. En fortant de là , dona Maria entra dans la
chambre de fon mari , pour lui rendre compte de
ce qu’elle venoit # de faire ; mais elle fut fort fur*
prife de voir aux pieds dé dom Pedro, dom Juan
fondant en larmes; Il a voit apprit dans la ville la
\ nouvelle, de ce mariage, & étoit venu avec l’im-
i
pétuofité d’un jeune homme amoureux & défefpéré ,
effayer de le fléchir. Il le conjuroit de ne point
' achever ce mariage r qu’il appelloit l’arrêt de fe mort.
‘ ET i S i 1 I 1 t li itj
Oui , lui difoit -il, dom Ped*> , je -connois & je
reâèns vivement les obligations que je vous -ai ; elles
font fi grandes, & j’en fois fi pénétré de recon-
noiffance, que s’il s’agiflbit de prendre parti entre
mon père & vtms , je balancerais ; mais je në finirais
vous regarder que comme mon meurtrier, fi vous
i
m’ôtez Ifàbelle. Je ne vis que pour elle , & je ne
veux plus vivre fi je la perds. Ne me l’ôtez pas
je vous en conjure par la tendreffe que vous m’avez
toujours marquée, & par celle que vous avez pour
votre fille : car, je ne feindrai point de vous dire
qp’elle a pour moi les mêmes fentimens que j’ai
pour elle , & que nos .coeurs font fi parfaitement
unis , que vous ne fàuriez me porter un coup , qu’eHe
■ ne le refiènte, ni me rendre malheureux , fans la
rendre malheureufê. N’accablez donc pas de dou-
leur deux perfotmes dont l’une vous doit être fi
chère par le fang , & l’autre par l’amitié.
Dès qu’il f^perqut doua Maria, il alla iè jetter
à fes pieds, & la conjura avec les mêmes prières
& les mêmes larmes , de ne point pourfuivre ce
defTein. Dom Pedro & fa femme fe regardaient
pendant ce difoours , fans favoir que répondre.
Quelqu’imtés qu’ils fufiènt de ce qu’ils apprenoient,
ils ne pouvoient s’empêcher d'excufor ces deux
jeunes amans ; la tendreffe paternelle parloit éga-
lement en faveur de l’un & de Fautre. Âinfi , dom
Pedro prit le parti de la douceur, & renvoya dom
M iv
i
184 D o m Juan
Juail plein cTefpéran£f?s. En- effet, après avoir bien
pçnfé, il crut ne pouvoir rien foire de mieux que
d’écrire <k dom Francisco de Luna, & de lui pro- 1
pofer le mariage de dom Juan avec IfabeUe , pour
reflerrer davantage les nœuds de l’amitié qui avoit
toujours été entre leurs familles. Mais en attendant
fy réponfe , dona Maria ne laifTa plus à dom Juan la
même liberté de voir fa maîtreffe ; & ce n’étoit
plus que rarement & en fa préfence , qu’elle leur
permettoit de s’entretenir^ Quelque dur que fut pour
eux ce changement , l’efpérance qui y étoit mêlée
en adoucifloit la peine ; & après quelques, mois
paffés avec beaucoup dlmpatiençe , la réponfe de
dom Francifco arriva.
Il mandoit à dom Pedro qu’il étoit ravi qu’il feut
prévenu dans une chofe qu’il avoit depuis long-
teins réfolu de lui propofer : qu’il donnoit avec
plaifir fon confèntement au mariage de dom Jüan
avec Ifabelle , & qu’il le prioit feulemAt d’en différer
la concliifion jufqu’à fon retour , qui devoit êtré
dans trois mois , parce que le tenïs de fon gou-
vernement finiroit dans ce teins - là. Il eft aile de
concevoir avec quels tranfports de joie nos deux
amans reçurent cette nouvelle. Leur efpérance étoit
alors pure & fans mélange de crainte. On leur
rendit la liberté de fe voir & de s’entretenir, &
leur bonheur n’étoit plus troublé que par leur im-
patience qui croiffoit tous les jours. Enfin , dom
et Isabelle, 185
Francifco arriva , 6c toutes chofes furent réfolues
pour ce mariage. Dom Juan & Ifkbelle , ravis 6c
pleins de confiance, regardoient leur bonheur comme
la chofe la plus affurée 6c la plus prochaine : ce-
pendant ils n’en furent jamais fi éloignés.
Dans le tems qu’on faifoit les préparatifs pour
leur union , un onple de dom Frandfco mourut
fans enfatis , & le briffa feul héritier d’une riche
iucceffion. Cette élévation de fortune donna à dom
Francifco des vues* plus élevées pour fon fils. Les
biens 6c l’alliance dlfabelle lui femblèrent trop peu
de chofe, 6c fans égards à fa parole ni à l’atta*
chement .de dom Juan , il rompit ce mariage ; il
fit plus. Comme il connoiffoit la tendreffe de fon
fils pour Ifabelle, 6c qu’il craignoit que cette ten-
dreffe ne s’opposât aux deffeins qilHl formoit’pour
lui, il profita d’un vaiffeau prêt à mettre à la voile
pour le Bréfil; il fit enlever dom Juan, & l’envoya
dans ce pays, auprès d’un parent qu’il. y avoir. Je
ne décrirai point quel fut le^défefpoir de ces deux
amans à cette féparation , ce font des chofes que
l’on ne fauroit exprinfer f'je dirai feulement que leur
amour étoit parfait , 6c que leur douleur fut pro-
portionnée à leur amour. Dès que le bruit de cette
rupture fut répandu dans la ville , mille gens charmés
de la beauté d’Iiabelle , fe préfentèrent pour rem-
plir la place de dom Juan ; & ce fut pour elle
une nouvelle peine , que les perfécutions qu’elle eut
I
lié Dom Juaï
à fautenir de la part de là famille & de tous fes
prétendans. Elle réfifia néanmoins^ à toutes ces in<
portunkés , & la fermeté avec laquelle elle y réfifta
l’eu délivra à la fin* Ainfi , Ifàbelle vécut quelque
tems plus libre dans fon affliâion; mais die trouva
encore un nouveau fujet de s’affliger, dans la nou-
velle de la mort de dom Juan , arrivée dans un
combat que les Portugais donnèrent au Bréfil contre
les fauvages de ce pays -là. Elle n’avoit pas beu
dlen douter , puisqu'elle l’apprit par le deuil qu’en
prit la famille de dom Juan. L’excès de fk douleiff
lui en ôta d’abord le fentbnent , & lui auroit fans
doute ôté la vie, fi l’amour ne l’avoit foutenue contre
elle-même. Enfin, Ifàbelle revenue de ce premier
accablement , n’ayant plus rien à efpérer dans
le inonde , réfelut d’y . renoncer , & de chercher
dans la foütude une vie convenable à ion afflic-
tion. Elle en fit la propofition à fes' parens , .qui
y réfifièrent quelque tems ; mais ils ne purent à la
fin lui refufer une choie (pii concemoit uniquement
le repos; de fa vie. Os confentirent qu’dle fe reti-
rât dans un couvent qui“W auprès. de Lisbonne,.
St dont une parente de dona Maria étoit fiipérieure.
U y avoit dans ce couvent une religieux , fille de
qualité & aimable , qui conçut beaucoup de ten-
dreffe pour IfkbeUe. Elle entra d’abord dans fon
affliébon , la flatta, 6c U- partagea avec elle. If
q’en falloit pas davantage pour fè mettre dans fès
/
\. .
I
et 'Isabelle.' i8y
'bonnes grâces ; ainfi , elles Te lièrent d’une étroite
amitié. '
Cette religieufe , qu’on appeUoit dona Cécilia t
avoit un frère -, grand de Portugal , nommé dont
Gufman de Loredas , qui l’aimoit beaucoup , &
qui venoit la voir fouvent. Dona Cécilia, entêtée
du mérite dlfàbelle , l’en entretenoit continuelle»
ment dans toutes les-vifites qu’il lui feifoit. Dont
Gufman , fur ces récits , eut une fort grande eu»
riofité de la voir , & pria fa foeur de l’engager à
. venir avec elle au parloir , la première fois qu’il
reviendrait. Ifabelle réfifta fortement à' la prière que
lui en fit dôriafCécilia; cependant fon amitié l’em-
porta fur- fa répugnance & fur fes réfolutions. Dont
Gufman vit donc Ifabelle * & en fut charmé. Pour
ne m’étendre point inutilement, il fortit fort amou-
reux de cette première vifite. fl revint le lendoi-
main ; Ifabelle refuia de le voir; la paffion de dotn
Gufman n’en devint que plus forte par cette diffi-
culté. Sa foeur agit fi finement auprès d’IfàbeUe
qu’ayant été quelque tems fans lui parler de fon
frère , fous prétexte de lui faire voir des ouvrages
d’un goût extraordinaire qu’on devoitlut apporter *
elle la fit venir â la grille , où fon frère les attea»
doit. La vue dlfàbelle redoubla fon amour ; &
quoiquelle lui ôtât toute efpérance , il ne connut
plus d’autre bonheur que celui dé la pofTéder. Pour
y parvenir il mit tout en ufage. Il alla à Villa» -
*88 Dom Juan
npva la demander à lès parens , & trouva auprès
d’eux toutes les facilités qu’il pouvoit attendre. 11
prelfa Ifabelle d’y confentir, 4 Ht agir l’autorité du
coi; mais fur-tout, il pria là fœur d’employer en
là faveur toute l'amitié qu’elle avoit pour elle. Elle
eut beau fàire , die ne put la faire confentir à de-
venir là belle-lèeur. Les paréns d’Ifabelle là perlé-
cutèrent fi fort pour la faire confentir à époulèr
dom Gufinan, qu’ils ne lui donnèrent pas un mo-
ment de relâche. .Pour fe délivrer de leurs prenantes,
follicitadons , elle feignit d’y donner fon confente-
ment, 8t demanda du tems, efpérânt qu’il arrive-
rait quelque accident qui l’arrachetpit à leurs per-
fécutions. On lui accorda deux mois , au bout des-
quels elle demanda un nouveau délai ; mais elle ne
put l’obtenir.
Les chofes étant en ces termes , dom Pedro ,
que lès indilpofifions empêchoient d’aller à Lisbonne,
& qui vouloit afiifier à ce mariage , écrivit à dom
Gufinan, pour le prier que la cérémonie s'en fît
à Villa-nova; ajoutant qu’il feroit incefTamment
partir fa femme , pour aller prendre là fille & la
conduire. Mais dom Gufinan, à qui ce délai parut
trop long , pria une de fes tantes de fe charger de
cette conduite. Ifabelle parfit donc, quoi qu’elle pût
fàire pour s’en- défendre , avec dom Gufinan 6c
toute la jeunefle de la cour, qu’il avoit invitée à
être témoin de fon bonheur. Dom Gufmap, qui
ET I $ A B E L LE. r8^
vouloit masquer fa joie par toutes fortes de moyens ,
donnoit des fêtes magnifiques tous les jours , en
attendant que les préparatifs des noces biffent ache*
vés. Les bals, les coudes de bagues ,* les tournois
& les autres divertiuemeris de' cette efpece , fe fuc-
cédoient continuellement. Un jour dom Gufman pro
pofa de rompre des lances , à condition que le vain»
■queur recevroit une épée & un poignard tfès -riches ,
de la main dlfabelle. Toute la noble fle de la pro».
vince y fut invitée. DonvGufman qui excelloit dans
cet exercice , ne doutoit point que le prix qu’il
propofoit ne ie .regardât uniquement. Quand le
jour marqué fut arrivé , dom Gufman qui avoit
ouvert le combat, après avoir défarçonné. les deux
premiers chevaliers, fut n lui -même terrafifé par le
troifîème. C’éfoit unjeune- homme inconnu à toute
l’afifemblée , vêtu fimplement 6c même négligem-
ment; aufli, fon air & fa figure n’avoient pas befoin
d’omemens. Dès qu’il parut, il s’attira les vœux
de tous les fpeâateurs. Ifabelle , quoique préfènte,
ne s’étoit apperçue de rien.. Depuis fon retour à
Villa-nova, elle étoit remplie plus que jamais de
l’idée de dom Juan; car elle n’étoit environnée, que
d'objets qui lui en rappelloient le fouvenir. Le heu
tqême où elle étoit alors, avoit cent fois été té-
moin de leur tendrëfTe , & l’occupoit trop par les
idées qu’il lui retraqoit , pour la rendre attentive
à tous les événemens, Cependant, dom Gufman
\
I
IÇO D O M ) V i K
s’étant vena affeoir auprès d’eüe , elle ne put à ü
prière , fe düpenfcr de tourner les yeux fur celui
qui Favoit vaincu. Mais quel fut fon trouble à cet
afpeft 1 C et homme incormu pour toute Faffemblée y
ne le fut pas pour elle; Fatnour a fes fignaux aqx~
quels les amans ne fâuroient fe tromper. Cétoit
dom Juan ; fie quoiqu’elle le crût mort , fit qu’il fût
- extrêmement changé par les années , par les fatigues /
fit plus encore par les chagrins , elle ne put un feul
moment le méconnoître. Cette aventure paraît fort
extraordinaire ; mais quoiqu’elle fente le roman ,
je n’ai point changé Fhifkrire , la vérité devant tou*
jours: l’emporter for la vraifembhnee.
Dont Juan aVoit été fait prifonmer avec un de
fis confins dans le combat où l’on croyoit qu’il avoir
été tué. Ces deux jeunes feigneurs ayant trouvé te
moyen d’échapper d’entre les mains des fauvages ,
te coüfin de dom Juai , à fa prière , répandit le
bruit de fà mort, dans la vue de faciliter fon retour
en Portugal. En effet , après s’être tenu quelque
tems caché St déguife dans la maifon de dom Ga-
briël fon coufin, ils s’embarquèrent fur un vaiffeau'
hollandois qui àvoit apporté des negres au Bréfil ,
fit pallièrent en Hollande oit ils : ne firent aucun fé-
jour , fit revinrent à Villa-nova'. La première nou-*
vrille que dom Juan y apprend , ce font les fé tes:
que Fon donne pour le mariage d’Ifabelle , fit lesf
cris de joie qui tes accompagnent font les premier»
i
E T.I S 4 BE Lli E. xÿ*
bruits qs*il y entend» . Les projets les plus violent
que puôflè former un amant défefpésé, lui paJTèrent .
qlors (buts la tlte ; mais avant que de prendre an*
eun parti, il voulut fagement eonnoîtreles fentimen*
dlfabellp; dans ce defièin , il fe préfenta pour rompra .
une lanc e , fe flattant que le combat ki donneroiA
occafion de lui parler; & ce projet ki féuffit. Depuis
la vi$oire qu’il avoh remportée Jjpfdom Gufinan*
U' avoit (^mjnué à, donner des, preuves de & force
&; de fi^pbeffe; U avoit- eu Favàiitage fur trois
autres chevaliers , deux defquels ayant été danger
rgufement bleffés , perfoane tx’ofà plus fepréfentet
au combat ; ainfi Je prie lui fut adjugé d’une con*.
ara ne voix. Ce fut alors que le trouble dftfàbelle
augmenta tonfidéhiblemenî. Levainqueur devoh.ro. .
eevoir le prix de fa main ; mais ce? vainqueur eft le
fien. Enfin elle fut obligée de prendre fon parti:;
malgré >le défordre que lui caufoit Y approche dedom
Juan. L’amour qui la guidait la fervit en cette oc
cafion , plus fagement que n’aur oient pu faire les
plus longues réflexions. 4 ,
Dota Gufinan alla prendre dom ban,: & le pré*
fenta à IfabeSe. Après l’avoir fkaé .civilement i
Vf Seigneur , lui dit- elle d’une voix tremblante- &
» en baillant la vue , voilà une épée & un poignard
» qui font dus à votre valeur. On a cm qu’en -les
» recevant de moi, ils vous féroient plus agréables ;
» mais je n’ofe m’en flatter, & je voudrois que ms
tyi D O M J V A N
» main y ajoutât tout le prix que vous méritez.. 7.V
Dom Juan . agité de cent pallions différentes , fût
quelque tems fans répondre ; mais enfin â lui dit :
t> Vous ne devez pas douter , madame , que ce
,» prix , déjà fi confidérable par lui -même , ne re-'
» çoive de votre main une valeur ineflimable. Heu*
» reux fi tous les prix que j’avois mieux mérités
» m’avoient été q>ayés avec la même fidélité ! » A
ces mots , Ifabelle appréhendant qu’il flfedit quel-
que chofe qui le fit connoître , ôc qriflHt échouer
le deflèin qu’elle méditoit: » Seigneur , lui dit-elle
» en l'interrompant*, nous bifferez- vous ignorer
» plus long-tems qui vous êtes, 6c refuferez-vous
» à tant de braves chevaliers, dont vous venez de
. v> triompher, b fatisfaétion de lavoir le 'nom de
» leur vainqueur ? Votre air ÔC vos manières ne
p permettent pas de douter que cet aveu ne di-
*> minue en quelque façon b honte de leur 'défaite* ,
» Peut-être auffi pour des raifons qufc nous ne
. » pouvons pas pénétrer , ne voudriez - vous pas
. » déclarer à tout le^mende ce que je vous de*
» mande : mais il y a ici des perfonnes dilcrettes ,
j* à qui vous pourrez en toute lùreté confier votre
» . fecret ; & moi - même , fi vous m’en jugiez
» digne ^j’oferois vous promettre une entière difi»
» crétion ». ,
Dom Gufinan 6c tous ceux qui étoient préfens
applaudirent à b demande dlfabelle, 6c preffèrent
jlom
ET I SA BELLE. ipf
dom Juan de contenter la curiofité. Cette demande
s’acconunodoit trop à fon défir pour ne la pas acr
cepter ; il ne le défendit donc que foiblement , 8c
£nit par dre , en adrelTant la parole à Ifabelle ;
H S’il ne felloit , madame , vous déclarer que meus
» npp}» il me feroit bien ailé de vous obéir; mais
p il feudroit vous faire le récit d’une vie » qui
» n’étant qu’un enchaînement de malheurs , vous
B paraîtrait trop ennuyeux s’il ne vous intéreCoit
B point, & vous affligerait s’il pouvoit vous in?
b térelTer. Cependant , madame , fi vous me l’oiv
b donnez ablblument, il me fera difficile de m’en
» difpenfer. J’exigerai feulement de vous le fecret
t
B fitf plufieurs des particularités que j’ai à vous
B. raconter.» Ifabelle le promit hautement. Après
ces conventions , dom Gulmân s’écarta avec le
relié de -la troupe, & laifla ceS deux amans fe
promener feuls. Aulîi-tôt qu’Ifabelle jugea qu’on
Ile pouvoit. plus lès entendre : » Dom Juan , dit-
» elle., car mün cœur n’a pu vous méconnoître
un moment , ne croyez pas que je prenne la
B parole pour prévenir vos reproches par les ra*»
B fous .que je pourTois vous alléguer pour ma dé-
» fenfe ; j’ai trop de déficatelTe pour vous les rappor-
» ter. Cependant je ne puis m’empécher de vous
» dire que fi le cœur feul lait les infidélités , je fuis
» encore innocente , puifque , malgré le bruit de
# votre mort , & malgré rét»t..OÙ vous me voyez
Tome VI, N
194 Dom Iüan '
» ici , le mien vous a toujours été confervé fans
*» aucune altération. Je fais que les apparences font
» contre moi, & que vous. pouvez m’accufer d’ar
» voir commis une faute d’autant moins excufable ,
» que rien au mônde n’auroit pu vous porter à en
» faire une pareille: mais je puis vous aflurer, mon
» cher dom Juan , que je ne fuis point criminelle ,
. » 6c que j’avois pris des réfolutions qui ne m’au-
» roient que trop difculpée dans votre efprit, fi
j’avois eu le tems de les exécuter. « En pronon**
^ant ces dernières paroles , elle tourna fur lui des
yeux baignés de larmes. Dom Juan en fut fi attend
dri , qu’il fut quelque tems fans pouvoir lui ré*
pondre. A la fin s’étant un peu remis :... » Non,
» dit-il , ma chère îfabdle ; non , vous n’ëtes point
» criminelle , & je n’ai jamais été perfuadé de
» votre infidélité : l’amour que nous avons reffenti
» l’un pour l’autre , prefque en naiffant, eft de-
» venu une partie dé nous-mêmes , & ne fauroit
» finir qu’avec notre vie. Ceffez donc de vous at-
» tribuer une faute qui ne doit être imputée qu’à
» ma mauvaife deftinée; elle n’a pu feparer nos
» coeurs, ellea fait tous fes efforts pour féparer nos
» perfonnes. .... Elle n’y réuflïra pas , reprit Ifa-
» belle, fi vous vôulez fiiivre mes confèils. Elle
» s’eft fervie jufqu’à préfent de l’autorité de nos
» parens , il faut nous fouftraire à cette autorité ;
» & fi vous m’aimez allez pour méprifer l’indi*
et IsXbelee; 195
» gnadon des vôtres , je vous aime afiez. pour
» méprifer en votre faveur la colère des miens ,
» & perdre la prétendue fortune qui m’attend :
» nous polTéderons tout en nous pofTédant. Ainfi ,
h laites choix d’un lieu où nous puilfions nous re*
» tirer, & rendez-vous demain, à deux heures
» de nuit, à la porté de ce jardin qui donne lut
» la mer , ayez un bâtiment prêt à mettre à la '
» voilé; & vous me trouverez prête àrvous luivre
» par-tout. Voilà le delTein qu’a formé mon amour,
» dans l’inftant que .je voiis ai reconnu, & qui m’en
» a fait quitter de plus fùneftes , auxquelles j’étois
» déterminée pour m’affranchir de la tyrannie de
» ma famille. Ce projet vous paraîtra peut-être
» bien hardi pour une perionne de mon fèxe &
» de mon âge; mais c’eft pour vous que je l’en-
» treprend s ; & pour vous que ne pourrais- je pas
h entreprendre !....» Cette rélolution , qui prou-
voit fi clairement l’amour d’Ilàbelle , combla dom
Juan d’une telle joie , qu’il eut befoin de toute fa
retenue pour s’empêcher de lui en marquer la plus
vive reconnoifiance ; mais ils êtoient obfervés : &
cet heureux amant oublia dans ce moment toutes
fes peines paffées , & regarda Ion bonheur comme
une choie allurée puifqu’il ne dépendoit plus que
d’Ifabelle. Enfin , après avoir tout arrangé pour
leur départ , & après s’être fait le récit de leurs
aventures , ils - rejoignirent la troupe qui les’ atten-
Nij
Jfff D'O M J V A N
doit avec impatience. Ifabefle adrefTant la parole à
dom Gufiaan : « Seigneur , lui dit» elle je viens
» d’apprendre des choies étonnantes, & qui ré*
» pondait fort à l'opinion que nous avions conçut
» de ce chevalier ; mais je vous prie de ne me
» point prefifer de vous les apprendre avant trois
» jours, c’eft le terme qu’il a prefcrit, & qu'il a
» eu de juftes raiforts de prefcrire à ma dUèrérion. *
Après ces mots , dom Juan fe rerira & parût pour
Imagos , qui n’eft qu’à trois lieues de Villa - nova j
pour s’y afïurer d’un bâtiment.
Enfin , b nuit tant fouhaitée étant venue , If**
• *
belle trouva moyen de £e dérober à b vigilance de.
&l mère , 6c fie rendit à l’heure marquée, à b porte
du jardin. Après, y avoir attendu quelque teins , elle
vit à travers de l’obfcurité un bâriment arriver dans
b rade ,. & venir aborder vis-à-vis de b porte
du jardin, plie ne douta pas que ce ne fût dom
Juan ; St fon impatience ne lui ayant pas permis
d’attendre , eBe forrit & courut fur le bord de la
mer. Dès qu’elle y parut , deux hommes fautèrent
de b chaloupe & vinrent à eHe. Mais quel fut fon
étonnement , lerfqu’au Ueu de dom Juan elle trouva
deux inconnus ! Elle voulut prendre b fuite , mais
il n’étoit plus tems; ces deux hommes l’avoient
faille, & malgré fes cris , fes larmes Si lès prières ,
ils la portèrent dans leur bâtiment , qui remit auffrr
tôt à b voile 6c forrit de b rade. Doip Juan qui
I
et Isa bel l e; i çf
«voit été retenu par un vent contraire , arriva peu
de tems après. Il defcentfct k terre , 6t trouva Ut
porte du jarcfcn ouverte ; mais n’y nonvànt point
ce qu’il cherchoit , il paflà le relie de là nuit avec
des impatiences mortelles \ St le jour commençant -
à parüître , il prit le parti de retourner à Lagos ,
pourn’étre point découvert; fe ffattarit que peut-
être Ifabelle , obfeiVée de trop près ,■ n’avoit pü
cette nuit exécuter fbn deffein , St l’avoit remis à
une autre fois. U ne fut pas long-fems dans céttë
erreur ; il apprit le lendemain qu’IfabéÜe aVok dis-
paru , & que cette mène nuit , dom Gütinan àvoit
fait la même chofe , fuivi feulement de deux de
fes valets , faûs qu’on fut où les uns ni les autres
étaient allés. Il h’eft pas poffîble de décrire les
fentifflehs de dont- Juan. Si - tôt qu’il eut appris cette
nouvelle , il partit dans le deffein d’aller chercher
dom Gufinaii , & de lui arracher Ifàbefle, ou d’y
perdre la vie. D’un autre côté, dom Pedro le pèré
d Ifabelle , qui rte doutoit point aufli que dom Guf*
ntan ne fât l'auteur de eet enlèvement , fit armer
tous fes gens , 6c les envoya courir après lui pouf
l’arrétef. Heureufemènt pour lui , dom Juàn rie fut
pas heureux dans fà recherche , mais il fut ren-
contré par les gens de dom Pedro, qui l’arrèèfent
avec fes deux domefliques ; 6c dona Maria s’étant
allée jetter aux pieds du roi pour lui demander .
juftice , obtint un ordre pour lui faire faire fon
N iij
»
{
19$ . D O M J U À N
procès , s’il ne déclaroit ce qu’il avoit fait dlfabèHe;
& s’il ne l’époufoit pour réparer fon honneur. La
cour, la Ville, & la famille étoient li prévenus
contre lui , que c’étoit en vain qu’il alléguoit pour
fa défenfe , qu’étant à la veille d’époufer Ifabelle ,
du confentement de fes parens , il n’y- avoit nulle
apparence qu’il voulût l’enlever. Que fon départ de
Villa- nova, qui feul le rendoit fufpeéf , étoit une
chofe innocente: qu’ayant été alTuré par un de les
domeffiques que l’inconnu qui la veille avoit rem-
porté le prix de leur combat, étoit fon frère na-
turel , qui avoit autrefois pris la fuite & s’étoit é-
chappé de la maifon de fon père avec des fommes
conlidérables en pierreries ; il s était mis en che-*
min fur le champ pour ne le pas manquer & pour
le faire arrêter. Toutes ces raifons étoient regard
dées comme d’ingénieufes fuppofïtions , & le roi
qui vouloit, par un exemple éclatant & févère,
empêcher à l’avenir de pareilles violences , étoit
prêt à faire exécuter l’arrêt qu’il avoit prononcé 9
lorfqu’on apprit qu’Ifabelle étoit de retour à Villa-
nova. .
Pendant que l’on faifoit des informations contre
dom Gufman , dom Juan qui çherchoit Ifabelle, après
plufieurs courfes inutiles , étoit arrivé à Cadix, & y
avoit appris d’uncorfaire de Salé, que l’on venoit
de prendre, qu’un nommé Aliachmet, corfaire de la
même nation, avoit depuis quelque tems enlevé fur la
et Isabelle; .199
' côte de Portugal une jeune perfonne qu’il avoit con-
duite à Salé. Le portrait qu’il en fit, & le teins de l’en-
lévement convenoient fi fort à Ifabelle -, que dom
Juan ne douta pas que ce ne fût elle. Il ne perdit
point de teins. Son coufin dom Gabriel lui prêta
une fomme d’argent affez confidérable pour rache-
ter Ifabelle. 11 l’accompagna même dans ce voyage.
Ils s’embarquèrent, & arrivèrent à Salé fans aucun
obfiade , car ils avoient obtenu des paffe - ports
du gouverneur de cettte place. D’abord qu’ils eurent
mis pied à terre, dom Gabriel alla chez le gou-
verneur pour lui demander là proteétion, en vertu
de fon paffe-port , & dom Juan courut chez Aliach-
met. Ce corfàire lui apprit que fur le bruit des
magnificences que l’on faifoit pour un mariage, il
étoit entré la nuit à Villa-nova , dans l’efpérance
de faire quelque efclave , luivant la coutume des
Salétins, qui entrent avec la marée dans tous . les
petits ports de cette côte, & qui s’en retournent
avec elle : qu’ayant vu fur le bord de la mer une
femme qui s’approchoit à mefure qu’il arrivoit, il
avoit envoyé à terre deux de fes gens qui l’avoient
faifie & amenée à bord. Il ajouta qu’elle avoit tou- .
jours été fort trille , & ne ceffoit dans fes regrets
de réclamer dom Juan; qu’il en avoit toujours pris
autant de foin qu’il aurait fait de là propre fille,
dans l’efpérance d’en tirer une grolTe rançon ; mais
que n’ayant trouvé perlonne qui eût voulu lui en
Niv
ioo - D o m Juan
donner un prix proportionné à fa beauté , il avoit
depuis deux jours réfolu de renvoyer au roi de
Maroc ; . & qu'Ifabelle , à qui il avoit déclaré fa ré-
fohiôon , après quelques difficultés , y avoit con-
fetti le même jour ; que cependant s’il vouloit
ÿ mettre la fomme qu’il en demandoit , il fèroit
encore le maître de la 1 racheter. Les idées les plus
cruelles tourmentèrent dom Juan à la fin de ce récita
Hàbelle , for le point d’être envoyée au roi de
Marofc , & fon confentement donné, furent pour
fui deux coups mortels. En entrant avec le cor-
fàire dans le lieu où étoit Hàbelle , H la trouva
couchée fur une natte, la mort étoit peinte fur
fon vifage , 6c fes regards incertains diffinguoient
à peine les objets. Cependant elle reconnut dom
Juan , 6c croyant qu’il ayoit été fait efclave , die
fit Un cri pitoyable ; 6c fè foulevant enfuite fur le
coude : « Dom Juan , lui dit-elle , le ciel a donc
» voulu nous rejoindre avant ma mort ; mais il
h a pris foin d’empoifonner cette faveur, comme
» toutes celles* que nous en avons reçues , 6c il
» ne Ta fait que pour nous rendre encore plus
» malheureux ; vous , par le trifle fpeêtade de
Tétât où je fuis; & moi, en vous laifTant dans
>> les mêmes fers dont la mort va me retirer. . . »
Dom Juan accablé du fpeéfocle & de ces dernières
paroles , fè mit à fes genoux , 6c prenant utie de
fes mains qu’il baigna de fès larmes : « Raffinez»
„ , Et I $ Â B E L1 E.
4 vous , dit-il , ma chère Ifabelle rnon-feulemerit
» je ne fuis point dans Fefclavage * mais je viens
» pour Vous délivrer, » A ces mots , efle prit ürt
vifage plus ferein. # Voilà donc , dk-elle , en
* appuyant la tête for lui , voilà ma mort délivrée*
* d’une partie des horreurs qui Fenvkonnoient ;
» mais elle n’en eft pas moins certaine*, & il ne
m’efl plus poffible de profiter du fecours que vous
venez me donner. Elle evoit à peine achevé
Ces paroles * que le corfkite appercevant une petite
boëte qui étoit à côté dlfabelle , fit un cri &• fe
faifit de cette boëte pleine de poifon , qu’il portoit
Ordinairement avec lui lorfqu’il alloit en courfé ^
dans le deflein de prévenir l’efclavage , s’il avoit
le malheur d’être pris. IfabeUe voyant fon étonne-
ment , lui dit d’un - vifage affuré : « Ce n’étoit
* qu*à cette condition , Aliachmet , & qu’après
m’être faüie de cette boëte où vous m’aviez dit
» que vous renfermiez votre poifon, que j’ai coiw
H fenti cè matin à être envoyée au roi de Maroc. »
Puis , fe tournant vers dom Juan : » Tant que j’ai
* cru, lui dit-ellè, pouvoir conferver dais toute
» fa pureté la foi que je vous ai vouée , j’ai fou*
* tenu avec confiance les peines de môn efcla-
vàge ; mais ayant appris que je devois aller chez
un roi barbare, augmenter le nombre des lâches
» efclaves deftinées à fes plaifirs , j^ai cru devoir
h me dérober à cette indignité par le poifon que
i
/
✓
101 D O M J V A K
«
h j’ai trouvé dans cette boëte : trop heureufe en
» mourant , de pouvoir vous marquer ma fki£*
» lité , de pouvoir rendre entre vos bras mes der-
x niers foupirs , & de fonger qu’une main fi chère
» fermera les yeux , & prendra foin des relies
» malheureux d’une viéhme que l’amour lui im«
h mole, «w
Dom Juan accablé de douleur , fut long - tems
fans pouvoir parler ; puis fe relevant brufquement :
» C’en ell fait, Ifabelle , s’écria-t-il , le fort ne
» nous féparera plus , & la mort qui va nous
» unir, nous affranchira de fes perfécutions. h U
tira en même-tems fon poignard pour s’en frapper ;
mais le corfaire l’eri ayant empêché , lui dit après
avoir fu d’Ifabelle qu’elle n’aVoit avalé le poifon
que depuis quelques momens, qu’il n’y avoit rien
de défefpéré , & que ce poifon dont il connoiffoit
l’effet, n’ayant pas eu le tems d’agir , il en avoit
le remede qu’il portoit toujours avec lui, D tira
de fa poche une autre boëte, dont il fit prendre
à Ifabelle , que la menace de dqm Juan contre lui*
même avoit mBe dans' ,un état plus dangereux'
que le poifon qu’elle avoit pris. Cependant le re-
mede opéra, & après des efforts très-violens, elle
eut de grands vomiffemens. Les tranfports de dom
Juan furent extrêmes quand il la vit hors de danger*
Il ne favoit comment en remercier le corfaire. Il
lui baifoit les mains , il fe jettoit à fes pieds , & s’il
I
et Isabelle. ioj
avôît pu difpofer de la couronne de l’univérs, il
la lui auroit donnée , & n’auroit pas cru payer
la centième partie du fervice qu’il venoit de lui
rendre. Enfin , foit que le remede feul eût produit
un effet fi furprenant, ou que la joie de voir fans
celfe fbn amant, y eût beaucoup contribué , trois
jours après , Ifabelle reprit fes premières forces &
fa 'première beauté. Il ne s’agiffoit plus que de
traiter de fa rançon; mais ce n’étoit pas une petite
difficulté. Le corfaire voyant Ifabelle fi bien reve-
nue, & dom Juan fi amoureux, mit la rançon à
fi haut prix , que tout l’argent que dom Gabriel
avoit apporté n’en pouvoit payer qu’une partie.
On pria, on preffa, le tout inutilement; le cor-
faire voulut de l’argent comptant. Enfin , dom Juan
ne lâchant plus que propofer, offrit de demeurer
pour fureté du paiement qui reftoit à faire. Le
corfaire y confentit ; mais quand il s’agit d’exé-
cuter cette dernière convention , Ifabelle s’y op-
pofa^ elle vouloit bien que dom Juan refiât, mais
elle vouloit refier avec lui. Cependant , les raifons
& les prières de dom Juan l’emportèrent; il fut
réfolu qu’elle partiroit avec dom Gabriel, & qu’ils
publieroient fa captivité, pour engager leurs parens
à les retirer & à mettre le comble à leur bonheur.
Après avoir répandu bien des larmes & s’être promis
de s’aimer éternellement, Ifabelle s’embarqua avec
dom Gabriel, & arriva à Villa-nova, dans le tems
164 DomJva*
qu’on pourfûivoit dom Gufinan pour (on enlèves
ment. Ses premiers foins furent de faire avertir dom
Francîfco de Luna de l’efpece d’efclavage de dom
Juan. Dom Francîfco, qui ne doutoit point- de fa
mort , traita cette nouvelle de chimère ; Ifabelle
. parla 8c fit parler à fes autres parens , mais ils avoient
trop d’intérét à empêcher fon retour, pour vouloir
y contribuer. Doip Gabriel, que l’amitié conduis
foit, s’étoit épuifé, 8c ne pouvoit pas avec le refto
de fes biens former la fomme nécefTaire pour le
l'acheter. La feule refTource de cette amante fut
donc d’aller fe jetter aux pieds de dom Pedro ,
fon père , pour le prier de lui accorder cette femme*
Tout mécontent qu’il étoit du père de dom Juan,
touché .de ce qu’il avoit fait pour fà fille , il paya
généreufement fà rançon. Dom Gabriel ne perdit
pas un moment pour aller délivrer fon ami des
mains d’Aliachmet. Il fe rembarqua, 8c le corfaire
fàtisfait permit à dom Juan de revenir à Villa-nova,
oh cet amant , jufqu 'alors malheureux , ne fût pas
plutôt arrivé, que la fortune ceffa de le perfécuter*
Car, dom Francîfco de Luna reconnut fon fils dès
le moment qu’il fe préfenta devant lui ; & voyant
qu’il avoit obligation de fon retour à dom Pedro
Almaro , malgré les fujets de mécontentement qu’il
lui avoit donnés, il jconfentit au mariage, 8c ne
s’appliqua plus qu’à rendre ces amans heureux. Dom -
Gufman qui s’étoit pleinement jufhfié , 8c qui avoit
I
et Isabelle; ioj
par conféquent de grands fujets de peinte contre
dom Pedro , voulut s’oppofer à Tes nouveaux defieins ;
mais le roi ayant été informé des aventures de dom
Juan , les trouva fi touchantes „qu’il joignit fon auto*
rité à la dernière volonté des parens. Ainfi dom
Pedro Almaro , & dom Francifco de Luna, ref>
ferrèrent les nœuds de leur ancienne amitié par le
mariage de dora Juan &£ d’HàbeBe qui fe fit »vfc
10 $
* • i
M ÉMO X R ES
DE
M. D’ARBENTIÈRES.
M* mère étoit , fans conteftation , une des moins
jolies femmes dé fon tems ; fon efprit étoif aufli
déraifonnable que fon vifage étoit peu agréable.
Etant groffe de moi , elle s’avifa de quitter fon mari
& de fe retirer chez fes parens , fous prétexte qu’un
des plus grands feigneurs de France , pour ne rien
dire de plus, étant devenu paflionnément amoureux
d’elle , l’avoit mife dans l’état où elle fe trouvoit. Je
ne fais point ce qui avoit fait naître en elle une pa-
reille imaginatiqn ; on ne débite pas ordinairement
foi -même fa chronique fcandaleufe. Voici l’hiftoire
qu’elle racontoit. Elle difoit que le feigneür en ques-
tion étant venu chaffer dans notre canton , mon père
l’avoit reçu chez lui , & lui avoit donné un lit,
m
ce qui étoit exactement vrai ; mais elle ajoutoit
qu’éprife de fa bonne mine , elle s’étoit dérobée
la nuit pour l’aller trouver dans fa chambre , &
que ce feigneür qui avoit fort bien foupé, trouvant
Mémoires de M. d’Arbentiéres. 207
une femme à fes côtés , n’avoit pu faire aucune
attention à fes charmes pu à fa laideur , & ne lui
avoit pas donné lieu de fe repentir de fa démarche.
Mon père ., qui étoit un (impie gentilhomme de
campagne , fut (urpris dq procédé & du difcours
de fa femme, qui, depuis vingt ans de mariage,
ne lui avoit jamais paru ni coquette ni libertine;
mais la regardant comme une folle, il prit la chofe
avec douceur , & la ménagea fi bien qu’il la fit
revenir chez „ lui fans faire aucun éclat, Airifi je
vins au monde fous la bonne- foi du mariage : je
fus élevé dans un château délabré , & le curé du
village fut chargé de mon éducation. J’avois pour
camarades d’études les fils d’un riche fermier, des en**
virons, avec lefquels je vivoîs comme égal. Plus adroit
à manier un fufil qu’à feuilleter un livre , je fàifoîs
toute mon occupation de la chafle. Ainfi l’on peut
juger de ce que j’appris. Pendant que jepaffois ainfi
les premières années de mon enfance, ma mère,
qui n’avoit fait que diffimuler fes idées fur mon fujet ,
ne négligeok rien pour m’infpirer des idées de va-
nité. Mon fils, me difoit-elle, vous êtes né pour
toute autre chofe que ce que vous faites aujourr
d’hui ; vous vous repentirez un jour de vous être
avili parmi des payfans. • . . . A force de me répéter
de femblables propos , infenfiblement elle parvint
à me perfuader. Quelques livres de chevalerie me
tombèrent fous les mains , je les lus , je les dévorai }
?o8 M É M O IRES
l’enyie d’apprendre me prit ; j’épuifai bientôt toute
la fcienee du curé , & j’appris par -cœur jufqu’à
fes prônes. Enfin , je . m’acquis uhe telle réputa-
tion dans tout le village , que l’on m’y regard*
bientôt comirfè lin oracle.
Mon- père voyant que je lui donnois de grau?
des efpéfarices , me mit en penfion dans une petite
ville prochaine, où les Jéfuites avoient un college.
Je pafTai par toutes les claifes ; 6 c .après avoir fait
un cours de philofophie , je (butins des thèfes avec
aflez d’appkuidiffemens. Si j’avois eu à répondre
fur les romans que j’avois lus , je l’aurois fait avec
un fuccès bien différent , car j’en avois la tête
remplie.
Malgré le dérangement que mon père avoit mis
dans fes affaires , il n’avoit point aliéné la nomi*
nation d’un bénéfice qui valoit 1 2 à 1 500 liv. de
rente ; Sc voyant que ce feroit le bien le plus sûr
& le meilleur qu’il pût me biffer , il me vint prendre
un marin, 6 c me conduifit à l’Evêché. L’évêque
étoit un peu de mes pareils. J’en lus bien requ^'
& dans le nombre des queftions qu’il me fit , il
me demanda fi je ne ferois pas charmé de prendre
le parti de l’égHfe ; 6 c , fans me donner le teins
de répondre, pour foire les choies dans les réglés,
il ajouta : Qu’eft-ce que la vocation ? Dans lès
autres , monfeigneur , lui répondis * je , c’eft une
infpirarion du ciel ; dans moi , c’eft la volonté de
votre
DE M. D* A R B ENTIÈRE S. ao®
> Votre grandeur & celle de mon père. L’un & l’autre
feignirent dé ne me pas entendre. Je ne laiffai pas
de recevoir la tonliire ; car on fàifoit ce jour - là
•une ordination , & j’y jouai un perfonnage auquel
je ne m’attendois pas. '
Quelque tems après , on m’envoya à Paris pour
étudier en Sorbonne. J’étois poffeffeur du bénéfice
dans toutes les formes ; ma mère qui n’avoit ofé
me détourner du parti que l’on m’avoit fait pren-
dre, efpérant que je deviendrais un jour cardinal
me,gliffa quelques piftoles fans que mon père s’en
apperçût , en me reoommaiftlant de ne point ou-
blier de qui je fortois , & de ne rien négliger pour
foire fortune dans l’églife. Elle fit plus ; elle me
donna des lettres pour le fèigneur avec lequel elle
vouloit à toute force avoir été bien.
• Je n’avois pas encore vingt ans, lorfque je me
vis abandonné à ma conduite. Je portai mes lettres
à mcSri père prétendu. Je lui fis un compliment en
les préfentant , dont il me parut afifez fatisfeit , il
fè fouvint de mon nom , il alloit fé mettre à table.
Mortfieur 1 abbé , me dit— il, foites— moi l’Honneur
de dîner avec moi , nous parlerons après de vos
affaires ; je vous donnerai bonne compagnie. J’ac-
ceptai' l’offre fans attendre qu’on me la réitérât une
féconde fois.
On fe mit à table; je n’avois pas tout -à -fait
l’air fot, mais il ne s’en folloit guère, car j’étois
Tome FI, O
2io Mémoires
extraordinairement embarraffé. Scrupuleux ohfer-
vateur des réglés de la civilité provinciale , je faifois
tout par compas & par meiure. Je mangeois mo-
defiement ce qu’on mettait fur mon afliette, & je
n’ofois demander à boire , parce que tout le monde
n’avoit pas encore bu ; & mille autres pauvretés
‘femblables.
. La bonne compagnie' dont il m’avoit parlé étoie
compofée de fà femme, d’une dame de fes amies,’
d’un abbé & d’un officier de fes parens. S'il m’ani-
voit quelquefois de lever les yeux & de perdre
de vue mon afliette , Vétoit moins pour Regarder
les plats que la compagnie. L'officier s’apperçut de
ma contrainte , & me dit d’un air railleur : Il me
femble , monfieur l’abbé , qu’il y a quelqu’un ici
qui flatte votre goût Je rougis , je me démontai,'
& les convives en rirent & prirent avec raifon la
réfolution de fe divertir à mes dépens. Mon père
prétendu, reprenant la parole : Monfieur l’abbé,'
me dit-il , comment trouvez-vous madame de
Durval ? Je revins à moi. « Monfieur , lui report-
« dis-je , un nouveau débarqué n’eft pas un bon
» juge de la beauté ;• ôc ce que je pourrois dire'
» de celle de madame , ne ferait pas aflfèz déli-
» catemen t , ni afifez poliment exprimé pour lva
» faire plaifir. Trouvez donc bon que je me ren-
» ferme dans le filence qu’exigent mon état - &
» mon peu de difeemement » Cette réponfe
DE M. 4&’Àk&EfcTlÈRES. ili
empêcha les plaifanteries méditées , & la dame J
qui- jufques - là n’avoit pas fait grande attertdon â
ma figuré, voulut bien 'm’honorer d’un regard. Je
hè fais fi ma phyfionbmiie lui revint , ou fi ellié
èùt pitié de mon embarras ; mais elle me prit Tous
là proteéhbn , & pria la compagtiie de me tarifer
éri repos. Je lui permets-; continua-t-elle, dème
regarder tant qu’il voudra ; ce qui eft -unctime
pour lés autres, peut être am iiijet de retenue pouf -
monfieur l’abbé. Je repris auffi-tôt la parole &è '
je téniôignai nia reconnoHïance à madame de Dur-
val fin' Fôbligeant aveu de fa proteéHon. Com-
ment donc ; dit Pofficier , mdrifieur l’abbé efl flatteur ?
H ÿ a fi peu de tons , répondis-je , que je fuis â
Paris, que je n’ai pas encore eu celui d’appren-
dre à düfimuler ; un nbuveau débarqué' n’héfite
ôrdinàü-ement pas beaucoup & dire ce qu’il penle.
On changea plufieuts fois de difcours , on me fit
des quèflions auxquelles' jé répondis de mort 'mieux.'
On trie fit -des compliment ; j’eri arrachai même'
de l’autre abbé , qui me paroHTbit auffi fobre ad-
miratéur du mérite d’àutrni, que prodigue du fierii
C’étoit ùri de ces beaux -élprits difficiles, qui né
trouvent rien à leur gtë , J qui critiquent par vanité
plutôt que par goût, &"fjul croient s’applaudir etl
méprilant les autres. Ces J gèns décififs > dont Paris
èft rempli , m’en impofèrent d’abord ; je les ref-
peélai' comme des oracles. Mais enfin je m’y ac-
Oij
lit MÉMO! R« 9
coutumai , & je n’ai rien trouvé dans h plupart J
qui répondit à leurs airs bruyans &c fanfarons.
Quand le dîné fut fini , j’entrai dans le cabinet
de monfieur de Roccador. Il lut les lettres de ma
jnère , & me dit qu’elle étoit folle. Je n’ofài pas
le contredire ; mais j’ajoutai que ne pouvant pas
avoir l’honneur d’être fon 'fils , je le fiippliois de
s’accorder le titre de fon protégé 6c de fèrviteur
de fa maifon. Je lui dis enfiiite que la première
. grâce que je lui demandois , étoit de me faire entrer
aux moufquetaires. Aux moufquetaires ! me dit-il 1 j
ç’efl donc en qualité d’aumônier? Non, monfieur,
répondis-je , c’eft pour être moufquetaire moi-même.
Je ne porte le peût-coUet que malgré moi ; je me-
fens du goût pour les. armes , ôc je tâcherai de
ne me pas rendre indigne de tout ce que vous ferez:
pour moi. Après avoir un peu combattu ce défi*
fein, .voyant que j’étois ferme dans ma réfoludon,
il me dit de revenir dans quelques joins en habit
convenable , & qu’il me meneroit lui-même chez
le commandant. Ce n’eft pas le tout , monfieur ,
lui répondis-je , j’ai un bénéfice & je crois ne pou-
yoir mieux reconnoître la. grâce que vous me faites,
qu’en vous priant d’en difpofer en faveur de qui
il vous plaira ; je fuis tout prêt d’en donner ma
réfignation. Roccador fut touché de mon procédé j
mais fuivant la coutume des grands feigneurs, qui
tirent toujours parti des gens qu’ils femblent pro»
DE M. D* A ES ENTIÈRES. Il J
léger , fl me prit au mot. H fit venir fur-le-champ
un notaire , & le fils de Ton intendant fe trouvant
faeureufement en état de profiter de ma folie , l’affaire
Ait terminée dans le moment même.
«
Ce fut alors que je regrettai mes cheveux ; j’avoîs
la plus belle tête du .monde, avant qu’on les eût
réduits à la longueur de mes oreilles. L’argent que ma
mère m’avoit donné en partant me fut d’un mer-
veilleux fècours , je v m’habillai proprement, & fans
afiêâation; mais j’étois fi charmé dë me voir un
plumet blanc fur l’oreille & une épée à mon côté ,
que je ne pouvois me lafifer de me regarder dans
le* miroir. Quand je longe au teins que j’ai em-
ployé à tourner & retourner mon chapeau de cent
façons différentes, pour le mettre de bonne grâce,
& tâcher d’attraper ce que je croyois le bel air;
î’avoue que. j’étois bien fou : mais je m’apperçois
que je ne le fuis guère moins de m’amufèr à écrire
toutes ces bagatelles.
le fus donc reçu moufquetaire. J’étois préfenté
de trop bonne part pour ne le pas être. Je fis la-
campagne de 1701 , en Allemagne. Je brûlois du
defir de me diffinguer , j’eus le bonheur d’y faire'
quelques aérions qui furent remarquées & qui m’atti-
rèrent des louanges : je crus que ce fèroit tout ce
que. j’en retirerois. L’hiver fiiivant , étant à l’ordre à
Verfàilles , notre général me reconnut. N’êtes-vous
pas, me dit-il, le moufquetaire qui a fait telle &
Oiij
I
«4
Mémoires
telle aâ ion. Je lui répondis que j’étois bknheu»
teux qu’il daignât fe fouvepir de moi , & que je
tâcherais dans la fuite de me rendre plus digne de
fon attention. Je veux , mterrompifil, vous mettre
en état d’y réuflir. Quand vous aurez reçu l’ordre,
venez chez moi , vous m’y trouverez. J’exécutai
f es ordres. On me fit entrer dans fon cabinet. Je
«s
crus ma fortune faite. Je ne me trompai pas en-
tièrement- ; car il me donna trente louis d’or de
pne lettre qu’il écrivit devant moi au minifire de
la guerre , en me recommandant de la lui rendre
en main-propre. Je ne fais ce qu’elle contenoit;
mais quand jg l’eus remifè , le miniflre me dit de
k venir trouver le dimanche fuivant , à l’iffue de
fon dîner. Je n’y manquai pas. D’abord qu’il me
yit, il me fourit; & prenant un.papier fur fa table*
il me le donna , en me difant d’aller remercier
mon ' .protecteur. D’aboird que je fus ford, je re*
gardai avec empreffement ce que contenoit ce bien
heureux papier : je trouvai que c’étoit le brevet
d’une lieutenance de cavalerie dans un ancien corps.
Je fus fi tranfporté de joie de me voir avancé après
ma première campagne , que je ne me poffédois
pa\ J’allai dans ce tranfport remercier mon pro-
tecteur.- Je laififai. à mes yeux & à mes geûes le
foin de lui exprimer ma reconnoHTance : & il n’a pas
tenu à moi, dans les campagnes fuivantes, de me
faire tuer pour lui en donner des preuves.
i
DE M. ‘D’ ARUtNT 1ÈRE SJ arç
Le lendemain j’allai chez monfieur île Roccador ;
ma vanité tréuvoit trop, fan compte à l’inftruire de
ma bonne fortune , pour différer plus long~tems à
lui en faire part II me reçut en effet comme fi
j’euffe été fon fils. J’y trouvai à-peu-près la même
compagnie que la première fois ; & ce qui me fit
ain véritable plaifir, la dame dont j’ai parlé y étoit
auffi. J’en, reçus mille honnêtetés; j’y répondis en
homme qui fe pique de faveur un peu le mondé.
£he fiat plus fenfible à ce que je lui dis que je ne
m’y étois attendu : je ne croyois que plaifanter,
mais je me vis embarqué dans une affairé plus fé-
rieufe. Elle me dit qu’elle iroit le lendemain chez
une de fes amies & qu’elle m’y préfenteroit fi je
voulois me trouver à la comédie. J’acceptai la propo-
fition, & nous fumes fi contens l’un de l’autre, que
nous n’en demeurâmes pas là. Il n’étoit pas facile
de fe. voir chez elle auffi fouvent qu’elle Pauroît
defiré ; elle me dit ce que je devpis faire pour m’in-
troduire chez fon amie , & j’y réuffis.
Il venoit dans cette maifon une dame qui fe
croyoit encore jolie , quoiqu’elle ieût quarante ans ;
mais, elle avoit une fille qui l’étoit véritablement ,
& qui . s’étoit gâté l’efprit à force de vouloir trop
en avoir. La dame qui m’avoit préfenté haïffoit
également toutes les deux ; la mère , parce qu’elle
lui avoit enlevé un amant dont eUe ne fe foucioit
point; & la fille , parce qu’elle plaifoit à fon mari.
Oiv
L
ai 6 Mémoires
Ces fujets de haîne étoient affez légers , & même
affez extraordinaires pour les faire partager à fon
amant. Mais les femmes font fouvent ennemies pour
de moindres fujets , 6r ne veulent pas qu'on héfite
à époufer leur querelle. Elle me pria de les tour*
ner en ridicule. Je lui avens envoyé quelques vers
dans les lettres que je lui avois écrites , ainfi je
navois point ff’excufe pour autorifer mon refus ;
d’ailleurs je n’étois pas en droit de lui rien refufeti,
Ainfi, la première fois que je la vis , je lui donnai
ce rondeau.
» ' »
RONDEAU.
Je n’aime pas que gentille femelle
Tranche par trop de la fpirituelle:
Que fans finir , m’étale les bons mots
Que Plutarçus enfeigne en fes propos.
Lieuxcommuns font le refuge des fots^
Je veux, fans plus, richefTe naturelle:
Moins haïrois qu’une beauté cruelle ,
Tout Amplement me dît, nefeio vos ;
Je n’aime pas.
A quarante ans que l’on fafTe la belle ,
Autant qu’à vingt peut faire une . . . •
C’efl m’écorcher & me brifer les os.
Quoique ma chair aifément fe rebelle
Lorfque je vois de tpls eufiodi nos ,
Je n’aime pas.
DE M. d'àrbentières* 217
Je partis quelques jours après avoir fait ce mau-
vais rondeau , & je n’ai pas fil quel en avoit été
le fuccès. Je me trouvai aux batailles d’Hocftet &
<le Ramillies; je fus bleffé à cette dernière, & peu
s’en fallut que je ne reftaffe fur la place. Mon
père mourut .l’année fuivante , ma mère l’avoit
devancé de quelques mois. J'eus permiffion d’aller
faire un tour chez moi pour y recueillir les trifles
débris de leur fuccèffion. J’avois befoin d’argent ;
je vendis tout ce qu’on voulut acheter , & je donnai ,
pour un millier de pifloles , ce qüi en auroit valu
deux fi j'avois été en état de le faire vkloir par
moi-même.
Le régiment où je fervois encore , mais où j'étois
devenu capitaine , fouffrit beaucoup ; il fut mis en
quartier d’hiver dans une ville de la province de
Normandie , où les hommes & les chevaux eurent
le tems de fe rétablir ; & c’eft dans cette ville qu’il
m’afriva des chofes qui ont détruit les efpérances
de ma fortune, en m’obligeant de quitter nori-feu-
' lement le fervice , mais de me retirer dans les pays
étrangers. Si le leéfeur trouve quelque chofe d’ex-
traordinaire & même d’incroyable dans ce que je
vais rapporter , je le prie de s’én prendre à la bi-
s
zarrerie de mon étoile , qui après de fi faciles 6c
de fi heurèux commençemens , me préparôit une
fuite fi différente.
Bien des gens n’écrivent le plus fouvent que pouf
1
aiS Mémoires
* * *
jetter du merveilleux dans leurs ouvrages , aux dé-
pens du bon-fens & de la Vraifemblance : ce ni'eft
point-là mon caraâère. J’écris des chofes vraies , & je
ne fuis que trop fâché qu’ elles le foient ; je répan-
drais fur des menfonges inventés à plaifir plus d’a-
grémens qu’on n’en trouvera dans ces mémoires.
Les vérités triftes ne font point fuiceptibles de bons-
mots ni de plaifanteries ; ceux qui préfèrent des
fables divertiffaates à des faits férieux , ne trouve-
ront pas leur compte avec moi.
Un homme qui avoit fait une afTez belle figure
dans le monde , 8c qui avoit mené la vie de gar-
çon jufqu’à quarante ans , s’avifa de fe retirer dans
yhe maifon de campagne qu’il avoit auprès de la
ville où j’étois en quartier d’hiver. U pouvoir pré-
tendre aux meilleurs parfis , cependant il devint a-
moureux de la fille de fon bailli , & fe détermina
à l’époufer. Elle n’étoit pourtant ni jolie ni riche : l’un
l’autre font-ils toujours néceffaires pour féduire le
cœur d’un homme ? le caprice 8c l’étoile préfident plus
que toute autre chofe fur les mariages. Ce gentilhom-
me, qui fe nommoit Desbarreaux , n’avoit eu du fieu
qu’une fille , que fa femme' avoit nourrie elle-même.
Cinq ans après fon mariage» elle étôit autant aimée de
fon mari que le premier jour » mais craignant peut-être
qu’il ne vînt à changer » elle prévint ce malheur en fe
laiffant mourir elle-même. Desbarreaux fut très-fen-
fible à cette perte , 8c jura de ne fe jamais remarier.
DE D’ A RB ENTIÈRE S.
• - Sa petite fille , qui fe nommoit Placidie , étoit $
jolie à cinq ans, que fi elle pouvoit éviter les ra-
vages de la petite-vérole", à quinze ce devoit être
un prodige. Desbarreaux en fit fon idole , & l’éle-
va avec des foins & une tendreffe infinis. livres,
maîtres , infirumens , rien ne fut épargné pour lui
donner des talen$. Pour l’efprit 6c le coeur , il ne
youlut s’eu rapporter qu’à lui-même.. Placidie étoit
suffi fpirituelle que jolie , & fut bientôt l’admiration
de. tous ceux qui venaient chez fon père. Rien de
puérile , dans fes actions , rien de commun dans fe$
manières ; fes demandes 6c fes réponfes étoient au*
deffiis de fon âge ', & l’on admjroi.t en elle une
douceur , une politeffe confommée , 6c une égalité
d’humeur inaltérable. A tout cela , la nature avoit
ajouté une voix auffi aimable quand elle parloit,
que npriffante quand elle çhantoit. Elle danfoit ,
elle deffinoit. .... Que fais-je ce qu’elle ne faifoit
pas en perfeâion! ■
. Tant qu’elle ne fut qu’un enfant , Desbarreaux
reçevoit chez lui toiis fes anus; mais dès qu’elle
eut atteint l’âge de douze à treize ans , fa maifon
fut inacceffible, fur -tout aux jeunes-gens. Ceux à
qui elle avoit plu , & 1? nombre n’en étoit pas mé-
diocre , furent bien étonnés de fe voir refufés. Les
ims;la demandèrent en mariage, les autres tâchèrent
de gagner des domeftiques pour s’introduire dans
la. maifon; mais les uns 6c les autres firent des dé-
120 Mémoires
marches inutiles : Desbarreaux avoit bien d’autres
yues pour fa fille.
J’avois entendu parler de Placidie , comme d'une
choie extraordinaire , fans y avoir fait beaucoup
d’attention, car j’avois d’autres affaires. Les femmes
.de mon quartier d’hiver étoient alTez jolies , & n’é-
toient rien moins qu’indifférentes. J’étois dans un
âge où l’on prend tous les plaifirs qui fe préfentent.
Peu touché cependant des commerces où le liber-
tinage fait l’unique agrément , je voulois que le cœur
eût quelque part dans mes engagemens. J’aimois,
à la vérité, avec alTez d’inconflance , mais j’aimois
de bonne-foi. La femme du lieutenant -général étoit
une petite brune , qui avoit de l’efprit autant qu'en
peut avoir une provinciale qui n’a pas été trop bien
élevée ; fes yeux étoient vifs , fa gorge étoit pafr
fable, & fon enjouement étoit agréable : mais ce.
qu’elle avoit de plus joli , c’eft qu'elle penfoit auffi
favorablement de moi que je faifbis d’elle. Tour
cela, dès que nous nous vîmes, nous embarqua.
Le tems que je ne pouvois lui donner , je le facri-
fiois au jeu ou à la chaffe ; fbuvent même elle
partageoit avec moi l’un & l’autre de ces plaifirs.
Quand je jouois avec elle, j’étois sûr de gagner.
Elle avoit de la délicatefTe , & croyant qu’un offi-
cier n’a jamais trop d’argent, elle vouloit que fa
perte me tînt lieu de ce qu’elle n’oloit me donner
ouvertement. Je lui en favois bon gré , mais je lui
DE Mi d*Arbenti%res. tlx
rendois en bijoux ce que je lui gagnois au jeu. Notre
affaire alloit le mieux du monde; fbn mari étant
à Paris A la pourfuite d’un procès , rien ne nous
contraignoit.
Le lieutenant - colonel de notre régiment , qui fe
nommoit Dubourg , étoit un brave homme, ami
chaud , mais plus propre à fe rendre maître d’un
ouvrage l’épée à la main , qu’à réduire une femme
par les réglés de la galanterie/ Il s’étoit mis au rang
des adorateurs de la lieutenante- générale. H n’étoit
pas le teiü; elle étoit le rendez-vous de tous les
cœurs de la ville , ils pkuvoient chez elle ; c’é-
toit-la volière de madame * * *, fi bien décrite par
RoufiTeau: mais j’étois le préféré.
'Dubourg t tel que je viens de le dépeindre , parla
dès qu’il en trouva^l’occafion , & le fit d’une ma-
nière très-fignificative. La lieutenante , foit par amour
pour moi , foit par indifférence pour lui , ne l’é-
couta que pour le bien gronder. Très-expreffes dé-
tentes lui furent faites de bazarder jamais de pareils
difeours. Il ne te le tint pas pour dit ; & la parole
lui étant retranchée , les lorgneries & les petits foins
allèrent leur train. Elle en fut importunée J elle te
maltraita de plus belle , & le réduifit à lui faire des
menaces. Menacer une femme qui te croit jolie ,
qui eft la première, ou du moins la fécondé per-
fonne de la ville , c’efl une injure atroce , impar-
donnable: auffi jura-t-elle de s’en venger. Je lui
*
I
*•
r
lit M î M ÔîRÊ S
parus propre à lui donner cette fatisfàétiori: êHè
m’expofa feS fujets de plaintes contre Dubourg*
rti’exagéta l’horreur de fes torts, 6t finit par me
demander fi je l’aimois. Si je vous aime , madame l
lui répondis - je ; en ' doutez -Vdus ? J’allois enfiler
une longue tirade de tehdres proteftations , lorfqu’eBë
reprit ainfi : Ce n’efl pas par des parafes , mais pa#
des aérions que vous me prouverez vos fentlmensi
Dubourg me déplaît , il m’a offenfife ; défeites-diof
de lui. Je fuis fon inférieur, lui répondis-je; niais
quand il ferait lè rtiieri-, aucun grade ne s'étend
jufqu’à l’amour , & je né ferais pas en droit d’ex*»
ger de lui de ne vous point aimer, de né vous lé
point dire , & de ne point aller chez voiis ï
Vous né m’entendez point, interrompit -elle brus-
quement , ou vous faites fèmblant de ne pas m’én-»
fendre: battez-vous contre lui* tuez -le, ou dé lui
donnez la vie qu’à condition qu’il ne pardîtra ja-
mais devant lues yeux Quoi , madame f lüî
dis - je , vous voulez que je me coupe la gorge avèd
mon meilleür ami , parce qu*il vous aime & qtie>
vous le haïffez ? c’efî tout ce que je pourrbis feifref
s’il m’avoit enlevé votre coeur. : ... Ainfi dohc ÿ
*
reprit-elle, vous ne voulez rien faire péuf üné 1
perfonne qui a tout fait pour vous ?. . . : Voilà cé
que c’eft, Continua-t-elle, (pré d’avoir dés bdntétf
pour des aventuriers , qui font les braves & lés
matamores en parlant de leurs proueffes imaginaires y
DE E b^AïLÈËNf 1ÈRE SJ Üf
& qui refafent quand on leur demande une faible
preuve de leur courage. Va, lâche ! pourfuivit-elle ,
je trouverai quelqu’un qui me vengera de Dubçurg
& de toi. Je la laiffai exhaler fa colère , je fort»
ùûtl s lui rien dire , bien réfolu de ne revoir jamais
une femme fi dangereufe. J
: La faifon s’avançoit ; * je èroyois partir dans!
huit ou dix jours , qu’ainfi je n’aurois pas dé
» • * -
peine a t’éviter; inais la chofe tourna tout autre-*'
ment. * •' >
.* Dubourg, qui rie (avoir rîèn de cette conver-*
fation * dont je n’avois pas jugé à propos de lui
Élire Confidence $ -continua de lorgner la lieutenante-^
générale , & de la’ faivre par-tout où il pouvoir
la trouver. Il fut bien étonné de voir que non-feu-^
tement on lui rendoit coup -d oeil pour coup -d’œil
9
mais aufli qu’on le regardoit très -favorablement;
Il s’approcha d’elle , il s’enhardit -, parla encore une
fois. Ce n’étoit plus cette femme qui avoit voulu
le dévifager ; à toutes ces rigueurs* avoient fuccédë
les manières les plus doucés & lès plus engageantes;
H preffe, il profite de la conjoncture en habile
homme, demande une converfation £lus particu-
lière , l’obtient & reçoit un rendez-vous pour lé
lendemain. Jugez de l’impatience avec laquelle le
paflionné Dubourg l’àttendoit. La nuit ne fat que
trop longue pour lui ; idées agréables , longes lé-
, *
gers, avant - goûts de plaifirs , tout en fut. Lui quf
Mémoires
le plus mal-propre de tous les hommes , &
qui le foucioit le moins de ne le point être , vou-
lait aller en polie à Paris , pour paffer la nuit chez
le baigneur ; mais ayant fait réflexion que la fatigue
du cheval lui feroit peut-être préjudiciable , il le
contf"* 3 de le poudrer & de le parfumer julqu’aux
veux; l’habillement guerrier ht place à la parure
la plus efféminée. Quatre heures Tonnèrent , c’é*
toit l’heure heureufe , Dubourg vola chez la lieu-
tenante- générale. Il la trouva dans l’équipage d’une
perfbnne qui va fortir, ayant fon écharpe & fa
coëffe , demandant Tes gants & fon manchon. Cela
lui fut d’un mauvais augure. Monfieur , lui
dit- elle en descendant l’efcalier , vous m’auriez à
trop bon marché s’il ne vous en coûtait que deux
mois de perfévérance ; mon cœur le met à un plus
haut prix. Vous pouvez vous en rendre maître,
il ne faut que vous en rendre digne. . . . Qu’exi-
gez -vous de moi, madame, reprit-il, pour un fi
grand bonheur ?... La vie de d’Arbentières , dit-
fllp ; immolez - le à mon reffentiment , de manière
ou d’autre , & je fuis à vous. . . . Dubourg com-
battu entre l’honneur & la poffeffion d’une belle
femme qu’il adoroit , évita cependant cet appât fu-
nefte , il ne lui répondit rien. Le combat fut court ,
mais violent, & fa vertu triompha J’étois
bien fou, lui dit-il, de me laiffer tromper par le
foiv radouciffement d’une coquette ! J ’eftime fort
. • i • v
VOS
DE M. D’A RB E NT 1ÈRE S. 1%%
vos bonnes, grâces ; mais fi l’on ne peut les mé*
riter que par un affafîinat , je ne fuis point voire;
homme, pourvoyez - vous ailleurs... Et lui faifant
une profonde révérence , il ie retira: ce ne fut ce»;
pendant pas fans la regarder encore.
*
De^x foldats de ma compagnie Te trouvèrent de
meilleure compofidon ; dix piftoles données ou
promifes à chacun , leur firent entreprendre de mal»
fàflinér , lorfque je ferais à la chafife. Malheureu-
fement, le jour qu’ils avoient choifi pour exécu»
ter leur projet , la chafife avoit été vive , j’avois
tiré jufqu’à mon dernier coup , & je revenois ac-
cablé de gibier & de laffitude. Je pafifois feul dans
un petit bois, à deux cens pas de la maifon de
Desbarreaux. Un de ces coquins me lâcha un coup
de- fufil , à bout portant, tout au travers du corps.
Ma gibecière amortit, le coup ; & tandis que je
regardois d’où il pouvoit venir, l’autre me tira le
fien dans l’épaule , & me la rompit. Je tombai
- noyé dans mon fang ; ils me crurent mort , & fe
retirèrent à la ville. Je ne l’étois pourtant pas; mai&
peu s<£Q folloit Desbarreaux revenok chez lui ; il'
me trouva combattant entre la mort & la vie. Le
jour tombok, de façon qu’il eut quelque peine à
me reconnoître. Enfin m’ayant regardé de plus près i
f
Quoi, M. d’Arbentières , s’écria-t-il, c’eft vous!
Je ne répondois rien , je n’en avois pa$ la force ;
je ne l’entendois même pas. Il envoya fon valet
Tome VI. P
nfi Mémoires
chercher du lecours. On m’emporta chez hikfur
taie échelle. On eut toutes les peines du monde
à me déshabiller; mon habit & ma chemife étoient
enfoncés dans ma plaie. Le chirurgien la trouva
mortelle. Lorfque je fus revenu à moi , je vouloir
qiTon me tranfportât à la ville ; Desbarreaux s y
oppolà & me pria de relier chez lui jufqu’à ma
guérifon , m’affurant que j’y ferais auffi bien que
chez moi. C’étoit un galant homme, &t j’avais
lié une véritable amitié avec lui ; ainli j’acceptai
fon offre. La cure fut longue & difficile. Bien m’en
prit que le chirurgien , qui me panfa , fût habile
homme» Enfin je guéris ; il ne me falloit plus que dix à
douze jours pour me mettre en état de monter à che^
val. Le régiment étoit parti. J’avois mandé mon.
accident à moniteur de Roccador, qui m’avoit fait
obtenir im congé de fix femaines ; mais il étoit fur
le point d’expirer.
Un jour, en caufant avec Desbarreaux fiir le
malheur qui m’étoit arrivé , il me dit qu’il avoit
imaginé d’abord qu’on vouloit me voler; mais
que m’ayant trouvé- mes habits & mon argent , il
avoit changé de fentiment. ... Je me doute , lui.
répondis-je , d’où vient le coup; mais puifque j’en
fuis échappé, il eft inutile die faire un éclat.
Dubourg m’étoit. venu voir ; il m’avoit conté
tout ce que je viens de dire de la lieutenante^
générale. Il m’avoit dit quelle n avoit pu fe dé-
DE M. D’ARBENflfcHES.
guifàr quand la nouvelle de mon aMny s’étok
répandue , &E qu’elle avoit lai/Té paroître une ma-
ligne joie. Ce récit avoit fortifié mes foupçons ,
pu : plutôt les avoit confirmés : mais quelle ven-
geance peut-on tirer d’une femme ! Je l’avois ai-
mée, j’en -avois été aimé. Quelque indigne que
fon procédé la rendît d’aucun mé nag ement , je
refpe&ai mon choix, &: j’eus la déficateffe de dit
fuader Dubourg & de l’empêcher de croire que ce
* fût die qui m’eût fait aflafîiner.
• Je n’avois point vu Placidie pendant ma mala-
die ; Desbarreaux n’avoij: éu garde de me la. faire
Voir, depuis que j’étois guéri , quelque peu redou-
table que je fuffe. Pâle , défait , à peine revenu
des portes . de la mort , pouvois-je tenter la plue
belle fille du mondé ? Le politique & défiant Des-
barreaux en jugeoit autrement; & voulant préfer-
ver fa fille de la plus légère apparence de danger,
il la déroboit à la vue de tous les hommes , plus
foigneufement qu’on ne cache lès efclaves.du fé-
rail. . . . Eft-jJ poflible -, lui dis-je , que je ne verrai
jamais mademoifelle votre fille , ôc que vous ne
joindra pas cette obligation à toutes celles que je
vous ai ! je ne la verrai qu’en votre préfence; je
•ne la verrai qu’une fois. Le cruel réfifta , j’infiflai;
enfin vaincu par mon importiyûté , il y confentit
ayec une peine infinie. .
Nous .avons, de . certains preflèndmens fur les
Pij
Mémoire»
malheurs qui nous doivent arriver. Une trifieflê
involontaire , une agitation dans l’elprit , une ré»
volte le coeur \ mille mouvemens inconnus
nous frappent, nous troublent. Tel étoit l’état de
Desbarreaux en me permettant de voir fà fille...*
Eh bien 1 me dit-il , d’un air embarraffé , Placidie
loupera ce foir avec vous. Ami cruel ! à quelle
épreuve mettez-vous mon amitié ! que votre eu*
riofité m’afflige ! que je crains qu'elle ne me fbk
funefle !... Je voulus tourner ion inquiétude en
plaifanterie , mais elle étoit trop férieufe. J’eus pirié
de lui; & fans un je ne fais quoi, plus fort que
cette pitié, j’aurois renoncé à la vue de Placidie:
c’eût été le bonheur de fon père & le mien. Je
n’aurois pas/à la vérité , la plus belle femme & la
plus accomplie de l’univers ; mais Desbarreaux feroit
•encore en vie; 'mais je ferois en France], protégé
par monfieur de Roccador , qui m’avoit promis
de prendre foin de ma fortune, qu’il avoit fi bien
commencée. Voilà les trifles réflexions où je me
livre malgré moi ; elles m'accablent : «lies ennuient
fans doute Je lefteur , je les finis.
Je trouvai Placide infiniment au-deflTus de tous
les récits qu’on m’en avoit faits & de tout ce que
j’en avois imaginé. Elle étoit dans un négligé mo-
defte, mais propre. Un battant -l’œil, fait à l’air
de fon vifage, en accompagnoiî le tour, & lia
donnoit une grâce infinie. Une feule choie m’en
1
I
de M. d’Arbentières a&9
déplaifoit , c’eft qu’il cachoit à mes regards avides
lès oreilles & une partie de fon cou. Deux cor-
nes d’un ruban citron relevoient la blancheur de
fon teint 6c b noirceur de lès cheveux. De grands
yeux, trop brillans pour que je pulTe d’abord en
démêler b couleur , me parurent noirs quand je
' fus un peu plus accoutumé. Ils avoient 1a douceur
6c b tendreiTe des bleus, l’éclat' 6c b vivacité des
noirs. Sa bouche fermée faifoit admirer b beauté
♦
de fes levres j ouverte , elle préfentoit des dents
blanches comme l’ivoire. Son front, fes fourcils ,
fon nez , lès joues , fon menton , avoient leurs
grâces particulières , & toutes ces parties lèmbloient
concourir avec émubtion à cdmpolèr un tout ac-
compli. Un fourire gracieux, une'phyfionomie fine
6c Ipirituelle, mêlée de langueur 6c de vivacité,
ne büToient rien à délirer à ceux qui b regardoient*
• Une robe ouverte 6c négligée lailToit voir b finefle
& b majefté d’une taille déjà prefque toute for-
mée. Que dirai-je davantage ? S’il eft vrai que les
hommes foient une image des dieux , Pbôdie étoit
elle-même une déelTe.
Amour, n’en lois point irrité.
Celle pour qui ton cœur fe bleffa de tes armes
Celle qui dans les cieux lait ta félicité ,
Pfyché n’eut jamais tant de charmes.
Objet des vœux de tous les cœurs,
Piij
t
>4 i
130 Mémoires'
Divine & tendre cythérée ,
Tu n’as jamais dans l’éthérée
Offert aux immortels tant de charmes vainqueurs;
Je fis tous mes éfForts pour réfifter à fes char-
mes ; mais pour cacher à fon père ce qui fe pâffoit
dans mon cœur : Je ne puis mieux vous exprimer,
lui dis-je 9 ce que je penfe de mademoifelle votre
fille , qu’en la regardant de tous mes yeux. Ah !
Desbarreaux 9 il n’y a rien de plus beau fous le
ciel ! N’ajoutez pas , me répondit-il 9 ni de plus fé-
duifant : Regardez-la 9 admirez-Ia 9 louez-la 9 mais
ne l’aimez pas. Enfiiite il changea de converfation ;
j’en fus bien aife 9 car je commençois déjà à n’être
plus maître de moi.
Desbarreaux étoit grand nouvellifte K & fur-tout
très-profond pour juger des événemens politiques.
Il voulut tne mettre fur quelques-uns de cette
guerre. . . . J’aurois 9 difoit - il , fait telle ou telle
chofe en pareille occafion ; je me ferois fervi de
tel moyen dans une autre. Je le laiffois parler ; &
comme il s’échauffoit 9 il me donnoit ' quelquefois
le tems de jetter les yeux fur Placidie. Il y avoit
à table avec nous un vieux gentilhomme de fes
vôifins 9 qui tenoit merveilleufemênt bien fà partie
dans fes réflexions militaires & politiques : en un
mot 9 toute l’Europe leur paffoit par les mains.
Pour moi 9 je ne difois rien j mais Desbarreaux
DE M. d’Arb ENTIÈRES 13 1
m’adreflant la parole. ... Ne trouvez - vous pas ,
me dit-il , que, monlïeur a raifon ?... Je fuis offi-
cier , lui répondis-je , bon fujet , 6 c fournis à mes
généraux; lorsqu’on me commande quelque chofe,
j’obéis fans approfondir fi ce qu’on me commande
eft bien ou mal. Voulez - vous que je tranche le
mot ? j’aime mieux agir que parler. Jufqu’ici je
m’en fuis bien trouvé ; & fi vous m’en croyez,
nous ne pafTeronsr pas. le tems d’un repas deffiné
aux plaifirs , à nous étourdir par des ràifoimemens
inutiles & téméraires. Buvons , engagez la belle
Placidie à ajouter à la bonne chère que vous nous
Élites , un petit air.'... Si vous pouvez chant»',
lui dit Desbarreaux, fans vous incommoder, vous
ferez plaifir à ces meilleurs , 8c je vous le permets.
Placidie obéit , & voici ce qu’elle chanta.
Que le cruel amour tyrannife les coeurs^
Que l’affreufe bellone exerce fes fureurs ;
Je ne crains l’amour ni bellone :
Un buveur, avec du vin frais.
Vît tranquille ; rien ne l’étonne ,
Et l’on voit pour lui feul régner toujours la paix.
Je favois un peu chanter , j’avois plus de mé-
thode que de voix ; nous chantâmes quelques fcènes
d’opéra , qui finirent le plus agréable fouper que
j’aie jamais fait Je me retirai dans ma chambre,
Piv
iji Mémoires
amoureux au-delà même de ce que je me croyôis
capable de le devenir. Tous les mouvemens, tous
les defirs, toutes les idées; en un mot, toutes les'
extravagances de ceux qui commencent à aimer ,
je les éprouvai. Ce n’étoit pas le tout que d’aimer,
il falloit l’apprenidre à Placidie , & la rendre fen-
fible : deux . entreprifes peu faciles , pour ne pas
dire impoffibles. J’étois fur le point de partir; De£
barreaux, félon toutes les apparences, ne devoir
plus avoir la facilité de me la biffer voir. Je n’o*
fois m’adreffer à perfonne; tout étoit fufpeâ. J’aurois
voulu de bon coeur avoir encore l'épaule rompue.
J’allai à la chaffe le lendemain , & deux coups de
fùfil à travers le corps , auraient été le plus agréable
prêtent qu’on eût pu me faire; ils auraient retardé
mon départ Mais on ne trouve pas toujours des
afTaflins à point-nommé, & je n’avois pas le cou-
rage de m’eftrôpier moi -même. Deux jours fe
pallièrent fans imaginer le moyen de pouvoir fortir
d’embarras. J’étois défefpéré. Une imprudence ne
m’auroit pas beaucoup coûté à faire ; mais outre
qu’elle eût tout gâté , je me trouvois dans l’im-
poffibilité de l’exécuter ; je ne favois pas même
où étoit la chambre de Placidie. L’intelligence,
bonne ou 'mauvaife, qui fe mêloit de mes affaires,
«
y mit ordre. Cette aimable perfonne tomba malade
tout-d’unrcoup ; une fluxion fur la poitrine , avec
un* groffe fievre , mit fa vie en danger. Desbarreau*
DE M. D* A RB ENTIÈRE Se 13}
ail défefpoir , s’arrachoit les cheveux , & me pria
;de relier encore quelque tems , ou pour Paider à
la guérir, ou pour Paider à fupporter l’horreur dé
fa perte. J’y confentis fans peine. Le mal fat violent,
&c le péril- égal pendant quatre ou cinq jours : enfiii
les remedes, ou la nature , foulagèrent cette bellè
malade. Il n avoit point été queffion de me la cacher
pendant la maladie; j’étois à tous momens au che-
vet de fon lit , .& fon père , trop occupé de la
douleur , ne s’appercevoit pas qu’elle ne refafoit
rien de ce que je lui préfentois. Dès qu’elle fat
hors de danger , fes premiers regards furent pouf
•moi, elle employa fes premières paroles à me re-
mercier de mes foins. Je ^trouvai lë moment de lui
dire que je l’adorois : elle m’écouta , me crût ÔC
me perfaada qu’elle me croyôit avec quelque plaifir.
Le trouble où fa maladie avoit jette toute la mai-
fon , n’avoit pas donné le tems à Desbàrreaux ,
ni à la femme-de-chambre de Placidie , de farter
un manufcrit qui était far une' table. Je jett^i les
yeux deffus. Le titre me donna la curiofité de lé
lire , &c cette curiofité fat fuivie du deffeîh d’en faire
une copie : j’y paffai toute la nuit. On y Verrâ
quelles étoient les vües de Desbarreaux pour fa fille $
il s’explique lui-même , il faffit de le lire.
*
«
»
« Vous n’étiez qu’une enfant, lorfque madame
Desbarreaux mourut. Vous perdîtes en elle une
3.34 Mémoires
mère, tendre , appliquée à fès devoirs ; 8c moi ^
une époufe fidelle que j’aimois paffionnément. Vous
me confolâtes de cette perte ; 8c l’amour que j a-.
vois partagé entre vous 8c elle , vous le réunîtes
fur vous feule. Je vous aimai , non-feulement parce
que vous étiez ma fille ; mais parce que je décou-
vrais en vous toutes les qualités qui peuvent rendre
aimable. La nature 8c l’âge ont perfectionné votre
beauté ; mes foins , fécondés de vos heureufes difpo-
fitions, vous ont rendue telle que j’ofè dire, que.fi
vous n’étes pas accomplie , c’eft qu’il n’eft pas donné
à ime mortelle de l’étre. Je ne parle point en père
prévenu ; je parle en homme indifférent , juge équi-
table des chofes. Ces charmes 8c ce mérite , loin de
vous rendre heureufe, pourraient un jour vous être
funefles ; la nature 8c la fortune font rarement d’ac-
cord pour combler de leurs grâces un même fujet ,
8c il femble que l’une ne travaille qu’à détruire ou
à perfécuter les ouvrages de l’auère. Cependant,
Placidie , quoi qu’on nous difè de l’étoile 8c de la
deftinée , nous fommes en quelque manière les arti-
fans de notre bonheur ou de notre malheur. . J’a-
voue que la prudence. humaine a des bornes, 8c
qu’il arrive fouvent des revers inopinés , dont toute
notre prudence ne peut détourner la malignité ; mais
elle peut y remédier. La patience 8c la fermeté
nous foutiennent dans les difgraces. . J’ai tâché, de
fortifier votre ame 8c de la rendre inébranlable dans
/
I
t
DE ML d'Arbëntüris. 13}
ces événemens affreux qui dérangent la raifon la
plus forte. Mais comme j’ai mieux auguré du fort
qui vous attend, j’ai moins travaillé à vous armer
contre la mauvaifé fortune qu’à vous rendre digne
de la bonne. Vous avez dans vous-même de quoi
la mériter; mës confeils vous fourniront les moyens
de vous y maintenir. Pour cela, Placidie, il ne
faut vous en écarter jamais ; y joindre dans l’oc-
càfion ce que l’expérience & vos propres lumières
vous fuggéreront; réfléchir dans les «hofes fur les-
quelles le tems vous permettra de le fair^ & prendre
fur-le-champ votre parti dans celles qui ne deman-
deront point de remife. Mais comme ce que je
vous dis ici , eft trop vague , & que j’ai defcendû
avec vous dans des détails plus circonftanciés , la
peur que j’ai qu’ils échappent à votre mémoire ,
m’engage à. vous les donner par écrit.
« Vous favez, Placidie, que dès que vous avez
«
» eu l’ufage de la raifon, j’ai tâché de vous faire
» comprendre qu’il n’y a rien de fi élevé, où une
h fille qui a de Pefprit & de la beauté ne puifïe
» afpirer. Je voyois avec plaifir que les idées de
, •
* grandeur faifoient une agréable impreflion fur
» vous ; que fufceptible d’une noble ambition ,
» Vous defiriez avec avidité les plaifirs & les hon-
' * neurs que je vous faifbis entrevoir. Vous écou-
tiez mes confeils avec docilité , & vous préve-
> niez par vos queftions les chofes que je ne
%
I
i }6 Mémoires
h voulois vous apprendre que fucceffivement. Une
t» mémoire merveilleufe vous fâifoit retenir les
h événement & les exemples; une conception
h plus merveilleufe encore, vous faifoit réduire les
» préceptes or pratique. La philofophie, la fable,'
» l’hifloire , quoique je ne vous la montrafle qu’en
h paffant , n’avoient rien d’inacceflible à. votre
» pénétration. C’étoit uniquement l’art de plaire
» que je voulois vous montrer, & vous y avez
» fait des psogrès qui ont paflé toutes mes efpé-
. » rances. 4b vous dis toutes ces chofes, Placidie,
» non pour vous donner de la vanité ; mais pour
w vous Êiire voir combien vous ferez blâmable, fi
f* votre conduite ne répond pas à vos lumières, w
« Les hommes vécurent d’abord dans une éga-
lité de condition , que je ne crains pas d’ap-
peller ftupide. En effet, à qui étoit-elle favorable,
cette égalité } A ceux qui n’avoient ni l’efprit ni le
courage de s’élever. Les âmes baffes & communes,
y trôuvoient leur compte ; elles jouiffoient tran-
quillement d’un bien qui iè préfentoit à elles de
lu -même , qu’elles n’avoient pas la peine de fè
procurer par leur induftrie , qui ne demândoit ni
mérite ni fentiment.
» Cet état étoit fi peu de la nature de l’homme
qu’il n’a duré qu’autant que la groffièreté des pre-
miers tems l’a fait fubfifter. Le joug de l’égalité pa»
■rut odieux aux efprits bien faits, aux cœurs nobles;
DE M. D’ARBE'NTliRES. IJf
3s lefecouèrent. De-là fe font formés les royaumes,
de -là efl venue l’émulation. Les. fciences acquirent
«n fe perfectionnant, la fplendeur où nous les
voyons aujourd’hui. La fupériorité du génie &
celle des conditions. Alors on longea à polir les
moeurs , alors on commença à penfèr , à réfléchir.
La magnificence des édifices & des habillemens fuo
céda aux vêtemens de peaux d’animaux & aux ca-
vernes j alors les plaifirs , délicats & raffinés prirent
la place de la groffièreté. Ces mêmes hommes, qui
ne différoient , pour amfi dire, des bêtes que par.
la figure , devinrent véritablement des hommes fpirw
tuels , éclairés. Le goût , la potiteffe , la circonf*
peétion, la déférence, les vertus civiles &i morales ,
les rapprochèrent de cette divinité dont ils avoient
à peine confervé l’idée. Alors ils s’apperçurent qu’ils
avoient une ameraifannable Sc capable de deflèins
immortels ; alors enfin la beauté commença à jouir
de fes droits : Us en connurent l’excellence , ils en
fen tirent le pouvoir , elle devint le charme des yeux ,
l’enchantement des fens & la félicité de l’ame.
9
» Que vous auriez été malheureufe ; Placidie 9
fi vous étiez née dans la barbarie de ces premiers
tems! Devenue le partage du premier pâtre ou du
premier chaffeur fous la main duquel vous feriez*
tombée ; réduite à travailler de vos mains , à vivre
dans une trifte campagne 9 chargée des détails d’un
ménage défagréable & embarraffant ; à quoi vous
*3$ Mémoires
eût fervi votre beauté ? de quel avantage vous euflent
été les qualités brillantes que vous poffédez? Obfcur-
cies , confondues dans l’ignorance générale , elles
n’euflent contribué ni à votre fatisfaéHon ni à votre
i
gloire. Grâces au ciel, Placidie , vous êtes née dans
le plus éclairé de tous les lîedes , parmi la nation
la plus civilifée de l’univers ; franqoife , en un mot,
» La tendrdTe que j’ai pour vous , gênée dans
les bornes étroites des tendreffes ordinaires , me
donne des vues bien plus vaftes & plus relevées
fur votre fujet , que n’en ont la plupart des pères
pour leurs enfans. Je veux que votre fortune fafle
autant de bruit que votre beauté ; & comme l’une
efl merveilleufe , je veux que l’autre le foit auffi.
Faite comme vous êtes , vous pourriez choilir .dans
tout ce qu’il y a de meilleur parmi tous les parti-
culiers du royaume; mais, Placidie, vous n’êtes
point née pour être la femme d’un fimple gentil-,
homme ou d’un riche traitant ; c’eft encore peu
pour vous d’arrêter vos efpérances au frivole avan- ■'
tage d’avoir im duché. Quand vous vous en rien-,
driez là , les perfonnes qui vous rechercheraient
ne font point en état de confùlter leurs coeurs &
leurs yeux fur leurs mariages ; monfieur de L. , . .
vous en fournit un aflèz bel exemple. Outre cela,
l’elprit de débauche & de diflipation régné fouve-,
rainement parmi la plupart des jeunes-gens. Ils n’ont
ni conduite ni jugement. Hébétés ou libertins, ik ;
/
. V
DE M. d’Arbentières.' 139.
partagent leur vie entre le jeu, les femmes & la
diflipation. Libre des préjugés d’une éducation po-
pulaire, vous, devez prétendre. , Placidie, à quelque
chofe de dus. Le prince de * * eft le feul digne de
vous ; St dès que j’aurai terminé quelques affaires
effentielles qui me retiennent ici malgré moi , je
veux vous conduire à fa cour. Cependant, comme
vous aurez à vivre St à vous accommoder aux
coutumes St aux mœurs d’un pays que vous ne
connoiffez pas , j’ai jugé à propos de vous laifler
par écrit ce que je penfe là-defïus. Imaginez-vous
donc que , fords de France l’un St l’autre , fous
quelque prétexte fpéciemc, j’aurai trouvé le moyen
de me préfenter au prince de**, & de vous y
présenter vous - même ; qu 'après lui avoir demandé
fà protection, & pour vous St pour moi, nous
nous établi dons dans les états , & que le prince
frappé de «votre vue , comme il le fera indubita-
blement , fendra naître dans fon cœur les premières
impreffions d’une tendre furprife , faura vous dif-
tinguer dans tous les endroits où il fera , St où
j’aurai foin de vous faire trouver adroitement; qu’en-
fin vous lui aurez plu. Alors je folljciterai de l’em-
ploi dans fes troupes. Il ne manquera pas de me
demander ce que vous deviendrez pendant mon
abfence : je lui répondrai que je me difpofe à vous
mettre dans un couvent, St que fi je l’avois ofé,
je l’aurois prié de vous mettre auprès de le prin*
j
*49 Mémoires.
ceffe. Le prince, charmé de cette ouverture , faifir^
l’occafion de vous voir à portée de recevoir fés
vœux ; & voici de quelle manière il faudra vous
conduire alors.
» Attachez-vous à la perforine de la princeffe }
étudiez fbn humeur ; ménagez les personnes que
vous connoîtrez pofféder fa confiance;. faites fervir
leur faveur à procurer la vôtre : & fi vous en ve-
nez jufqu’à gagner fes bonnes grâces , n’oubliez rien
pour. les conferver. Soins affidus, ferviçes empref*
fés , refpeâs infinis , obéiffance aveugle , fecret in-
violable, attentions circonfpeâes , louanges fines,
flatteries délicates, mettez ^out en ufàge. Enjouée
eu férieufe fuivant l’occafion , trille ou gaie félon
les événemens ; faites -vous toute à tout. Evitez
les intrigues & les cabales. Tâchez de ne nuire à
perfonne , ou ne le faites qu’à coup-sûr , & fi adroite-
ment que le foupçon n’en retombe point fur vous.
Paroiffez du dernier défintéreffement; fuyez la mé-
dlfance ouverte , l’efprit de haine & de parti ; ayez
avec vos compagnes de la modeflie, de la dou-
ceur ; que les avantages -que vous avez fur elles
ne vous donnent ni froideur ni mépris ; gagnez les-
fières par vos déférences ; apprenez l’art de fe bien,
mettre à celles qui ne feront entêtées que de leur- 1
beauté j admirez celles qui voudront pafifer pour
fpirituelles , relevez leurs bons -mots pour y ap-
plaudir ; jouez avec les joueufés , parlez de galan-
terie
de M d’A R B É N T ï i R E S. 14!
. terleavec les Coquettes , de piété avec les prudes,
de fciencé avec lès fkvarites , d’ajuftemens aveé
Cellés qui ne fevent parler que de pompons &
de garnitures. Complaisante avec les difficiles ,
libérale avec les avares ,• réfervéè avec toutes en
général, répondez à l’atnidé de celles qui vous en
témoigneront ; entrez dans les chofes qui leur
feront pîaiftr , compâtiffez à leurs peines, à leurs
chagrins , à leurs dégoûts. Ecoutez , dérobez même
finement leurs fecrets , fans paraître curieufe ; niais
ne cfctès jamais les vôtres. Q’on ne découvre en
toùs ni orgueil , ni inégalités , ni tracafleries; qu’dh
Ae voùs trouve ni myflérieufe ni évaporée. Ob*
fervéz une jufle médiocrité qui ne tienne ni du fsC-
Aïeux ni du rampant. Marquez du goût & du dit-
éemement , mais n’aflèâez pas d’en montrer. Con-
vehea plutôt d’un fentiment ridicule que de con*
fefter opiniâtrément. Simple, mais propre dan» vo-
•tre parüre , ne vous diffinguez que par votre beauté,'
que par votre bonne grâce. Donnez un libre accès
à votre toilette, kiflez-voois voir eri cornettes de
•
Mut & en robe de chambre , afin que l’on con-
Aoiflè qu’il n’y a rien de mandié ni d’étranger dans
vos charrties. Sur -tout ayez dans toute votre con-
duite une circonfpeéfion qui defcende jufqu’au fcru-
pute Vous ferez éclairée, vous aurez des envieufes ,
des jaloufes , des ennemies. Né -donnez de prife
à perfonne , & que l’attention la plus opiniâtre à
Tome VI. Q
241. Mémoires
examiner^ y os aôions, Toit inutile pour celles qui
vous examineront , & glorieufe pour vous,
» À peine paraîtrez -vous à la cour, que tous -
les jeunes- gens, empreffés autour de vous, com-
battront entr’eux à qui vous 'paraîtra le plus paf-
fionné ; ce ne feront que louanges , qu’affiduités ,
que foins, que regards. Mais, Placidie, c’eft ici
que je vous demande une pratique rigoureufe des
confeils que je vais vous donner.
» Les Italiens , naturellement galans , pouffent
volontiers la pailion jufqu’à l’idolâtrie; amfi n’ef*
pérez pas que votre indifférence , votre fierté, vos
mépris, le tems ou les réflexions guériffent ceux
que vous aurez bleffés. Non , PJacidie , ils vous
aimeront jufqu a la mort. De tous les adorateurs
que vous fufcitera votre beauté, regardez comme
les plus dangereux, non pas les plus qualifiés, non
pas les plus riches; mais les mieux faits, mais ceux
pour qui votre cœur aurait du penchant à s’intéreffer. •
Vous êtes fille Placidie, & dans les premières ar-
deurs dune jeuneffe inconfidérée ; à votre âge on eft
fufceptible , on fe laiffe aifément entraîner, finon au
plaifîr d’aimer, du moins à celui d’être aimée. Quel
charme plus féduifant pour une jeune perfonne ,
que de voir à fes genoux un cavalier aimable,
exprimant par toutes fes aéliôns , par toutes fes pa-
roles, l’amour dont il efl véritablement pénétré I
Comment fe défendre de ces douces langueurs, de.
/
IL
DE Mi D* ARBENTIÈRE S. 143,
ces tendres proteftations , de ces fermais paffion-
nés, de ces expreffions flatteufes & infirmantes , de
ces larmes attendriffantes ? Comment réfifter à ces
mouvemens vifs & tumultueux qui s’élèvent dans
notre ame , à cette douce révolte de tous lès fens t
à ces tranfports féditieux • qu’eftite la pféfence
d’un objet aimé? Tout eft contagieux dans ce9
occafions ; tout nous féduit & nous perd; un
regard , un gefte , un rien porte le poifon dans
le cœur.
» Ceft donc uniquement de vous - même qu’il
.faut vous défier. Régnez fur votre cœur, & per-
sonne ne s’en rendra maître. . N’aidez point voiis-
' même à vous vaincre , & vous ferez invincible.
Appeliez votre raifon au fecours de votre cœur ,
ôt l’ambition au fecours de votre raifon. L’une &
l’autre vous garantiront d’un péril d’autant plus à
craindre qu’on s’y laiffe entraîner avec moins de
répugnance.
« En vain , vous promettriez-vOuS.de tenir fecret
un engagement que vous auriez pris avec quelqu’un ;
croyez-moi , Placidie , tout devient public ; le prince
l’apprendroit infailliblement, & ne voudrait point
d’un cœur, dont un autre aurait eu les prémices;
vous verriez en un moment toutes vos efpérances
anéanties. Le prince vous abandonnerait par mé-
pris, & votre amant par crainte. Plus le prince
vous aimerait , plus il ferpit fènfible à l’injure que -
« Q>i
144 MÉMOIRES
vous loi feriez. La Moindre jaloufie eft une oflfenfe*
pour un amant puiffant. J’avoue qu’il y
t dus occafiorts, où , pour réveiller une tendrefïe»
ifloupté dîtfls an v cœur qui na ni défiance, n?
foupqons , ni difficultés à combattre , on peut verfer
ce cœur utfe ombre de jaloufie , fondre une
apparence d’infidélité ; mais cfcs démarches font S
tes & demandent tant de ménagemens, què
k ne vous confèiBerob jamais d’y avoir recours,
fl faut connoître à fonds le caractère , la délkatefle
£t les fentimens de celui qu’on vent fondre de
tromper’, & plus que tout cela, être fure du pou->
voir de fes propres charmes. Il y a fi peu de dif->
férence entre alarmer un amant & Foffenfer, que
iouvént au heu de ranimer fit paffion , on le ré-
volte, en le filet en fureur.
. . *► Je fers tant de fonds fur votre conduite , que
je me perfhade aifément que vous éviterez tous
ces écueils , ou que vous vous, en débarrafférez
»vec efprit. Jufqu’ici je vous ai parle de la ma-
nière dont vous devez vivre à cette cour , il efl
teins de voie prefcriré ce qüe vous devez faire avec'
le prince de. < . .
, >» N’allez point j à la première ouverture décla*
tée en fouVerain , c’eft-à-dire , en homme qui ne
veut point languir , & qui n’aime que pour être
heureux; n’allez point, dis-je, vous rendre préci-*
pitjuiunent. Une conquête qu’il- coûte peu à faire ;
DE M. d’ARBENTIÈRES. 14)
coûte peu à abandonner. N’allez pas non plus, par
une néfiftance trop foutenue , donner à fes defir$
Je tems de s’émouffer. Ménagez votre coeur 6c I4
lien. Comme nous ne Tommes pas maîtres de no|
fentimens , je n’exige pas de vous que . vous l'ait
miez dans l'infant qu’il vous déclarera Ton amour *
<
ce feroit peut-être l’exiger inutilement. Je fouhaitç
que vous éprouviez le pouvoir de cette heureufif
fympatWe qui fe trouve erçtre deux cœurs faits l’un ‘
pour l’autre; mais 9 fi c’eft trop fouhaiter, agifiea
du moins avec lui de forte qu’il puiffe croire qu*
vous êtes fenfible , & qu’il foit content de vous*
L’efiime & la reconnoiffance éblouiflent une ame
> » * *
prévenue , 6c palTent fouvent à fes yeux pour un
véritable amour. Le tems , Ton mérite , fa perfonne ,
fâ tendreffe , fa puiflance , votre ambition , votre
propre intérêt, votre raifon, votre cœur , tout
contribuera à vous le faire aimer. Alors fervez-vous
de tous vos charmes , de toute la déhcateffe de
votre efprit & de toute la fenfibilité de votre amâ»
Oubliez le prince daqs les momens où il s'oubliera
lui-même pour ne paraître qu’amant.
Recevez fes bienfaits avec pl^iiir , ipais fans em«
preffement 6c fans avidité ; ne les excitez point par
des tours artificieux. Les grands feigneurs aiment
à donner , (nais ils veulent être maîtres de leurs
grâces ; une apparence d’avarice ou d’intérêt , ré-
volte leur délicatelTe, Ne fonger qu’à s’enrichir ^
Qüj
246 Mémoires
ce n’eft pas aimer , c’eft trafiquer honteufement ;
ce n’eft pas fe donner , c’eft fe vendre. Ain/î ,
quels que foient Tes bienfaits , paroiffez toujours
Élire plus de cas de la main dont ils viennent, que
du préfent môme. Tâchez cependant de vous pro-
curer un nom & un établiffement. L’un & l’autre
font une reffource contre Knconftance ou contre la
mort d’un amant.
«
* » Sur toutes chofes , Élites un bon ufage de votre
faveur & de vos biens ; ne tombez ni dans des
profitions extravagantes , ni dans des épargnes in-
dignes ; ne foyez ni prodigue ni avare. Ne le dis-
putez point à la princeffe môme fur la magnificence
des meubles , des équipages & des habillemens; uni
trop grand fafte attire l’envie & la haine. Fuyez
auffi Fautre extrémité , elle avilit , elle rend mépri-
lable.
h Ménagez-vous des créatures; rendez aux uns
des bons offices auprès du prince , par le moyen
du favori ; mais en ce qui ne regardera point les
affaires de l’état , dont , fi vous voulez m’en croire ,
vous ne vous môlerez jamais : obligez les autres
pour vous - mêftie. Jouez peu , plutôt encore par
complaifance que par goût ; une joueufe s’expofe
à de terribles inconvéniens ; une groffe perte dé-
range l’efprit & la fanté. Quelles démarches ne
fait -on pas quelquefois pour la réparer? On n’a
plus d’argent; on veut en recouvrer à toute forcer
de M. d’AiCbentières. 147
on fait le befoin où nous fommes ; on nous en
offire : & qui, fou vent? Croyez-moi, Placidie, ce
ne font point des gens défintérefles ; la reconnoif»
fance qu’ils exigent de vous eft toujours infiniment
au-deffus du plaifir qu’ils vous ont fait : & voilà
le viai moyen de fe perdre.
» Si la fortune vous fufcite quelque rivale , tâ-
chez d’abord de la faire fervir de triomphe à vos
charmes. Emplpyez-les , ces charmes , à retenir le
prince votre amant, ou à le ramener s’il vous
échappe. Malgré tout ce que vous aurez pu foire ,
cédez au tems avec fagelfe , ce ne fera peut-être
qu’un feu paffager. Sur -tout ne l’aigriffez point par
des reproches amers , par des hauteurs , par des
fiertés exceffives , par une jaloufie emportée & fii-
rieufe; ne recourez ni aux injures, ni aux menaces;
employez la douceur , la complaifance. Que vos
yeux couverts de pleurs jettent fur lui des regards
mêlés, de douleur & de tendreffe ; que votre lan-
gueur & votre abattement foient les feuls inter-
prètes de votre défefpoir. Ne demandez pas incon-
fidérément à vous retirer , dans les premiers tranf
ports d’une paffion naiflante : un facrifice ne coûte
guère à foire aux perfonnes qu’on commence d’ai-
mer , & vous feriez peut-être prife au mot. Armez-*
vous de force & de patience. Le prince, qui ne
trouvera nulle part ce qu’il aura trouvé en vous ,
reviendra .de lui -même , & votre gloire en fera
Qiv
N
I
«4? M i H O I * E 9 ' Î
d'autant plus brillante, & v.os plaifirs d’autant phu
purs , que vous ne devrez fon retour qu’à votre
beauté, qu’à votre mérite & qu’à vos bonnes ma*
nières.
• v> Dans le calme heureux d’une tranquille in»
telligence , ne chicanez point le prince par des
déiicateffes mal - entendues , par des raffinemens
outrés : un amour qu’on veut trop fubdiifer , s’d*
vapore. S’il arrive entre vous de c es refroidifiè»
mens , de ces langueurs , ou de ces brouilleries
imparables de l’amour , produites plutôt par le
défaut du tempérament qu^ par celui du coeur ; ne
les regardez point comme un fujet de plaintes,
comme un crime ; travaillez à les étouffer par votre
prudence , plutôt qu’à les entretenir par votre al*
aération. N’eu accufez point le prince ; on ne peut
pas toujours être de la même égalité d’eiprit)
nous ayons nos mernens d’impatience & nos cha-
grins.
» Si la guerre ou quelqu’autre raifon l’oblige à
fe parer de vous ; lorfque vous lui direz adieu ,
fixivez les feuls mouvemens de votre cœur. C’eft
connoître peu l’amour., que d’employer de bellea
paroles pour dire adieu tendrement.
» De la douleur dans les. yeux , des difcoura
fans ordre & fans fuite , triftes regards fans affec»
tation , de la fincérité dans la douleur comme dans
les paroles j en un mot , un je ne fais quoi de
»
DE H p’A#t§ B#tf llRES. «-A9'
#■
jdoi a te d’amer tout eqfqœble , qui pafieccnt fois
«Tiw .coeur dans un aut/g., ffo^fat ipjeH? .que 94
pourr oient faiçe Je$ difcops l«s plus Moquais, çq
qui fe pa $je ^ans une ante tendre , accablée dç4
frayeurs de la féparaôon ôf df§ hpflreurs de l’ahr
fence.
» Si vous ayez des enfâss » appliquez - voue
toute entière à leur éducation ; que l’aiUQur que j’ai
pour vous , foit la réglé de celui que -vous aureg
pour «u*. boirez r leur des fentimens digues de
leur naiflaace. bTépargneZ rien pour leur procure*
les meilleurs maîtres» faites -,en venir dé France t
1 1-îtalie m vous en fournit pas.
* »
y :Sj yous ©bfervez exactement tout ce que je
viens de yous pteferire , affûtez ■ vous , Plaçidie *
que vous ferez la plus hewre\ife & la plus ijluflre
perfonne de votre' fexe. Pçut-être vivrai-rjé aflèg
long - tems pour ajouter aux confejls que je voua
donne aujourd’hui , èeux qu’exigeront les conjono»
turcs différentes où vous vous trouverez, & pour
yous voir jouir de votre bonheur. Si je meurs aut
paravant , j-emporterai la confolante fatisfaâjpn que
je n’aurai rien oublié de tout ce qui pourrait corn»
tribuer à votre élévation, & de tout ce qui poiiri
toit la rendre agréable & folide ». i
\ '
Il y avok paffablement de vifion & d’extrava-i
gance dans ces merveilleux projets de Desbarreaux :
150 Mémoires
*
Oétoit véritablement bâtir des châteaux en Elpâgne;
Par malheur , je vins imprudemment renverfer tout
- l’édifice. Cette leéture me furprit. D m’avoit tou-
jours paru un homme de bon fens , incapable d’i-
maginations auflî creufês que celles-là.
Après cette le&ure, je remis le manufcrit à fa
place, & la copie dans ma poche. Je n’en parlai
point à Placidie ; j’avois. des chofes plus prenantes
à lui dire ; je ne fongeois qu’à l’avancement de
mes affaires auprès d’elle. Enfin , foit qu’elle n’eût
pas donné dans les grandes idées de fon père, foit
que d’étoile prévalût, Placidie, telle que je Pai dé-
peinte , Placidie deffinée à la plus haute fortuné
par le plus viiionnaire de tous les hommes , borna
tes vues & fon ambition à la conquête de mon
cœur. D ne s’agiffoit plus,, lorfque nous fumes d’ac-
cord de nos fentimens , que de trouver les moyens
de les conduire à une fin heureufe. C’étoit-là le
/ '
point de la difficulté.
Desbarteaux , plus clair-voyant qu’Argus , m’exa-
minoit d’une étrange forte. Sa 'fille étoit guérie ,
je l’étois auffi. Mon congé reiiouvellé pour quinze
jour , expiroit. Je n’avois aucun prétexte de relier
chez lui , ainfi ma préfence commenqoit à lui devenir
infupportable. Peut-être qu’il avoit fini fes affaires 9
qu’il fe difpofoit à fon voyage , & qu’il n’attendoit
que mon départ pour fe mettre en chemin. .
• J’étois au chevet de Placidie , je tenois un livre
de M. d’ArbentiIres. 151
dans lequel je feignois de lire , tandis que mes yeui
n’étoient occupé? que du plaifir dé la regarder;
Elle étoit plus belle' & plus éclatante qu’avant fà
maladie.
t
r •
\
\
Tel au milieu de fa carrière ,'
D’un nuage profond fortant vi&orieux ,
Plein de grandeur & de lumière .
Le foleil éclate à nos yeux.
*
. »
La comparaifon eft un peu ufée; mais n’importe J
elle paffera en faveur de la vérité.
4 Desbarreaux entra d'ans la chambre de fa fille,'
t
La poche de mon jufte-au-corps mal fermée , lui'
laiffa entrevoir la fatale copie; tout lui étoit fut*
peét. Il voulut en badinant s’en faifir ; j’y portai
heureufèment la main. Ne peut- on favoir ce que
c’eft que ce papier ? me dit-il , voyant qù’il avoit
manqué fon coup. Non, lui dis-je en riant, c’eft
Fhiftoire de mes amours. Cela doit être curieux ,
répondirent en méme-tems le père & la fille : faites-
nous -en part. Vous n’y trouverez rien, leur dis-
je, qui foit digne de votre attention. Placidie in-
fifta, malgré les lignes que je me tuois de lui faire;
Desbarreaux mé preffoit de fon côté; je ne favois
plus comment me défendre. A la fin je m’armai
d’un peu d’effronterie.’ Puifque vous voulez abfb-*
himent , leur dis - je , favoir ce que contient ce
Mémoires
papier , je yai$ vous fatisfàire , quoique ce Toit mettre
ma vanité à une terrible épreuve, 6c qu’il ne mç
convienne guère de m’ériger en auteur. Ceft une
hiftoriette que j’avois écrite pour amufer Placidiet
elle n’eft encore qu’ébauchée. Attendez juiqu’à de»
main , je la reverrai 8c vous la trouverez moins
mauvaife qu 'aujourd'hui. . . . Telle qu’elle eft , ré-
pondit Desbarreaux , liiez -la - nous ; on fait bien
qu’un cavalier n’eft pas obligé d’écrire comme un
académicien. Il n’eft pas tard , la fànté de Placi-
die lui permettra de vous écouter , fans en être
intéreflee. 11 fallut obéir : uji peu de préfence d’ef^
prit 6c de mémoire me furent d’un grand fecours
dans cette occafion. Ainfi dope , mon manuferit
r f .
^ la maip 6c que je tournois du côté de la min
ipille , un guéridon à mes côtés fur lequel il y avoit
un ftan)beau, j’imaginai fur-le-champ une aventure
dont le leâeur fè paflera fort bien.
Ma mémoire comjnençoit à peiner terriblement,
je difois peu de chofes en beaucoup de paroles ÿ
çn pn mot , je battois la campagne. Cependant
Desbarreaux $c Placûjie donnèrent mille louanges
4 mon hiftoire. Celles du père m’étoient fufpeéles j
mais celles de la Allé m’étpient-fi agréables , que
j’aurois bien voulu lui montrer fur-le-champ de
quel effort d’imagination j’avois été capable. La
yanité eft inféparable de l’amour. Qu’on dife tout
ce qu’on voudra , il n’y a point d’amant qui. nq
DE Al D'AUiENtliRES.
foît bien àife que fa mattréffe lui trouve autant d*eiî
prit que dé tendreffe. On doit à Felpfit la délica»
tefle dè Texpreffion. Lfe cœùr penfê , mais Fefprié
perfuade. J’àvôuë qu'il èfl quelquefois dangereux
d’affeéter d’en avoir ; il y a même des o'cCafiottS
bù il ne fout point - eri avoir du -tout : mais il
fout le fufperidre , & non pas l’anéantir. Je metg
bieh de la différence entre te dérangement & lé
trouble d'un amant que la paillon déconcérte , ti
le iilence ennuyeux ou les difcours fotiguans d’un
ftüpide. Infenfiblémerit je tombe dans la di Agita-
tion ; à dieu ne plaifè que je m'y égare plus long-f
teins. *
■ Je remis motif manufcrir dans ma poche , & il
n'eA fut plus parlé; on fevit , & la complaifancé
de Desbarfeaux f&t ait point qù’il Voulut bien' que
je foupafle avec fa fille. Je devois partir dans deux
jours : cette démarche lui parut fans COhfi*qaehce^
Nous filmes de la plus belle humeur du mondé,
nous dîmes mille jolies choies , nous chantâmes,
& je m’enflattimai de plus eri plus. Je fus pourtant
fi bien le maître de mes yeux & de nia langue
que Desbarreaux , qui exafninoit jufqu'à mes geftes ,
tie put former aucun foupçort ; au contraire ,*chahné'
3e ma Æfcrétion & Ai refpeél que j’avois pour
Fhofpitalité , if me' reconduifit dans ma chambré
6c me renouvella certt fois les proteftatiorts d’ami-
. fié les plus empreffées. Je lifois dans ffes yeux qué
MÉMOIRES-
Son fecret lui pefoit , & qu’il mouroit d’envie de
s’en foulager en m’en faifant confidence ; mais j’é:
îudai la chofe adroitement ; & pour détourner ab-
solument toutes les idées qu’il pouvoit avoir , je
me Souviens que je lui dis : Au nom de dieu , ne
me laiffez plus voir Placidie. Jufqu’ici je me fui?
défendu de fes charmes ; mais , outre que je ne vous
promets pas d’avoir toujours la même force & le
même courage , je veux bien vous avouer que je
Suis d’une impatience & d’une indiscrétion horrible.
Si je venois à l’aimer , je ne pourrois m’empêcher de
lui dire , même devant vous ; & fi je faifois la moindre
impreffion fur elle, on m'écorcher* plutôt tout vif,
que d’exiger de moi de ne m’en pas glorifier. Cette
maudite démangeaifon de parler de mes bonnes for-
tunes, lorfque j’en ai eu, m’en a fait. perdre mille.
Tel eft mon caraâère, je ne croirois pas être heu*
reux , fi mes amis ignoroient que je le fuffe. Je
remarquai que cet aveu lui faiSoit plaifir , &c il fe
retira en me fouhaitant le bon-Soir.
J’avois mes vues en lui parlant de la forte. Il
étoit bon de lui donner de moi cette mauvaife im-
preffion , afin que prévenu de mes étourderies , i|
ne fût pas fcandalifé de quelques traite de vivacité ,
s’il m’en échappoit quelques-uns auprès de Placir
die , fuppofé qu’il me la laiSïat voir encore une fois.
Quand on veut tromper quelqu’un , il faut, autant
qu’on peut , le mettre hors de défiance. Une cir*
DE M. d’ARBENTIÈRES.
*•
confpeâion trop foutenue paroît affe&ée , * & ce
ne# pas toujours par les arrangemens les plus or-
dinaires qu’on réuffit.
Dès que je fus feul , je longeai férieufement à
ce que je devois faire pour me rendre heureux. Mon
imagination ne me préfenta rien. Je roulai dans ma
tête , mille deffeins dont , l’exécution étoit impoffihle
ou darçgereufe. Je voulois une chofe, j’en vo\ilois
une autre, je les voulois toutes enfemble ; & à
force d’en vouloir , je n’en choifis pas une. Lq
"jour vint , & je me trouvai aufli irréfolu que lorque
je m’étois couché.
Un moment après , Desbarreaux entra dans
chambre tout efferé. Monfieur d’Àrbentières , me?
V ’
dit-il , quoique vous m’ayiez donné hier une* lé?
gère idée de votre indifcrétion, je vous croijs homme
1 fage, & je vais vous donner une marque effentielle
de la confiance que j’ai en vous. M. le duc de....
vient aujourd’hui chaffer fur ma terre ; je n’en fuis
pas connu : peut-être ne viendra-t-il pas chez moi ,
peut-être même ne fait-il pas % j’ai une fille ; mais
peut-être aulfi qu’il le fait , & que cette chaffe ne
s’eft projetée que pour venir dans ma maifon , fous
prétexte dé s’y délaffer, mais en effet pour voir
Placidie. S’il la voit, il eftliifceptible , infailliblement
il en deviendra amoureux , & je fuis un homme
défefpéré. Levez- vous , je .vous prie, & vous ha-
billez. Je n’ai perfonne en qui je puiffe me con-
25$ Mémoires
fur fa terraffe , qu’on entendit un grand bruit de
cors & de chiens , & que nous vîmes paroître le
duc de avec toute (a fuite. Madame de Car-
rière furprife de cette arrivée imprévue , n’eut pas
le tems de cacher Placidie , & nous fumés tous fi
déconcertés , que le duc avoit déjà demandé deux
ou trois fois le nom de cette belte perfonnë, fans
qu’on lui eût répondu. Carrière, à qui il conve-
fioit de fatisfaire fa çuriolité , étoit dans un em-
barras 'étrange. Dë dire que c’étoit fa fille,' il n’y
avoit point d’apparence ; il étoit connu de la plu-
part de ceux qui étoient avec le duc, qui favoient
bien qu’il n’en avoit pas : de dire que c’étoit la
fille de Desbarreaux, c’étoit trahir fon ami. Enfin,
prenant fon parti fur le champ , il lui dit qu’elle é-
toit la femme du gentilhomme qu’il voyoit dans le
jardin , & qu’ils étoient tous deux venus lui rendre
vifite. Je fus fur le point dé le démentir, tant je
voyois d’inconvéniens dans le perfonnage que j’al-
Iois être obligé de jouer : mais ayant fait réflexion
que fi Placidie n’étoit pas ma femme, elle pourroh
bien la devenir; tirant un bon augure de ce que
Carrière venoit de dire , je m’avançai jufqu’au bord
du mur , & fis une profonde révérence au duc de. . . .
qui ne s’en apperçut pas , tant il étoit occupé de
Placidie. Mais ayant jetté les yeux fur moi : Quoi ,
d’Àrbenrières , me dit-il ? c’efl toi ! Je ne te croyois
pas marié moins encore poffefTeür de la plus
*
I
DE M. D* A RB EN TI ÈRES. 259
belle femme de France ; je t’en fais compliment ,
& prends part à ton bonheur. Là-deffus il defcen-
dk de cheval. La terraffe donnoit'fur la campagne.
Carrière ouvrit une porte qui y donnoit aufîr , &
le duc entra. J’étois dans des tranfes mortelles , que
j’étois contraint de renfermer au fond de mon
1 - 7
cœur.
. Placidie me rafïura : elle fe démêla de toutes les
politefles &• de toutes les chofes flatteufes qu’on
lui dit, avec un efprit & une modeftie qui me char-
inèrent & qui me rendirent la vie. Carrière étoit
le gentilhomme de la province qui faifoit la meil-
leure chère ; il pria le duc de lui foire l'honneur
«de fè rafraîchir dans fe maifon. La propofition fut
acceptée fur le champ ; & ce feigneur , après être
refié plus d’une heure à table, 6c s’être rempli le
Cœur de tous les charmes de Placidie, auxquels il
donna mille éloges , remercia Carrière de fo bonne
réception, monta à cheval, 6c me pria d'aller le
Voir aVant mon. départ , dans un château qu’il ha-
bitait à quelques lieues- de là.
Je dirai toute mâ vie qu’on ne peut dller contre
fon étoile. Ce fut cette étoile qui me conduifit
chez DeSbarreaux , 6c qui , malgré toutes fes pré-
cautions , me fit voir fe fille ; ce fut elle qui dé-
truifit fes vafles deffeins en la rendant fenfible à
mon amour ; ce fut elle qui fit venir le duc de . . .
chei Carrière; ce fut elle, en un 'mot; qui fut
Rij
i
160 Mémoires
caufe de tous les événemens qui me redent à ra*
conter*
Desbarreaux Tut que le duc de . . . avoit vu Pla-
çidie*, & il le fut prefqu’aufli-tôt qu’il fut arrivé
chez Carrière. Jamais douleur n’a été plus forte;,
jamais frayeur n’a été plus vive que la fienne. Il
fat plus d’une heure fans pouvoir parler. Enfin pre?
nant fon parti, il réfolut de la venir chercher, de
la mettre dans un couvent jufqu’au teins de fon
départ , qu’il avanceroit le plus qu’il pourroit , en
me priant de me rendre à mon régiment dès le
lendemain.
Dans cette refolution , il monta à cheval, &
partit. Par malheur il avoit oublié quelque chofe
.dans la chambre de Placidie, il revint far fes pas
pour le chercher ; il y monta, & le premier objet
qui le frappa en entrant , fat * la clef de fon bu-
reau, que la précipitation avec laquelle elle étoit
partie lui avoit fait oublier. Desbarreaux , toujours
méfiant, voulut en vifiter tous le? tiroirs; il n’alla
pas loin fans être payé «de fa curiofité , & fans
trouver ce qu’il ne cherchoit pas. C’étoit une lettre
que j’avois écrite à Placidie , elle fervoit de ré-
ponfe à une des fîennes; elle étoit intelligible &
n’avoit pas befoin de commentaire. Je. la remer-
ciois de la bonté qu’elle avoit eue de répondre à
mes fentimens ; Je l’exhortois à perfévérer dans le
deffein où elle étoit. de me rendre heureux, & à
DE M. D- Arb entière s. Î6l
confentir à tout ce qui ne blefferoit point fa ver-
tu, pour fe donner à moi. Je la félicitois de n’a-
Voir point adopté les idées de fon pere, & de ne !
plus fentir de répugnance à le- tromper ; je me fé-
licitois moi -même du bonheur de lui plaire ; je
finifTois én Taffurant que puifqu’elle partageoit mon
impatience, j’efpérois que nous la verrions bien*-
tôt ceffer. Quel coup' de foudre pour Desbarreaux !
il ne pouvoit en croire fes yeux. Une autre ré-
ponfe ne lui donna plus lieu de douter que je
n’aimaffe fa fille, qiie je n’en fuffe aimé & que
je ne fûffe tous fes fecrets. Il éprouva qu’il n’ar-
rive jamais un malheur fans un autre ; mais ce
dernier lui fit oublier le premier. Après s’êtré bien
emporté contre Placidie & contre moi, après m’a-
voir donné tous les noms que mon procédé lui
parut mériter , il forma la refolution de tirer ven-
geance de l’injure que je lui avois faite , quelque
peu d’égalité qu’il y eût entre un homme de cin-
quante-cinq ans & un autre qui n’en avoit que
trente. À toute cette colère fuccéda une triftefTe
&: un accablement qui le rendit immobile. Il fit
néanmoins un effort fur lui -même, il monta à
cheval. Nous le vîmes arriver pâle ,& défiguré ;
nous nous imaginâmes , Placidie & moi , que la
vilîte du duc de .... , en étoit la caufe , & nous
étions bien éloignés de foupçonner que nous y euA
fions part* Desbarreaux , incapable de fe çontrain-
Riij
l6l MÉMOIRES"
dre , iqe regarda d’un air irrité , que j’attribuai en-
core uniquement à fon chagrin. Il me dit féchement
qu’il fe trouvoit mal , & qu’il me prioit de lui céder
m a place dans fa chaife. La demande étoit jufte ;
je montai fur fon cheval , & nous partîmes tous
trois fort intrigués. Desbarreaux, qui étoit défefi»
péré de ce qu’il venoit d’apprendre de nos affaires,
foupiroit à tout moment. Placidie qui craignoit que
fon père ne lui fit un crime de ce que le duc de. . . .
l’avoit vue , gardoit un profond filence , & n’ofoit le
regarder. Moi , qui voyois au moins une partie de
mes projets dérangés , & qui m’étois flatté de pou-
voir prendre avec elle des mefures juftes , ou pour
faire confenfr Desbarreaux à notre mariage , ou
pour nous marier à fon infu ; je n’étois pas moins
agité. Nous arrivâmes : Desbarreaux fe mit au lit
avec une groffe fievre. Le lendemain fon mal devint
plus violent, & enfin on défefpéra de là vie. Il
demanda Carrière, qu’on alla chercher fur le champ,
& qui arriva le foir meme. Le curé , par l’avis
du médecin, lui dit de fe préparer à la mort, &c
qu’il n’avoit plus que quelques heures à vivre. Il
ei reçut l’arrêt fans murmurer. Il nous fit venir,
Placidie & , moi , auprès de fon lit , & après que
tout le monde , hors Carrière, fut forti de fa cham-
bre , il nous parla dé la forte.... « Moniteur,
» me dit - il d’une voix mourante, en s’adreffant
» à moi, vous avez abufé de ma confiance & de
DE M. D* A RB ENTIÈRE S. 1 63
» mon amitié. Dans un autre tems je n’euffe pas
» borné mon reffentiment à de (impies reproches ;
» mais aujourd’hui que je regarde les chofes d’un
» autre œil que je ne le faifois il y a trois jours,
» loin de m’emporter contre vous , je vous fais
» mille remerciemens de m’avoir empêché d’exé-
» çuter les coupables deffeins que j’avois fur Pla-
» cidie. Vous les favez, fans doute, c’eft pour-*
» quoi je ne vous en parle pas. Je vais rendre
» compte à dieu de mes actions , je ne dois plus
» fonger qu’à lui démander pardon de mes éga-
» remens, & qu’à le fléchir. Vous avez plu à ma
» fille ; votre mérite & votre fageffe me font ef-
» pérer qu’elle fera heuretife avec vous ; je vous
» la donne. Et vous, ma fille, pourfuivit-il, en
# fe tournant de fon côté , pardonnez à un père
h que fon amour pour vous avoit aveuglé. Je dé-
<
» telle les pernicieux confeils que j’avois eu l’impru-
# dence de vous donner ; & je mourrois incon-
» folable, fi je croyois qu’ils euffent fait la ir|pin-
» dre impreffion fur votre cœur. Effacez -les de
» votre mémoire & qu’il n’en foit plus parlé. Ré-
» parez par votre vertu , par votre modefiie &
» par votre fidélité, les idées ambitieufes & pro r
h fanes que j’avois youlu vous infpirer. Faites plus,
# enfeveliffez dans un filence éternel ces funeftes
h çirçonftànces de ma vie; épargnez à la méinoirp
» de votre père les erreurs où il s’étoit abandonné.
R iv
1
4
Mémoires
» Mon fils , reprit-il çn me prenant la main, car
» je ne dois plus vous traiter autrement , je vous .
» fais, en vous donnant Plaçidie, un prêtent dont
» j’efpere que vous me bénirez le relie de vos
» jours. Aimez-la & pour elle & pour moi : elle
» le mérite par fa beauté y elle le méritera par fa
» conduite; & je le mérite moi -même par tout
» ce que j’ai fait pour elle , fi vous en exceptez
» des extravagances , qui , grâces au ciel , n’ont
•*> point eu de fuites , & pour lefquelles vous me
» voyez pénétré du plus vif repentir. Je fens que
> ma mort approche , lailfez-moi donner ces der-
» niers momens aux penfées de l’éternité. Em*
» braffez-ipoi , mes enfqns. Carrière vous fervirâ
»
» de père , c’ell' un ami fidèle & généreux ; ü
» fait tous mes fecrets , & vous les apprendra.
» Adieu , foyez heureux , & recevez n\d. béné*
» diéliqu, »
Nous fondions en pleurs , Plaçidie , Carrière &
moi , & nous ne pûmes proférer une feule "parole 9
tant nous étions faifis. Desbarreaux fe Tentant affoi-
bli * &; voyant que nos larmes l’attendrilïoient ,
nous |it figue de fortir. Le curé rentra, & il rendit
l’ame entre fes mains. Plaçidie accablée de la plus
vive douleur, fe.jetta fur le corps de fon père;
orç eut toutes les peines du monde à l’arracher de
fa chambre. Loin de pouvoir la confoler , j’avols
moi-même befoin de confolation. Je la remis en&fè
ÇE M. d’ArbentiIres. 165
igs mains de Carrière qui l’emmena chez lui ; je
fis enterrer Dèsbarrçaux , je fus les rejoindre lç
lendemain,
Carrière commençant à ufer des droits de père,
que Desbarreaux lui avoit laiffés en mourant, me
dit qu’il ne croyoit point que je fongeaffe à époufer
Placidie avant la fin de la campagne ; que je ne
pouvois pas lui moins donner que quatre ou cinq
mois pour pleurer fon père ; qu’elle-même avoit
Je cœur trop bon pour donner les mains à un en-
gagement avant ce tems-là ; qu’ainfi il me con-
feilloit de partir au plutôt ; qu’à l’égard de nos
affaires , il en auroit autant de foin que des fiennes
propres. Que la terre où Desbarreaux étoit mort ,
ri’étoit plus à lui ; que méditant un voyage en
Italie , il la lui avoit vendue : mais que ’fi nous
voulions y rentrer, il étoit prêt à nous k céder,
finon que le prix de cette terre étant éneore en
fon entier , nous en , ferions tel ufage' que bon
nous fembleroit. Il finit , en me preffant de partir,
& me repréfentant qu’un plus long féjour m’eipo-^
foit à être arrêté , ou bien à perdre ma compagnie. *
Si j’avois canfulté mon cœur, j’aurois eu bien
des chofes à répondre à ces raifons ; mais enfin
quèlle que fut ma paffion pour Placidie , il falloit
accorder Ion devoir & le mien avec cette paffiori.
Je dis à Carrière que je lui obéirois & que j’allois
me dilpofer à partir. Pendant que je préparois mon
a 66 Mémoires
l
équipage , mon valet vint me dire qu’un homme
demandoit à me parler. Je donnai ordre qu’on le
fit entrer.
Après m’avoir demandé deux ou trois fois , fi
c’étoit moi qui fe nommoit monfieur d’Arbentières,
il me dit que fon maître l’avoit chargé de me ren-
dre cette lettre en main propre,, & qu’il me prioit
de lui faire réponfe fur-le-champ. Elle étoit d’un
de mes anciens amis que je n’avois point vu depuis
long-tems. Il me mandoit qu’il avoit des chofes à
me dire qui ne s’écrivoient point, & qu’il m 'im-
portait extrêmement de favoir ; que fi je vouloir
prendre la peine de monter à cheval & de venir
le trouver dans un endroit qu’il m’indiquoit, il me
donnerait des marques efientielles qu’il étoit tou-
jours mon ami. Je montrai la lettre à Carrière ,
qui me dit que je ne devois pas héfiter d’aller trouver
mon ami. Je montai fur-le-champ à cheval, & dis
à celui qui attendoit ma réponfe que j’allois la porter
moi-même.,
Courdaval (c’eft le.nom de mon ami) m’att en-
doit au rendez-vous. Nous nous donnâmes toutes
les marques d’amitié que peuvent fe donner deux
amis charmés de fe revoir après une longue ab-
fence. Il me dit naturellement qu’il m’avoit envoyé
chercher pour m’avertir de prendre garde à moi,
parce qu’on en vouloit à ma liberté. Monfieur le
duc de ... . ajouta-t-il, efl outré contre vous; vous
DE M. D’ÀRBENTltRES. %6j
l’avez trompé , vous lui avez menti. Il a fti que
vous étiez ici fans congé ; il s’efl fait donner une
lettre -de -cachet pour vous faire arrêter, & l’on
vous cherche pour vous envoyer à la baftille. Je
vous dirai de plus qu’il eft paffionnément amou-
reux de la belle perfonne que vous ayez fait* paflfer
pour votre femme, & que dès qu’il aura reçu un
Courier qu’il attend avec la dernière impatience,
* t • «
il mettra tout en ufage pour découvrir le lieu de
fa retraite. Ne me demandez point comment je fuis
inftruit ^ qu’il vous fuffife de croire que je le fuis
de bonne part. Votre congé eft expiré , non-feu-
lement votre compagnie eft perdue , mais on parle
. de vous conduire à la baftille pour des affaires d’état.
J’ai quelques mefures à garder, continua-t-il , qui
m’ont empêché d’aller chez Carrière , & qui ne
me permettent pas de refter plus long - tems avec
vous. Adieu. Si vous avez befoin d’argent , j’ai
cent piftoles à votre fervice : les voilà. J’ai de
plus un pafle-port pour deux perfonnes , dont vous
pourrez vous fervir , fi vous voulez vous retirer
en Hollande.
Le confeil étoit falutaire & ne pouvoit venir
plus à-propos. J’embraffai mille fois Courdaval,
en le remerciant de fa générofîté ; je refufai fon
argent , & je me contentai du paflfe - port* Je lui
dis mes affaires en deux mots , & je le priai , s’il
le pouvoit fans fe commettre , de venir confirmer
i
N
1 68 Mémoires
à Carrière tout ce qu’il m’avoit dit. J’eus quelque
peine à le faire confentir à cette démarche ; cepen-
dant je lui fis fentir fî clairement que Carrière tr
Placidie même pourroient croire que je leur en impo-
fois , qu’il fe rendit à mes raifbns.
Nous nous mîmes en chemin ; & dès que je
me fus un peù remis des frayeurs que m’avoit caufées
l’image de la baftille , je lui demandai par quel haforçl
il étoit dans ce pays. Il me répondit que j’avois
raifon d’en paroître furpris , & que fi je favois fes
aventures , j ’avoukrois qu’il étoit encore plus à plain-
dre que moi , puifque fes maux étoient fans remede.
11 ne tiendra qu’à vous , lui dis-je , que je ne les
fâche. Ngus avons plus d’une lieue à faire pour
nous rendre chez Carrière , & vous avez plus de
tems qu’il ne vous en fout pour ce récit. Courdavaf
ne fè fit point preffer , & prit ainfi la/parole. *
i
' « De quatre frères que nous ^étions , il en mou-
rut deux à Strasbourg. Je le fois, interrompis-je ;
j ’étois moufquetaire avec eux... J’étois Je plus jeune
de tous , pourfuivit Courdaval ; &*mon père ai-
moit fi paflionnément celui qui reftoit avec moi,
que ne pouvant plus fouffrir toutes les marques de
prédileftion qu’il lui donnoit , je pris le parti d’allèr
fervir fur mei. A peine y avois-je fait deux cam-
pagnes, que ce fils bien^aimé mourut de la petite-
vérole. Mon père me rappella, & n’ayant plus que
9
I
J
de NL^d’Arb ENTIÈRES. 169
moi d’enfâns, il. ne* voulut plus que je ferviffe. Je
revins donc à Paris,, où je vécus comme tous les
autres jeunes gens ; m’abandonnant à tous les plaifirs.
Vous connoiffez mon humeur ; la plus belle femme
n’a jamais pu me fixer deux jours , & fouvent je
m’en dégoûte avant qu’elle ait eu le téms de me
rendre heureux. Je ne me donne point pour un
homme à bonnes fortunes, ni pour un homme d’un
grand mérite ; qims comme il faut peu ' de chofès
pour plaire & que je fuis d’une figure allez préve-
nante , je n’avois pas eu lieu de me plaindre des
femmes , jufqu a l’aventure que je vais vous conter.
» Madame de Rubin ell demeurée .veuve très-
riche avec deux filles. L’aînée étei't.fort aimable
lorlque je la connus. Mais quoiqu’elle n’aii pas en-
core vingt-cinq ans , elle a perdu fa beauté eüé
eft maigre , deflechée, quoiqu’affez blanche. Ses
yeux ont perdu leur éclat. Ce ne font plus des yeux
animés , dont les regards pénétraient jufqu’au cœur *
mais des yeux qu’il femble , que la. nature n’a faits
précifément que pour voir; enfin. de. tpusfes char-
mes , il ne lui reâp plus que de' grands cheveux
blopds, qui ne lui font pas d’pn. grand ufàge. , Je
ne vqus dis rien de fçn. 'humeur ;.la r fuite de,- mot»
difcours vous la fera connoître., U ;çfLbjoo; pourtant
que vous fâchiez qu’elle a fouffert la mêmerakér
ration, les mêmes changfmens que fon. vjfàge. Je
m’attachai à' elle, moins par goût que përJjahitüdei
270 Mémoires
Madame de Rubin & mon père demeuraient dans
la même maifon ; j’étois tous les jours chez elle;
mes afliduités auprès de fa bile lui fàifoient plaifir;
elle me regardoit comme un bon parti. Mon père,
de Ton côté , qui lavoit qu'elle étoit riche , & qui
délirait uniquement de me voir prendre un enga-
gement folide , étoit bien ailé -que je l'aimalTe.
Autorifée du contentement de fa mère , made-
«noifelle de Rubin me recevoit parfaitement bien.
Je ne fus -pas iong-4ems à lui perfuader^ue je l’aimois
& à favoir qu’elle m’aimoit aufli. Elle recevoit tous
les jours des galanteries de ma part * dont elle me
tenôit un compte infini. Je lui fkifois valoir les
moindres choies. Si je manquois une partie de fpec-
tacle , fi je rompois un fouper , je h’avois qu’à
lui dire que c’étoit pour elle ? elle me croyoit;
elle étoit charmée. Je lui dois cette juftice, mal-
gré tous les maux qu’elle m’a faits dans la fuite',
% »
qu’ü n’y a point de bons procédés dont ellè ne
m’ait comblé. Jamais fille n’a été plus généreute,
jamais fille ne- m’àvoit para plus digne d’être ai-
mée que je la trouvois' alors. Elle recevoit à mer-
veille mes amis , lorfque je les menois chez elle.
On y jouoit , on y faifoit des concerts ; les con-
certs & le jeu étoient toujours fui vis d'un très-bon
fouper. v
Pendant que nous vivions dans la meilleure in-
telligence du monde , & que , fatisfait de fon cœur >
V
!
de M. d’ArbentiÉres..
je me croyois revenu de toutes mes inconflances ,
mademoifellfe de Mené, fa cadette, revint du cou-
vent. Elle avoit dix-fept ou dix-huit ans ; c’étoit
une brune piquante par la beauté de fon teint. Je
ne vous en ferai point un portrait tel qu’on en
voit dans Cyrus ou dans Clélie; je vous dirai feule-*
ment qu’elle étort mille fois plus belle que fa fœur,
quoique fa fœur fe piquât de beauté , & qu’elle
eût raifon de s’en piquer. Pour l’efprit , je vous
avouerai qu’il n’étoit^que {impie naturel, & que
la fincérité & Pingériuké la rendoient charmante:
eu un mot, la nature dans toute fa fimpîicité s*ex-
primoit par fa bouche. Incapable de feindre , on
lifoit dans les yeux tous les fentimens d’un cœut
droit , tendre & confiant. Je la regardai d’abord ,
comme la fœur de ma maîtreffe, c’eft-à-dire, que
je ne reffentis rien pour elle. Je m’étôis étourdi fer
le plaiiir de changer.. Content du cœur de made-
hioifelle de Rubin , je me bornois à l’aimer & à
m’en faire aimer ; & puifque j’étois deftiné à me
marier , je me trouvois heureux dé pouvoir paffer
mes jours avec elle ; je preffois même mon père
de hâter mon bonheur : elle partageoit mes en>
preffemens. Mais pourquoi vous arrêter davantage ?
Lorfque ma paflion paroiffoit la plus vive \ foit
caprice, foit fatalité, je revins à mon naturel, &
je changeai tout-d’un-coup. Je me fis quelques re-
proches de mon inconftance , je ne pouvois me la
*7» • M i'M Ol'RE l
pardonner ; mais enfin je m’y accoutumai , & je
la trouvai fi agréable , que je n’eus pas la force
de m’en défendre. Je voyois tous les jours made-
«poifelle de Mené , je lui difois des galanteries qui
l’embarraffoient , & auxquelles elle ne répondoit
qu’en rougifiant. Je la louois fur fa beauté ; mes
louanges la troubloient , & j’étois charmé de fon
' trouble. Enfin, je lui dis que je l’aimois, je la priai
4e me croire : elle me répondit ingénûment qu’elle
ne • favoit pas ce que c’étoit qu’aimer ^ mais que fi
c’étok vivre avec quelqu’un , comme je vivois avec
l
ià fœur, aimer étoit quelque chofe, de bieji doux %
qu’elle n’en' favoit pas la raifon , mais quVle étoif
•quelquefois jalçufe de nos feptimens & dé nos dif»
cours. Hélas ! continua-t-elle d’un air encore plus
ingénu , vous me dites que vpus m’aimez & je
fais que c’eft ma fœur que vous aimez ; quelplaifir
prenez-vqus à me dire des chofes qui ne font pas
vraies ? Je n’ai point d’expérience : fincère , je crois
que tout le monde eft comme moi ; & fi j’allois
vous croire , je mourrois de douleur de me voir
trompée.. Ah J lui dis-je , en. me jettant à fes ge-
jxoux ; vous ne le ferez jamais ; je fens pour vous
mille fois plus d’amour que je n’en ai fenti pour
votre fœur. Je l’ai aimée , il eft vrai , mais je ne
vous avois point vue , & je vous jure que je n’avois
.pour elle qu’une paffion languiffante ; vous feule
pouviez remplir tous les vuides de mon cœur ; S
éprouve
DE M. D’ A RB ENTIÈRES. 273
éprouve auprès dé vous des tranfports & des vi-
vacités qu’il n’éprouvoit point auprès d’elle : j’étois
né pour vous adorer. Ne craignez rien , ajoutai-
je , en lui baifant la main ; le plus inconfiant des
hommes cefferoit de l’être pour vous , & ma vie
vous répondra de ma fidélité. Mais reprit - elle ,
nous trahirions ma fœur , ou du moins vous la tra-
hiffez , & je tremblé que vous ne me trahiriez auffi.
Si vous lifez dans mon cœur, vous voyez ce qui
s’y palTe ; je n’en fais pas bien expliquer les mou-
vement , mais enfin je fèns pour vous ce que je
n’ai jamais fenti pour perfonne. Pourquoi voüs dis-jé
toutes ces chofes ? Que je fèrois malheureufè ! que
vous feriez indigne , fi vote abufiez de ma confiance
& de ma bonne-foi ! . . Je n’eus pas le tems dé
lui répondre ; fit foeurétttri r màdemoifelk de Mené
nous laifla' feuls. Je fis -mes- efforts pour nié con-
traindre ;mais qu’on eft peü maître de fon cœur!
Elle me trouva rêveur & diftrait; à peine eus-je
la force de lui parler; élle-m’eri fit la guerre; je
lui donnai quelques mauvaifeS* exeufes , Sc je fortis
peu. de tems après , fans beaucoup m’embarraffer
des réflexions qu’elle pourroit faire. J’étois trop rem-
pli de mon bonheur , pourm’oecttper d’autre chofe. 1
Je parie à un amant, continua Courdaval en s’in-
terrompant; ainfi vous concevez fans douté tout ce
qu’a de doux St de flatteur l’état où je me trou-
vois. : Faire naître de la paffion dans un jeûne cœur
Tome VI, S
S
274 Mémoires
-qui n’a jamais, aimé, qui ne fait pas même ce que
c’efl que l’amour ; non , rien n’approche de - ce
bonheur.
Cependant mademoifèlle de Rubin fut alarmée
de ma froideur, mais elle n’en démêla point la
caufe ; elle efpéra que je ferais plus ràifônnabie le
lendemain. Mais je pris fi peu de peine pour la
j-afTurar , & fon aimable foeur fut fi peu fe dégui-
fer , que fon ainée eut de violens foupqons de mon
infidélité. Loin de les détruire , mes regards & mes
empreffemens les confirmèrent. Je la croyois ca-
pable de jaloufie , mais elle m’en donna les mar-
mites les plus terribles.. Lorfqu’elle iitt convaincue
de mon inconfiance & de ma trahifoli, elle me
défendit d’entrér dans fa chambré , fans vouloir au-
cun éclairçifTement avec moi * ellé m^ffura que je
n’en iqéritois pas : elle accabla fa foeur d’injures &
de reproches. Mademoifèlle de Mené les fçuffrit
fans un feul mot , ôç laifla prendre à fejn ai-
llée un fi grand empire fur elle , qu’il n’y a . point
de mauvais traiteraens qu’ejle n’en ait /éjçys
la fuite. >
à , *. 1 . . 4 I t » * % ^ I |
Pendant que tout cela fe pafloit , mon $ÿre
qui ne favoit riçn de ma brouillerie âveo made-
moifelle de Rubin , avoit tout réglé && tout aJrrafegé
avec fa mère pour notre mariage; & lorfque ma-
dame de Rubin lui dit en quel état les choies fe
trouvoient , elle lui répondit qu’elle mourroit
S-
’ » *
* . *
V
!
DE M. b’A RB ENTIÈRES 175
plutôt que d’époufer un traître & un parjure*
Et comme fa fœur étôit préfente à la conver-
fation , elle lui fit un portrait affreux de mon
cara&ère , dans l’efpérance de me perdre dans lé
cœur de fa fivale : mais efle fe trompa, Mademoi-
' felle de Mené me manda le loir même toutes les
s >
noirceurs dont fa fœür m’avoit dépeint , & m’af*
frira que loin d’avoir fait la moindre impreffion fur
elle , tout ce qü’on lui avoit dit pour la dégoûter
ne fervoit qu’à me rendre plus cher à fes yeux;
que je fuffe fidele, & que . je comptaffe fur fbii
cœur ; qu’elle était charmée de toutes les perfé-;
cutions qu’elle èffuyoit à mon fiijet ; que c’étoit
un mérite pour' die auprès de moi , & que la pa-
tience avec laquelle je les lui verrois fouffrir, me
convaincroit de fa fidélité. Madame de Rubin voyant
que fa fille me refufoit abfolument, lui propola un
autre parti ; mais elle ne la trouva pas plus docile*
Elle m’aimoit encore, & n’avoit fait fèmblant de-
%
me refafèr que pour ne pas s’expofer elle- même
à la honte d’un refus. Cependant elle feignit d’en-
trer dans les vues de fa mère, efpérant que ma
paflioift pour elle n’étoit peut - être pas fi bien
éteinte qu’elle ne fe rallumât quand je la vérrois
fur le point' de fe donner à un autre. Celui qui
prétendoit à fa main parut prefqu’auffi-tôt; mais
il n’eut pas peu à fouffrir de fes inégalités & de
fes travers , quoiqu’au dehors elle aflfeâât de le bien
. Slj
176 Mémoires
f
traiter. Je voyois tout ce manège fans m’en inquié-
ter. Comme elle continuoit de perfécuter fà fœur,
& de la dçfoler , je commençai à la haï; & à la
méprifer ; ce fut même avec fi peu de ménage-
ment , qu’il lui fut aifé de s’en apperçpvoir. Je
difois hautement qu’elle étoit une folle , qu^ fal-
,loit la mettre aux petites - maifons. Elle le fut, elle
en devint furieufc; fes mauvaifes manières & fa
tyrannie redoublèrent : Ô£ tout je mal qu’elle fai—
fpit à fa fœur ne la fàtisfaifant point , elle tourna
fon déféfpoir contre elle -même; elle ne dormoit '
plus , elle ne voyou perfohne : enfin elle fe tour-
menta fi fort, qu’eHe en perdit fa beauté & f*>
raifon. . . . Ceft une chofe terrible que la jalotifie f.
quels défordres, quels ravagés ne fait-elle point]
- Mademoifelle fie Rubin s’appércevânt qu’elle é-.
toit la première viâàme de fa colère , changea de
conduite en apparence avec f à fœur; elle fe ra-
doucit tout d’un coup, & feignit qu’ayant renoncé
au mariage , elle ne fe réferveroit qu’une penfion »
fi fa fœur vouloit époufer un homme qu’elle lui
nomma. EHe. fit tous fes efforts pour l'engager à
prendre ce parti , fans négliger l’autorité dé leur
mère. Le rival parut; j’en fus, alarmé, mademoi-
felle de Mené me fut mauvais gré de mes. inquié- -
tudes. Je vous les pardonne , m’écrivit- eHe , fi
l’amour feul vous les caufe; mais j’en fuis incon-
folable fi la méfiance y entre pour quelque chofè:
f
DE M. d’Arbentières. 177
, connoiffez mon cœur , vous l’avez touché , il vous
aime, rien ne peut le faire changer. Ne fuis -je pas
affez malheureufe dans ma fituation , fans que vous
travailliez vous-même à m’accablèr par vos foup-
çoris & par vos craintes ? On me tourmente , je
fuis environnée de gens qui veulent faire mon
malheur ; au lieu de m’aider de vofre efprit & de
vüs confeils , vous vous affligez. Ayez donc plus
de force, & mandez-inoi ce que je dois faire dans
, cette occafibn.
Le rival dont j’ai parlé étoit un maître - des-
comptes. Il fit tous fes efforts pour plaire à ma
jeune maîtreffe ; mais quand il vit qu’il perdoit fon
tems , & qu’il ne pouvoit s’en faire aimer , il eut
recours à madame de Rubin. Elle afinôit fa fille ,
elle n’eut pas la force de la contraindre, ni la du-»
reté de la mettre dans un couvent; & le maître-
des-comptes prit le fage parti de la retraite.
Mademoifelle de Rubin, dont la vengeance n’é-
toit pas fatisfaite, prit une réfolution défefpérée ,
& dont je frémis encore quand j’y penfe. Sa lai-
deur augmentoit tous les jôurs ; tous les jours fa
jeune fœur embelliffoit ; elle jura la ruine de fes •
charmes. On m’a quittée pôur ma fœur , difoit-elle ,
je la mettrai dans un tel état , que l*on ne pourra
s’empêcher de la quitter pour une autre. ... Je ne
fais pas quelles pernicieufes drogues eÙe lui fit
prendre, ni comment elle les trouva'; mais cette
S * • •
U]
1
178 Mémoirês ,
aimable perfonne tomba dans une langueur digne
de compaflion. La beauté de fon teint s’effaça ,
elle perdit fon embonpoint , une pâleur livide
la rendit méconnoiffable à elle -même. J’appris cet
accident, j’en fus au défefpoir; mais ne pouvant
foupçonner mademoifelle de Rubin d’un procédé fi
noir, je crus que le chagrin feul avoit caufé ce
changement Je la priai de ne fe point affliger ; je
lui fis dire que fon mal ne venant que de l’agita-
tion de fon efprit , quelques jours de repos & de
tranquillité la guériroient. Le médecin , foit qu’il
fût gagné , foit qu’il n’en fÜt pas davantage , dit
que fon mal n’étoit qu’une maladie ordinaire aux
jeunes filles à marier. Mademoifelle de Rubin en
fit des railleries qui me revinrent ; fa cadette les
fut auffi. Alors elle ne fut plus rtaîtreffe de fit
difcrétion , elle m’ouvrit fon cœur fur les foupçons
qu’elle ayoit contre, fa fœur. Nous conclûmes que
çetoit elle qui l’avoit mife dans cet état; je la
cherchai pour f obliger à m’avouer la vérité. J’étois
dans une fi grande fureur, que je 'ne fais pas de
quoi je n’aurois pas été capable fi je l’avois ren-
contrée; mais elle eut tant de foin de m’éviter,
que je ne pus la voir. Cependant fa haîne n’étoit
pas fafisfaite ; mademoifelle de Mené n’étoit^ pas
affez laide à fon gré , puifque je l’aimois encore.
J’avois confulté fa maladie , on m’avoit donné des
temedes qui fembloiçnt faire un affez bon effet.
DE M. D’A RB ENTIÈRE S. *79
$t on cômmcnçoit à ne plus défefpérer de fa gué-
rifon. La cruelle mademoifelle de Rubin entra dans
fa chambre pendant la nuit , & la trouvant endor-
mie , elle lui cicatrifà le vifage avec un diamant , ôc
verfa de l’eau-forte dans fes plaies. Cette pauvre fille .
fo réveilla en pouffant de grands cris ; mais fa fœur
avoit déjà difparu. Elle fit un effort fur elle-même,
elle appella du monde à fon fecours ; fa femme-de-
chambre la crut morte , quand elle la vit toute enfan-
glantée & fans connoiffance. Sa mère accourut au
bruit qu’elle entendit, & fa cruelle fœur eut l’éf-
fronterie d’y venir' auffi. Figurez-vous quel affreux
ipeélacle ce fut pour une tendre mère , qui aimoit
pafliQnnément fa fille , de la trouver dans un état
fi déplorable. .On lui demanda qui l’avoit traitée
de la forte: foit générofité, foit qu’elle craignît
de fe tromper, elle n’en donna aucun éclaireiffè-
ment ; elle fut confiante à dire que ce malheur lui
étoit arrivé en dormant , & qu’en s’éveillant elle
n’avoit vu perfonne dans fà chambre. L’eau - forte
avoit pénétré, jufqu’aux os. Le chirurgien qu’on
avoit envoyé chercher fe trouva fort embarraffé ;
il promit néanmoins de lui fauver la vie, mais il
-dit en même tems que la cure feroit imparfaite,
puifque mademoifelle de Mené, de la plus jolie
perfonne de Paris , alloit devenir la plus laide.
Elle prit fon parti avec un 'courage héroïque , &
fouffrit les douleurs les plus aigiies avec une pa«
x8o Mémoires
dence infinie. L'appartement de madame de Rubin
retentiflbit de cris & de gémiflemens : je les en-
tendis , je me levai, j'y courus ; le chirurgien mettoit
le premier appareil. Que vis -je! que devins -je!
je n'ai point d’expreflion pour vous dépeindre mon
défefpoir. On ne meurt point de douleur , puif-
que je n’expirai pas à cette funefte vue. Je ne
. gardai plus de melures dans une fi cruelle, circons-
tance. Cruelle, m’écriai -je en m’adreflfcnt à made-
moiselle de Rubin , ce font-là de vos coups. Quel
autre motif que la jaloufie peut être capable d’une
fi noire barbarie ? Achevez , inhumaine , percez-
moi le coeur; c’eft moi qui vous ai trahie, c’en
moi qui vous hais, c’eft moi qui vous détefte:
votre foeur étoit innocente , pourquoi l’avez-vous
punie.de mon crime? C’ étoit fur moi que votre
fureur devoit s'exercer ; mais , hélas ! vous vous êtes
vengée plus cruellement que fi vous m’aviez ôté
la vie.
Quelque fenfibles & quelque vraifemblables que
fu fient mes reproches , die n’en fut point émue ;
elle goûtoit à longs traits le plaifir de la Vengeance. -
La mère fe livroit à fes triftes réflexions, 6t ne
djfoit mot.... Quoi, madame, lui dis- je, vous'
gardez le. filence dans une pareille occafion ! Hé-
las! me répondit -elle en ibupirant, que voulez-
vous que je dife ? De qudque côté que je me
tourne , je n’entrevois que des fujets de douleur.
DE M. D’ARfiENtliRES. lit
I '
Si . je venge la cadette , je perds rainée : eft-ce à
moi à être juge dans tine caufe où j’ai tant d’in»
térêt ? Ma fille , continua-t-elle en s’adreffant à
mademioifelle de Rubin , feriez-vous capable d’une-
aéfion fi indigne? & vous, ma chère enfant, eft*
. ce-vous que je vois dans nn état fi funefte ? Ces
tendres regrets furent fùivis de homes amères qui'
- ne pro^tufirent aucun effet. L’aînée ne fut que foup-
qonnée; la'conviâion en eût été trop odieufe. On'
affoupit cette aventure, & mademoiselle de Mené'
fe jetta dans un couvent dès qu’elle fut guérie, &
fe fit rdigieufè. Je fis d’inutiles efforts ^pour la dé-
tourner de cette réfolution , j’eus beau lui jurer
que je l’aimois autant que lorfqu’efie étoit dans fon
plus grand éclat , que je me tiendrois heureux de
paflèr mes jours avec. elle, & que j’effimois plus'
les qualités de fon ame , que les chûmes de fà
perfimne. Elle ne in’écouta point & ne voulut plus
me voir , quelques jours même avant fa retraite
du monde. Cette aventure me caufa tant de cha-
grin , & d'horreur pour mademoifeUè de Rubin ,
que pour l’éviter, je priai mon père 4e me per-
mettre d’aller en Efpagrie. R y confentit , & je fis
ce voyage dans le plus cruel état où l’on puiffe
fe trouver. Il y avoit à peine fix mois que j’étois
parti, lorfque je reçus dés lettres dé France, qui 1
m’apprirent qu'une longue maladie avoit empêché
mademoifèUe de Mené de faire profeffion , & qu’eHe
iSt Mémoires
ëtoit retournée chez ia mère. Ces nouvelles ré-
veillèrent un amour que l’impofiibilité du luccès
oommençoit à afFoiblir. Je fends renaître tous mes
tranfports; je me reprochai le peu cf empreffement
que j’avois témoigné pour la. retenir dans lë monde ;
je me flattai que je ferais plus heureux , fl je pou-
yois encore lui parler. Je pris la polie , réfolu de
la fléchir ou de mourir à lès genoux. Elle apprit
- mon retour , elle craignit raa vue , & fe hâta de
faire des vœux. J’arrivai quelques jours après cette
cruelle cérémonie. Je fus accablé de ce nouveau
confre-tems. On me remit une lettre de fa part ,
qui ne fèrvit qu’à aigrir ma douleur, & qu’à me
faire mieux lèndr la perte que j’avois faite. La voici ,
lifez-la , d’Ârbëndères , & voyez fl j’ai tort de re-
gretter une perfbnne dont les fendmens font fi
refpeâables. »
Je pris la'lettre & j’y trouvai ces paroles :
* •
1
. « Vous pouffez trop x loin lé fouvenir d’une in-
» fortunée, qui ne doit plus vous demander d’au-
». tre grâce que celle de l’oublier; je vous ai tour
» jours cru généreux, mais je ne croyois pa£ que
» vous le fuffiez jufqu’à vouloir devenir viâitne
» de votre générofité. Eft-il poffible que Vous ayiez
» fongé quelquefois que je ne fuis plus qu’un ob-
» jet d’horreur , & que vous n’en ayiez point
» conçu pour moi? Si cela eft , je j’avoue, il n’y
i
DE M. D* An B E N T li R E S. 283
** a que vous au monde capable d’un fi grand
•» effort ; mais , ne craignez pas que j’en abufe ;
» vous m’avez fait un facrifice , je vous en dois
» un autre. Je pris d’abord le parti dé me retirer 9
» par la crainte de vous voir repentir un jour de
la démarche que vous vouliez faire aujourd’hui,
»> C’efl par reconnoiffance que j’abandonne le
» monde pour jama^. Ce feroit mal répondre à
»> votre amoiir 9 que de vous donner une perforine
♦> à qui fa difformité feroit peur à ellerméme , fî
» elle étoit encore fenfîble aux chofes de la terre,
p> Vous êtes digne d’un meilleur fort; je ferai toute
* ma vie des -prières; au ciel pour vous le pro-
» curer ; c’eft tout ce que je vous prie d’exiger
» de moi. »
✓ • •
de Mené.
/
« Quelques jours après , mademoifelle de Ru-
bin , pourfuivit Courdaval , rue fit parler de rac-
commodement J’en rejettai bien loin les propofi-
tions. Avouez , mon' cher d’Atbentières , que je
fuis bien malheureux. Aüffi charmé que jamais
dè mademoifelle de . Mené , je l’adore ; & pour
mon malheur elle eft éternellement perdue pour
moi. »
\
Courdaval ayant fini fon hifioire , je plaignis
& deftinée 6c celle de mademoifelle de Mené. Un
1
l&f Ui MOIRE j
hiomenf après , nous. arrivâmes chez Carrière, à
qui ce fidèle ami confirma , en préfènce de Pla»
cküe, tout ce qu’il m’avoit dit des defTeins du
duc de ... . fur elle & fur ma liberté. Ils en fb*
rent effrayés , & confentiretit que je. priffe des
mefures pour prévenir ce double malheur. Cour»
daval , qui. ne pouvoit pas refier davantage , prit
Congé de nous, & partit.
Carrière me dit que je n’avois point de tems à
perdre ; qu’il falloit que j’époufaffe Placidie le foir
même, & que nous priffions la fuite dès le len-
demain. Y confentez - vous , belle Placidie ? lui
demandai - je en tremblant ; aurez - vous la bonté
de fuivre ma fortune 1 Oui , répondit-elle , je vous
fuivrai par-tout quand vous ferez mon mari. Car-
rière fortit après avoir entendu cette réponfè, &
revint accompagné d’un notaire & du curé. Celui-
ci avoit fait d’abord beaucoup de difficultés de
nous marier fans cérémonies; mais il s’étoit rendu .
aux raifons & à l’amitié de Carrière , qu’il con-
noiffoit pour un homme difcret & plein de pro-
bité. Le. notaire drefTa le contrat qui fut figné par
tous ceux qui étaient dans la chambre, & le curé
nous donna la bénédiction nuptiale. Au lieu de
longer aux plaifirs qui fuivent ordinairement cette
bénédiCtion, nous ne longeâmes qu’à notre dé-
part. Nous réfblûmes que Placidie prendrait un de
mes habits , car nous n’avions pas le tems d’en
DE M D’ÀRB EtîTlèRÊS.
« — • * *
faire faire. Elleétoit fi charmante dans ce dégui*
feftient , qile c p craignis qïj^elteri’en pât paÿ
foutenir le perfonnagé. On la reconnoîtra , difbis^
« j
je, par-tout où nous arrêterons. Je fouhaitai pres-
que dans ce moment - là qu’elle fut moins belle.
Nous réfolûmes encore que Placidie paflferoit pour
un jeune feigneur , qui alloit trouver un de fes
parens fur la frontière., & 'qu’elle ne me parleront
que comme à f<5n. valet-de-chambre. Elle vouloit
aller à cheval , mais je m y oppofaî. Pour lui en
épargner la fatigue & pour faire plus de diligence.
Carrière avok ùne chaife de pofte qu*il lui prêta,
il me donna de l’argent pour faire moii voyage ,
& pour attend* e les lettres-de-change qu’il m’enr
verroit en HoUarkjpT Dès que le jour parut; nou$
prîmes congé de lui & 'de fa femme. Je paflè-
rai légèrement fur cette fifparation ; elle fut trop
tendre & trop douloureufe pour en retracer les
idées.
Nous gagnâmes la frontière fans aucun obflacle.
Ma maladie m’avoit fi fort changé , que je ne fiis
point reconnu de quelques officiers que je trouvai
dans les villes où nous pafiames. v On nous laifià
fortir du royaume à la faveur de nos paflfe-ports.
Quand je me vis hors de France , je commençai
à refpirer. Enfin nous arrivâmes , après mille fati-
gues , à la Haye. Nous avons reçu les lettres-
de-change que Carrière nous devoit envoyer ; &
1 86 Mémoires de M. d’Arbenîiéres.
malgré le bruit qu’a toujours fait la beauté
Placidie , nous y vivons heureux , tranquilles
retirés.
(f s-
xSêL'
LES
DEUX ANGLOÏS
Nouvelle ,
T • *
Sue régné de Charles VI a .été le plus malheu-
reux que la France ait jamais vu. Ce prince , à
' qui l’ardeur du fpleü , ou une vifion extraordinaire
avoit fait tourner la ..tête près du : Mans , tomba
dans ^une véritable, déjnence , & cette démence eut
de terribles fuites» Les ducs d’Orléans & de Bout*-
/
gogne , l’un frète-, .& l’autre oncle du roi , vou-
lurent chacun avoir la régence du royaume, qrô
étoit dife au premier , & en vinrent à une guerre,
ouverte, qui caufa. un défordre fi prodigieux, que*
de vils artiiàns fè firent chefs de parti, .& que le
bp^q^m^e eut Hen l’infolence de toucher dans
la main du duc de . Bourgogne. . ,'i
- Cependant ces princes firent une forte de paix ;
mais dans une entrevue qu’ils eurent quelque tems
après , le fils du duc de. bourgogne fit afiàfiiner le
duç d’Orléans. Louvet & Tannegui du Châtel ,
attachés au roi Charles VII qui n’étoit alors que
dauphin , vengèrent la mort de fon oncle par le
*88 Les deux Anglois.
montre du duc de bourgogne qu’ils afifaffinèrent
fur le pont de Montereau.
La France déchirée par ces faâions domeftiques ,
vit mettre le comble .à fes malheurs par la déroute
/ de Bincour , où les Anglois défirent l'armée des
Çrançois. Ils s’emparèrent enfiiite .de la plus grande
partie du royaume , dans lequel ils poiTédoient déjà
la Guienne & la Normandie.
La reine Ifabeau. de Bavière , irritée contre le
Dauphin , fon fils , qui protégeoit le connétable
d’Armagnac , fon ennemi mortel , obligea Char-
les VI à le deshériter , & à choifir Henri V , roi
d’Angleterre , pour fon fuccelïèur.
Il y a toujours eu , entre les François & le?
Anglois, une émulation qui femble rendre c es deux
nations rivales l’une de l’autre. . Ces derniers , en-
flés de leurs fiiccès f faififioient avec empreffement
les occaÉMi» de mortifier les autres ;3s les irai-'
toient aveg une hauteur & «ne fierté infupporta-
blés à la liberté fëançoife. -Ceux-ci fou Soient ces
fâcheux hôtes avec la plus - vive ■ impatience ; mû?
il falloir s’accommoder au tems. <
Parmi les Anglois qui étoient à Paris , 3 y en
avoit deux qui étoient pafifés en France , prévenus
contre la nation , comme le refie de leurs com- >
patriotes, ils étoient mais infimes , compagnons
d’études Êr de guerre ; ik ne fe quittaient prefque
jamais. Tous deux braves , bien faits & de?
meilleures
I
Les deux Anglois 289
meilleures maifons d’Angleterre^ mais dont la for-
tune ne répondoit pas à la naiffimce. Je ne, vous
dirai point quel étoit leur emploi ; s’ils étoient
volontaires ou officiers 9 cela n’eft pas de grande
conféquence à favoir.
L’un s’appelait 'Wolfey, l autre Parle. Wolfey.
étoit grand , bien fait ; il avoit la jambe fine 9 la
démarche affinée 9 l’air fier , les manières nobles 9
l’efprit vif 9 plus orné qu’on ne l’avoit ordinaire- -
ment dans ce tems-là ; l’humeur enjouée , & qui
n’avoit rien de la férocité de fon pays ; il étoit ,
en un mot 9 le plus agréable •& le plus amu*
fant de tous les hommes. Parle étoit bien plus petit,
mais bien proportionné dans fa taille ; les plus beaux
cheveux du monde accompagnoient un vifage char-
mant ; la plus belle fille eût envié fes yeux 9 fon
teint & fes dents ; il étoit plus férieux & plus mé-
lancolique que fon ami ; mais il ne lui cédoit eri
rien , ni dans les . manières ni dans l’efprit. Ils
étoient l’admiration fy. l’objet des defirs de toutes
•
les femmes. Mais des Anglois s’abaiffer à des Fran-
qoifes ! Ils n’étôient pas gens à le faire 9 & croyoient
bien' mieux employer leur tems à la chaffe ou au
jeu. On ne les voyoit dans les compagnies qu’en
paflant , & lorfqu’ils ne pouvoient fe difpenfer de
s’y trouver; ehcore les converfations fe pafloient-
* elles en complimens généraux ; beaucoup de politefle
& rien de particulier. Ce procédé piquoit nos belles ;
Tome FL T
j
_ à
V
19a Les deux Anglois»
il n’y en avoit pas une qui n’eût voulu venger
l’honneur du lèxe ôc de la nation , fur les infen-
fibles Anglois, Il faut le dire à la louange de ces
indifférera , elles ne s’y prenoient pas mal ; elles
eurent pourtant beaucoup de.peine à les apprivoiser.
Il leur en coûta des minauderies , des avances &
des déclarations; mais heureufement ce ne furent
pas celles qui travaillèrent le . plus à les vaincre ,
qui profitèrent de leur défaite. Ce fut une jeune
perfonne qui ne fongeoit à rien moins qu’à eux,
& qui , prévenue d’autres fendmen$ , aurdit vu
tous les Anglois du monde fans attenter à leur
liberté.
Un jour que nos deux Anglois étaient à l’églifè ,
ils virent entrer , pour la première fois , une dame
a
en grand deuil; elle paroiffoit avoir trente ans tout
au plus, & Ton démêleit à travers fon ajuflement
lugubre , qu’elle çtoit encore extrêmement belle.
Grand air, blancheur , embonpoint, tout concouroit
à rehauffer fes charmes. Toys les regards fe tour-»
/ *
nèrenit fur elle ; mais elle ri’*eut pas le plaifir de
s’en applaudir ïong-tems. Une jeune perfonne qu’elle
avoit avec elje ,\& qui étoit fa i|Uè , réunit fur
elle la fhrprife & les yeux de toute l’affemblée ; •
ç’étoit à quelque çhôlè près la Placidle de fon fiecle.
Cette çomparaifon m’épargnera le défait d'une plus
longue defcription.
Volfey la regarda dune manière aflêz froide
Les deux Anglois. 101
» . 7
en apparence. Park n’en fit pas tout-à-fait de même.
Ne fàis-tu point le nom de ces dames, dit-il à Ton
ami? Moi, répondit Wolfey, non! que t’importe?
Pas grand chofe , reprit Park ; un fimple mouve-
ment de curiofité m’engage à te faire cette demande.
D’où diable voùdrois-tu que je les connuffe , dit
"W^olfèy! Je fuis toujours avec toi," & voici la
première fois que nous les voyons. Ils forèrent
là - deffus. Park fe retourna trois ou quatre fois,
Wolfey s’en apperqut.
Ah, ali.! dit-il, l’inconnue t’a donné dans les
yeux , mon cher ami adieu la franchife , adieu
nos plaifirs. Si tu deviens amoureux, ti devien-
dras en même-tems fi for & fi ridicule , qu’on ne
pourra plus te foufirir, Pour moi, je t’avertis que
fi cela efi , je renonce à ton amitié. Que dira-ty
on de toi en Angleterre , fi l’on fait que tu t’es
laifTé vaincre par une- pranqoife ? Tout ce qu’ot}
voudra , répondit Park » mais fi j’avois à devenir
amoureux à Paris , cp ne feroit pas cela qui .m’en
empêcherait. Je uns pourtant t’affurer qu’il n’eq
eft rien. Ma foi, reprit Wolfey, j’en fuis charmé,
embraffe - moi; : tu n’aimes point l’inconnue ? . ^b
biçn , je te déclare moi que je l’aime paffipnnér
ment? J’auroif été fiché d’avoir quelque chofe à
démêler aveé mon meilleur ami ; ainfi , me voilà
en repos de ce côté - là. Tu railles toujours , dit
Park, c’eft.ton cara&ère. Je veux ne rite jamais,
Tij
Les deux Anglqis.
reprit Volfey , fi je ne te parle férieufement. Je ne
te le confeille pourtant pas , dit Park , car en ce
cas-là , je fuis ton rival , & tu fais que l’amour
plus fort que l’amitié , n’en refpefte pas trop les
droits. Crois-moi, foyons bons amis, & ne viens
pas mal- à-propos me traverfer dans une paflion
où ton cœur n’a point d’intérêts ? Je veux périr ,
répondit Wolfey , fi je n’aime l’inconnue plus que
tnoi-même. Mais , répliqua Park , je l’ai aimée le
premier, & je dois avoir la préférence. Cela ne
fe peut pas, dit WoHey, car je l’ai aimée dans
Pinflant même que je l’ai vue , avant toi , ou du
moins auffi-tôt; ainfi tune peux tout au plus prétendre
qu’être de même date. Il faut donc ceffer d’être
umis , s’écria Park , puifque nous commençons d’être
rivaux. Je te laiffe le* choix , tu n’als qu’à voir :
ou renonce à l’inconnue ou renonce à mon amitié*
Que tu es fimple, dit Wôl(ey ? de t’imaginer que
rious cefferons d’être amis,*?parce que nous ferons
rivaux ! Non , mon cher Pàrl^ , rien ne fera jamais
capable de troubler notre intelliglnce ; la mort pourra
nous féparer & non-pas nous défunir, Nous ta-
cherons de découvrir quelle eft la charmante per-
ïonne que nous aimons ; nous lui tendrons vifîte *
nous lui parlerons de nos fentimerè ; nous nous
rendrons compte, fincèrement & fan! fuperçherie ,
des progrès que nous aurons faits fiir fon cœur*
Le moins heureux fè retirera , & de peur de donner
I
Les deux Ang^lois» 193
dè l’ombrage à l’autre , il retournera tranquillement
en Angleterre. Voilà comme deux amis véritables
doivent en agir. Parle , cela te convient - il ? La
partie -n*eft pas égale , répondit Park , cependant,
je l’accepte, tu as plus de mérite que moi; mai»
je fens que j’aurai plus d’amour , 5c mon amour.
1 balancera ton mérite. ’
Ainli finit cette converfation. Je ne fais fi ces
fortes d’accommodemens étoient alors , & s’ils font
encore aujourd’hui du goût de la nation ; je n’in-
fifterai pas là-deffus : mais enfin il eft sûr que telles
furent les conventions de ceux dont je parle , 6t
qu’ils les gardèrent exactement.
L’accord fait , ils allèrent travailler de bonné-foi à
■ l’exécuter; ils Commencèrent par une recherche exaâe
du nom , & de la demeure de la belle inconnue. .
Madame la comtefle/de Montmirel , fa mère,' 1
dans les premières douleurs d’un veuvage cruel ,
' pafloit fes jours dans la retraite, 6c ne voyoit per* *
fonne; elle venoit dar perdre fon mari à la bataille
de Bincour. Ses trfres fituées en Picardie étoient
devenues le partage des ennemis , à peine avoit*
elle pu fe faüver avec quelques pierreries, 8t quel*
que argent comptant , refies déplorables d’une for»
tune brillante^ Sa maifon compofée de peu de
doniefliques /et oit inacceffible ; ainfi quelques peines
que priffent, ce . jour - là nos deux Anglois, ils ne
purent en éçprenflre de nouvelles. , .
' Tiij
1 1
l
\ '
/
c
4
t
xo ^ Les deux Anglois.'
Heureusement ils découvrirent que la comtefle
êc fa fille 1 , dévoient retourner le lendemin dans
la même églife où ils les avoient vues la première
fois. Madame & mademoifelle de Montmirel y
étoient déjà ; à peine purent -ils percer la foule qui
les environnoit. Ils firent tant néanmoins , à force
de poufTer , qu’ils fe trouvèrent en place de les
voir & d’en être vus. Mademoifelle de Montmirel
leur parut encore plus belle que la veille , & plus
digne d’être aimée. Les moins dair-voyans s’apper-
çurept jde leur application à la regarder , & celles
qui s’intèreffoient à eux , la remarquèrent avec cha-
grin. Quoi 1- tous les deux , difoient- elles fe font
laifTés prendre aux- charmes de cette nouvelle ve-
nue ! Ce que nous avons tâché inutilement de faire
pendant fix mois , elle ' l’aura fait en un jour ? Le
trait eft noir , impardonnable. Mais il ne fera pas
dit què fa conquête ne lui fera pas difputée ; nous
verrons fi la fimplicité de cetté agnès l’emportera fur
notre expérience, & fi leurs coé^rs nous échapperont.
Ils n’entendoient rien de ces dflcours , & ne fe
foucioient pas beaucoup de les Wtepdre ; cepen- v
dant b comtefle de Montmirel fè debarraflant dés
voiles qui l’enfevelifloient , les arrêtà deux ou trois
fois fur "Wolfey , qui occupé de fa fille feule, ne
fongeoit guère à elle. Ces regards ^réchappèrent
pas à Park ; il fut charmé que madame de Mont-
tnirel fût éprife du mérite de fon amiç cette dé-
«
, I
i
• r~ *
S
. v '
/
Les deüx Anglois 4 195
Couverte lui fit concevoir de merveilleuies efpé-
rances» Wolfey , difoit-il , deviendra peut-être
amoureux de la mère , qui mérite encore les Vœux
d’un galant-homme , & me laiilera le champ .libre
auprès de fa fille , ou bien nous nous Servirons de
fa prévention pour nous procurer de l’accès chez
elle. Pendant qu’il Faifoit ces réflexions , & que
fon ami , ravi en extafe , lorgnoit mademoifdte de
Montmirel de toute fa force , la màrè & la fille
fortirent plutôt qu’ils n’auroient voulu. Un fidèle
valet qu’ils avoient , fut détaché pour les fuivre ,
afin d’apprendre leur nom .& leur demeure , &
venir leur en rendre un compte exaéb Le niellage
fut court & heureux ; ils furent quelles demeuroient
dans une petite rue auprès du palais. C’efl quel-
que chofe , dit "Wolfèy de favoir qui eft celle
que nous aimons ; mais fi elle efi fi retirée , irons-
nous forcer fa maifoü pour la voir & pour liii
parler ? L’expédient feroit prompt , mais il feroit
un peu violent, le pus y répondit Park y un moyen
plus doux pour nca£ y introduire. Je fuis fort trom-
pé y fi madame de Montmirel ne feroit pas un peu
tentée de fè Çelâcher de l’auftérité de fon veuvage
en ta faveur» Pour peu que tu. voulufTes cultiver
les bonnes dfpofitions où je la vois pour toi , rien
ne feroit plis facile que de t’en faire écouter. Plaire
à la nière-y n’efi pas un petit avantage quand on
aime la fÉe, Si bien donc, y interrompit WoUèy,
;
M
✓
<
296 Les deux Anglois:
que tu voudrais que je fifle les yeux doux à ma-
dame de Montmirel & que j’en devinffe amou-
reux ? Ah parbleu ! ç en eft trop. Non-content que
j’aie fouffert que tu entraffes en concurrence avec
moi pour la fille , tu prétends enco/e me donner
une entière exclufion. Cela n’ira pas de même , je
t’en aflure ; j’y mettrai ordre. Park , ce n’eft pas
là le moyen d’être long-tems amis. Mon dieu,
répondit-il , que tu prends mal les chofes ! Qui tè
parle d’être amoureux de madame de Montmirel,
& de Renoncer à fa fille ? Je te dis d’avoir quel-
quei complaifances pour elle , de gagner . fa con-
fiance; un 'un mot d’aller à la fille par la mère,
c’eft une ouvertuteLque je te donne en ami & en
homme defintéreffé. Tu te cabres mal- à -propos;
tant pis pour toi. Veux-jtu que nous nous brouil*
lions ? j’y confens. Diable { reprit Wolfey , que
tu es yif ! Eh bien , pour que tu n’aies rien à me
reprocher, je veux fuivre tes*)confeils , & dès la
première occafion je me mets aujrang des adorateurs
de madame de Montmirel. J’efovais faire le paA
fionné & le jaloux , fuppofé què j’aie à difputer
fon cœur avec quelqu’un ; mais fi ^llois prendre
du goût pour elle , tu m’avertiras que jç me trompe,
& que c’eft de fa fille & non-pas d’elle que je
dois être amoureux : fans cette çlau$ , marché
nul.
Us furent quelque teins fans pouvoià exécuter
Lès deux ànglois. 197
leur projet ; madame de Montmirel fut obligée de
garder la chambre pour quelque légère^ indifpofitiori.
Mademoifelle fa fille lui tenoit compagnie tout le
jour ; ainlî ils en paiTèrent quatre ou cinq fans la
voir. Il étoit vrai que la tendre comteffe avoit rendu
juftice au mérite de Wqlfey , & qu’elle 'avoit pris
du goût pour lui; l’impatience de/fortifier ce goût
en le voyant encore , hâta fa guérifon.
Park s’impatientoit de la longue difparition de
mademoifelle de Montmirel ; W olfey en étoit au
défefpoir. Vainement ils rodoient du matin jufques
au foir autour de famaifon, les fenêtres n’en don-
noient point fur la rue ; la porte en^étoit toujours
fermée ; mademoifelle de Montmirel étoit invifible.
Vainement, ils tâchoient de fe confoler lun l’au-
tre , leurs mutuelles conûriations étoient mutuelle-
ment inutiles. Qu’efl devenu ton enjouement , de-
mandoit Park à "Wolfey ? Toi qui parlois comme
quatre , qui riois , ipour ainfi dire , de rien , te
voilà plus férieux /pi’un minière d’état ; à peine
dis-tu deux paroles en toute une journée. Mais toi,
lui répondit Wgifey, crois -tu mieux valoir? Tu
n’étois que |ërieux autrefois , à préfent tu es fi
fombre & fidnélancolique , qu’il n’y a pas moyen
d’y tenir. Cjkft que je fuis amoureux , difoit Park;
c’eft que jf le fuis auffi, difoit Wolfey.
Ils n’aVoient pas trop de tort de fe reprocher
leurs méfcmorpbofes ; car en Vérité , ils étoient
1
*9$ Les DEUX Anglois.
tout différenj d’eux-mêmes. Plus de promenades i
plus de jeux , plus de chaiTe , plus de parties de
plailîr ; ils ne fongeoient qu’à leur amour. Les
premiers momens d’une paillon naifTante font tu-
multueux ; il n’y a gaîté qui tienne : quand le cœur
efl dérangé, l'humeur l’efl aulfi.
Tandis qu'ils traînent leur languiflante vie , par-
tagée entre les foupirs , la rêverie , les inquiétudes
& l’impatience ; tandis qu’ils fentent le plus de dé*
goût pour les choies qui leur étoient plus agréables ,
il- le lit une fête chez une dame de leur connoif-
4
lance ; ils y allèrent , parce que né le trouvant
bien nulle part , ils entrait qu’ils n’y feroient pas
plus mal que chez -eux.
Les malheurs publics n’interrompent point les
drvertrflëmens particuliers.; ils en retranchent le
6fb , mais ils n’en ôtent poiht l’agrément On joue
à la vérité plus petit jeu , on le donne à fouper
avec moins de profitlion ; mfcis on ne lailTe pas
de jouer & de fe donner à ioqper.
La fête commença par un concert ; la tnulique
hit allez bonne poiir le tems ,• quoique je m’imagine
que ce ne fut pas grand chofe. /
• Pendant ce concert, "Wolfey fe trouva auprès
d’une dame à qui Park n’étoit pas intimèrent ; elle
l’attaqua de converfation , & lui lit plulieurs de-
mandes auxquelles le diftrait anglois répondit très*
laconiquement. Qu’avéZ-vous , lui dit-ell^? je vous
1
Les deux AngloiS. 199
trouve tout autre qu’à votre ordinaire. Je n’ai rien
madame , dit Wolfey. . . La mufique rend férieux,
mais elle ne rend pas fombre & mélancolique ,
comme vous êtes. . . . Vous ayez dés chagrins
particuliers dont vous me faites myftère. . . . Par-
donnez - moi , madame ; mais on ne peut pas tou-
jours rire ; les hommes ferôient trop heureux s’ils
pouvoienten tout tems avoir la même égalité d’hu-
meur & d’efprit. Vous direz tout ce qu’il vous
plaira, répliqua*t-elle ; je veux être de vos amies,
malgré vous , & favbir ce qui vous fait peine '; jé
ne fuis peut-être pas d’un fi mauvais confeil , que
vous ne vous trouviez bien de m’avoir confultée...
Eh bien , madame , puilque jrOtis le voulez lavoir;
je fuis amoufeux. Vous amoureux ! interrompit-elle.
Et de qui ? & où ? En -France , à Paris , répondit
Wolfey , & d’une jfeune perfbnne qu’on appelle
mademoifelle de Mohtmirel. Et cette jeune pen*
forme vous tnaltraite, dit la dame? Non-pas, reprit-
il. Ce qui me chagrine , c’elt que je n’ai point
d’habitudè auprès de la comteffe, fa mère ; qu’à,
peine fais-jç^ù elle demeure, & que je ne vois
pas quand &c comment je pourrai lui déclarer que
je l’adore. iRais , dit la dame , parlez-vous férieu*
fement ? la chofe me paroît nouvelle , & je ne
me ferois J>as attendue à une femblable confidence.
Vousamôureux, cela n’eftpas poffible. Poffibleou
non , répondit Wolfey qui commençoit à s’échauffer;
\
300 Les deux Anglois:
il n’y a pourtant rien de plus vrai. Cela étant;
repartit la dame 9 ne vous affligez point ; madame
de Montmirel eft de mes bonnes amies , je m’offre de
vous y rendre tous les fervices qui dépendront de
moi ; mais à charge de revanche , & que ce que
je ferai pour vous auprès de madame de Mont-
mirel , vous le ferez pour moi auprès de Park ;
je l’aime , & imfenfible , jufqu’ici n’a pas daigné
s’en appercevoir. Auprès de Park ! dit Wolfèy;
cela n’eft pas dans les conventions que nous avons
faites «enfemble. Comment , dans vos conventions !
interrompit b dame ; je ne vous entends pas ; ex-
pliquez-vous * je vous prie. C’eft , dit -il , que
Park eft aufli amousqjx que moi de mademoifelle
de Montmirel , & que nous nous fommes promis
de l’aimer chacun de nofce côté , fans préjudice
à notre amitié , de ne nou^ point nuire auprès
d’elle l’un à l’autre , & de la céder au plus heu-
reux. Ainfi , madame 9 vous vdyez bien que je ne
puis profiter de vos fecours, fi vous ne vous re-
lâchez des conditions auxquelles vous me les of-
frez ; je dis plus , fi vous ne vous engagez de tra-
vailler pour Park , également comme? pour moi.
Vous plaifantez , répondit la damej, en riant
d’une manière forcée , je fuis bien bodne d’écou-
ter toutes vos imaginations 7 & je trouve fort ex-
traordinaire que vous me choififfiez pour v^us fervir
de divertiffement. Vous vous fâchez , Madame,
t
Les deux Anglois. 301
reprît Wolfey , j’en fuis au défefpoir ; mais je
veux mourir dans le moment y lî je ne vous ai
dit la pure vérité ; demandez - le plutôt à Parle 9
lorfque vous lui parlerez : je fuis un homme in-
capable de dire une chofé pour une autre , fur-
tout à vous , madame 3 que j’honore & que je
refpe&e infiniment.
Parle de fon côté foutenoit une autre attaqué. 1
Ne m’apprendrez -vous point , lui dit une dame
auprès de laquelle il étoit aflis , fi votre ami n’a
rien dans le cœur ? il n’eft pas naturel qu’à fon âge on
fioit aulïi indifférent qu’il le paroît. Il ne l’eft pas
non-plus , répondit Parle ; il fe pique au contraire
de belle paflion & d’une fidelité fcrupuleufe ; il
aime, mais c’eft en Angleterre. Vous me furpre-
nez , répliqua la dame , & vous me feriez plaifir
. 1 \
de me dire quelques nârticularités des amours d’un
homme de ce caraftéïe. Madame , dit Park , tout
ce que j’en fais , , c’eft qu’il eft amoureux, à l’a-
doration , d’une angloife ; qu’il ne vit , qu’il ne
refpire que pour elle , & qu’il follicite fon retour
en Angleterre avec ardeur^ La dame , dont le
cœur n’étoit pas encore bien déterminé èntre l’un ou
l’aufre, ne voyant rien à faire avec W olfey, fe tourna
du côté Part. Et vous , monfieur , pourfuivit-efle ,
airfiez-vous f auffi en Angleterre, &: ne voyez-vous rien
ën Françe qui mérite votre attachement . ? J’en con-
nois auprès de qui il ne feroit peut - être pas inu-
jox Les deux Anglois.
tile. Ces paroles étoientfîgnificatives ; mais Park
feignant d’avoir l’efprit bouché , fe retrancha fur
une modeftie affeâée , St nir fon peu de mérite. Les
dames franqoifès , ajouta- 1 -il , ont le goût trop
bon y pour, diftingusr un pauvre étranger comme
pioi ; & je ne crois pas qu’il y en eût une feule qui
, voulût s’abaifTer à m’honorer d’un regard. Je vois
bien , reprit la dame , qu’il faut vous faire toucher
les chofes au doigt St à l’œil. B y a long - tems ,
continua- 1- elle , que mes yeux vous difent que
vous êtes le cavalier le plus accompli & le plus
aimabld qui foit en France ; vous ne les avez point
entendus ; j’emploie les paroles pour vous le dire
encore ; ce que je fais , n’eft pas autrement dans'les
réglés , mais on peut bien s’en écarter une fois
en fa vie , quand c’eft .pour une perfonne comme
vous. La dame étoit belle , riche, prévenue, l’oc-
çafion favorable. Park comifiençoit à trouver fort
plat de faire le cruel; fon cœur s’ébranloit ^ fe$
regards s’attendriffoient , la dame alloit triompher.
Mais l’idée de mademoifelle de Montmirel vint
tput gâter. Moins lincère , ou plutôt moins impru-
dent que Wolfey , il ne jugea pas propos de
lui faire confidence de la paffion qu’il avoif pour
elle* Madame , lui dit -il , je vo$s ai dit que
mon ami étoit amoureux en Angleterre , je le fuis
auffi ; j’ai même des engagemens plu^ forts que
les liens , je fois marié ; ma femme moins ai-
/
Les deux Anglois» 303
niable que vous ; mais enfin je l’aime , & je fens
que je ne puis aimer qu’elle. La dame n’eut pas
le tems de répondre ; le concêrt finit , & la com-
pagnie fe leva pour palier dans une autre cham?
bre , où )a maîtrefTe de la maifon avoit fait pré-
parer une grande collation.
De retour chez eux , nos anglois ne manquèrent
pas de fe rendre compte de leurs aventures. Tq
vois, dit Wolfey à Park, que je fuis incorrupti-
ble ; il ne tenoit qu’à moi de mettre cette dame
dans mes intérêts ; je n’avois qu’à lui faire efpérer
que tu l’aimerois , elle, eût tout fait pour moi , &
peut-être auroi&-je parlé, dès demain, àmademoifelle
de Montmirel. Voilà de tes étourderies ordinaires,
%
répondit Park. Que rifquois-tu de t’engager à me
parler pour Cette dame? l’en euffé-je aimée plutôt?
Parle ; quel étoit ton dpfiTein en la refufant fi brut
quement? De montrer, reprit Wolfey , jufqu’où
je porte la délicateffe à ton égard. Fort bien ! dit
Park ; mais nous ne verrons point mademoifelle
de Montmirel ; mais nous ne lui parlerons point,
J enrage. Au nom de dieu , défais-toi de ces délica-
teffes & de ces raffinemens. Ah , ah ! répliqua
Wolfey , nous y voici! Je n’ai jamais rien vu dé
pareil. Tu ne trouves de bien fait que ce que tu
fai s toi -même. J’ai tort, n’eft-ce pas? Oui , dit
Park , & plus que je ne faurois te le dire. Je fuis
tenté d’aller chez cette dame , & de lui apprendre
1
*
304 Les deux Anglois.
que tu esijn extravagant, & de m’offrir à l’aimer J
fi elle te veut rendre de bons offices auprès de
'mademoifelle de Montmirel. N’en fais rien , ré-
pondit *Wolfey. Si je lui parle par ce canal-là 9 &
que j’en fois écouté , je prétends que nous nous
tiendrons chacun à nos conquêtes ; ÿe fuis las de
toutes ces tracafferies. Eh bien , dit Park , n’en
parlons plus , & prenons d’autres mefiires.
Enfin , madame & mademoifelle de Montmirel
revinrent à l’églife. Nos amans s’y trouvèrent;
cela eft inutile à dire. La comtefle fe dédommagea
amplement du long tems qu’elle avoit pafie fans
voir *Wolfey. Elle n’ôta point les yeux de deffiis
lui. Il répondit à fes regards d’affez mauvaife grâce*
Toute autre qu’une femme extrêmement prévenue ,
en eût été offenfée : Elle , au contraire, lui tint
compte de quelques coupsrd’œil indifférens qu’il
lui jetta 4 la traverfe.
Mademoifelle de Montmirel ^ plus brillante que
le foleil dans les beaux jours de l’Eté , ne lui
donnoit point le loifîr de fonger à fa mère. Park
& lui , la dévorèrent des yeux. Mais de quelle
douleur & de quel défefpoir n’eurerit-ils point Tame
atteinte , lorfqu’ils virent auprès d’elle un jeune
cavalier, bien fait , qui lui parloit d’un air familier;
lorfqivils virent qu’elle lui fourioit , qu’elle le
regardoit tendrement, fans faire attention s’ils étoient
au monde? Wolfey plus bouillant que fon ami,
fut
»
Lé$ DÈtrfc ÀNGLôïS.
fut tenté d’aller lui demander ce qu’il faifoit là ,
& de quel droit il pafloit à cette belle perfônne;
mais le refped du lieü le retint. Tant que dura la
meffe , il fouffrit tout Ce qu’on peut s’imaginer de
plus cruel* Toute là haîne qu’il avoit pour les
François en général, il la fentit pouf ce nouveau'
rival il jura de le tuer ou de l’obliger à rênon*'
Cer à mademoifelle de MontmireL II n’exécuta pas
bien fon ferment , Comme vous verrez dans la
fuite. Park agité d’une jaloufie auflï furieufe , ne
fè poffédoit pas. Ils revinrent chez eux fans dire
)ûn feul mot; ils fe regardoient en hauffant les épau-
les , en faifant des contorfiorts de frénétiques. En-
fin *Wolfey rompit le filence. Ne fommes - nous
pas bien malheureux , mon cher Park ? lui dit-il ;
nous réliftons à je ne fais combien de' jolies femmes ,
qui ne demandent pas mieux que de nous bien
traiter ; & pour qui ? Pour une ingrate , pour une
petite mijaurée qui paroît à peine avoir l’âge de
raifon, & qui a déjà un’ amant de préférence,
nn amant qii’elle favorife à nos yeux. Ce procédé'
eft indigne ; je me fens des mouvemens dé colère &
de dépit qui pourroient bien retomber fur elle.
Crois -moi, vengeons*- nous, & de ma maîtrefle
& du rival ; tuons l’un , difons mille duretés à*
l’autre , & ne la voyons jamais. N’allons pas ïî
vite, répondit Park; je fuis auffi affligé que toi de
fàvoir que mademoifelle de Montmirel èft* plus'
Tome FL V
jo 6 Les deux Ànglois.
fenfible pour un autre que pour nous ; mais après
tout , quel fujet avons-nous de nous plaindre d’elle?
File ne Tût feulement pas fi nous l’aimons ; nous ne
lui avons jamais parlé. Comment ! interrompit
Wolfey ; n’eft-ce point avoir parlé , qu£ de . nous
être trouvés dix ou douze fois à la méfié auprès
d’elle , de l’avoir regardée , & de n’avoir regardé)
qu’elle pendant tout le tems que nous y avons été?
Oh , ma foi J je trouve que c’efi avoir plus que
parlé , & je te fais le plus mauvais gré du monde
de prendre Ion parti. Mais , dis- moi la vérité :
comment te fèns-tu pour elle ? Aufli paffionné que
jamais , & réfolu de la rendre fenfible , ou de
mourir à la peine. Voilà , répliqua Wolfey , ce
qui s’appelle aimer héroïquement Je ne croyois
pas que tu donnafies dans le merveilleux : eh bien,
. à toi permis. Souffre paifiblement qu’un rival la
pofiède à tes yeux ; cours t’expofer à fes mépris
& à fes railleries \ va mourir à fes pieds , d’a-
mour , de langueur & de défèfpoir. Je ne m’y.
oppofè pas , mais je me donnerai bien de garde
de t’imiter. Je ne ferai rien de tout cela , dit
» *
Part ; je foufire auffi impatiemment que toi , qu’un
rival ait touché le cœur de mademoifelle dé Mont-
mirel ; mais avant que de prendre des réfolutions
aufli violentes que les tiennes , je veux m’éclaircir ,
fi ce qui nous paroît une réalité , n’efi point une
vifion. Je veux lui parler de mon amour ; fi elle
Les deux A^glois. 307
n'y répond pas , tu lui parleras du tien. Si tu. riè
réuflis pas mieux' , compte fur moi. Le franco» .
ne le portera pas loin : dieu merci , je lais me
Servir de mon épée. Et moi , (fit Wolfèy i je
donne un coup de lance attffi bien qu’un autre <,
je me Téferve l’honneur de la mort. Ce né fa*
pas à mon ekclufion , répondit Park. Nous avons
pourtant trop de cœur , pour nous mettre deux
contre un , répliqua "Wolfey. Ce n’eft pas auffi
comme je l’entends, (fit Park ; mais j’exige de ton
amitié que tu ne t’en mêleras point ; les armes
font journalières ; & fi le combat doit être funeftè
' à l’un de nous , je ne veux pas que ce foit à toi.
Vis , mon cher Wolfey , pour me venger , &
pour pofféder mademoifeiie de Montmirel : Je te
la cède , fi c’eft la céder que de la donner à un
autre moi -même. Àh ! s'écria ^Volfey , j’y‘3®-
n'once , s’il faut l’acheter au prix de ta vie. ' Au
nom de cette amitié dont tu veux me donner des
ynarqnes fi généreufos , ne t’expofe point à un dari*
ger que mon bonheur & mon amour me feront
fiumonter. La mort de notre rival ne changera
rien dans nos conditions ; tu auras fin* made-
moifelle de Montmirel lés mêmes droits que tu
as aujourd’hui. S’il faut la céder , foufire que je
ne la cede que quand je n’aurai plus i la difputer
qu’avec toi. Cette conteftadon dura long - tetns^;
r Park dit mille chofes pour foire changer dé feaê-
I Vij
t
308 Les deüx àngloi s’.
4nent à fou ami ; mais il eut beau dire il fcllut lui
céder.
Le comte d’Emicourt, c’efl le nom du cavalier
qu’ils avoient vu auprès de mademoifeUe de Mont-
mirel, étoit un jeune - homme de vingt -cinq ans
ou environ. Le marquis d’Emicourt , fon père ,
avoift une charge confidérable chez le roi; le fils
vènoit d’obtenir l’agrément d’un régiment d’infan-
terie. C’étoi t un feigneur aimable , riche , fage ,
brave , & dont l’unique défaut étoit d’avoir trop
de cœur & de franchifè. Le marquis d’Emicourt
& le comte de Montmirel avoient été long-tems
ennemis mortels ; des amis communs les avoient
réconciliés, & mademoifeUe de Montmirel devoit
être le fceau de ce raccommodement. Son mariage
avec le jeune comte d’Emicourt devoit s’achever
mceffamment ; la mort du comte de Montmirel
en fufpendit les apprêts. Les affaires de madame
dé Montmirel fe trouvèrent fort dérangées par cette
.mort : maüs le marquis d’Emicourt, honnête homme,
ayoit donné fa parole, & ne voulut point la re-
tirer. Cette affaire alloit être terminée, dès que la
.mère & la fiUe auroiént donné quelques mois à la
mémoire d’un époux & d’un père*
MademoifeUe <le Montmirel regardoit donc le
comte d’Emicourt comme un époux, & c’étoiten
cette qualité qu’eüe le traitoit avec tant de diffinc-
rion. Il eft vrai qu’elle n’avoit pas beaucoup de
LXS DEUX ÀNGLOIS,
peine à feivre en cela fon /devoir , & que fon'
cœur y avoit bonne part. Nos deux Anglois , qui
ne favoient rien de cette circonftance , & qui n’en
auraient peufc*être pas été fort embarraffés, quand'
ils 1 auroient fixe , alloient leur chemin.
. Cependant, la comteffe de Montmirel commen-
^ qoit à éclaircir ^fon deuil , elle rendoit des vifites
& en recevoît. Un jour, die vint chez une dame
où elle trouva les deux amans de fa fille. La vue
de 'Wolfey lui caufa une éniotion dont fon vifage
fe reffêntit, Jamais elle n’àvoit été ;p!us belle, ja-
\ mais aufli n’avoit-elle plus fouhâité dé l’être; &
jamais elle ne le fut plus inutilement.
D’abord, il ne daigna qu’à peine la regarder,;
il répondit à fes civilités d’un air glacé. Mais Park'
fit fi bien ^arfes lignes & par, fes remontrances ,
qu’il s’approcha, d’elle , & qu’d lui parla. Ce fut
d’une manière fi contrainte & fi embarraffée , que
la comteffe le croyant ébloui par fes charmes , aurait
youlu , comme le foledl , pouvoir fe cacher der-
rière qudqrfe nuage , pour en. affaiblir l’éclat. ' Elle
n’oublia rien pour le raffurefc* pour l’ënhardir ,
elle y perdit fon tems & fa peine ; tandis' que fon*
ami fe droit mieux d’affaire auprès de fa fille. U'
avoit trouvé, le moyen de 1’entretenir , & voyant
que le tems étok précieux il débuta, mais ref-
peftueufement , par lui dire qu’il l’adoroit depuis
plus dp deux mois ; qu’il la fiipplioit d’en être
' Vüj
1
jio Les deux Anglois.
perfuadée , & de loi apprendre fi, comme il avoit
lieu de le fbupçonner , eHe avoit des engagemens
avec un cavalier qu’il avoit vu auprès d’elle , il
y, avoit huit ou dix jours. Il ajouta que quel que
fût l’amour de ce cavalier, il n’égaleroit jatdais le
rien ; que fi elle voulôit avoir la bonté d’en effayer,
die n’aurait pas lieu de s’en repentir ; mais que ,
quelle que fût faréponfè fur la demande qu’il avoit
l’honneur de lui faire, il pouvoit Faflurer que rien
ne ferait capable dé le foire changer , & qu*heu-
reuk oü malheureux , .il' Fadoreroit toute fa vie.
» *
Mademûi&lk de Montmirèl qui avoit entendu (Ere
que "Wolfey étoit d’une humeur enjouée & d’un
efprit divtrtiffant , prît Park pour lui , & croyant
qu’il vouloir railler , elle lui répondit d’un ton
plaçant Wolfey . qui ia . vit rire , en t^a un bon
augure» Park > s ? ëdri**t-il 4 où en femmes - nous i
Comment vont nos affaires ? femmes - npùs écou-
*
tés Parles *tu> pour toi, ou pour moi? Cette
faillie déconcerta ri fort iriàdame de Montmirèl ,
qy’éDe > ne fut où elle.en. étoit L’arrivée du comte
d’Eihicourt lui donna -fertems de fe remettre. Dès
que raademoifelle de Mcnttmirel le vit : Approchez-
Vous y taonfieur , lui dit-elle; vous avez beaucoup
d’efprit , mais vous nef parlez pas fi bien le lan-
gage amoureux que. ee cavalier que vous voyez
auprès de moi. Je voudrais, pour toutes chofes au
monde que vous ralliez entendu tout Ce qu’il vient
Les deux AngloiA 311
de me dite de tendre & de paffionné , vous en
auriez - été jaloux. Alors , fe tournant Vers Patk
qui fâifoit affez méchante figure pendant ce début :
Monfieur , lui dit -elle , j’efpère que vous aurez
afifez -de cctmplaiiànce pour le répéter ; vous me
ferez plaifir, St vous obligerez la compagnie , qui
perdfoit. trop de ne pas entendre de fi jolies chofes.
Park enràgeoit ; la plaifanterie n’étoit pas de ion
goût ; mais craignant de paffer pour ridicule s’il
fe fikhoit, & voyant que tout lé monde doit, fl
ffe mit à rire Sc à plaifahter comme les autres. Là-
deffuson le partagea pour jouer. Pârk, pour në
pdint fe démentir, joua : Wolfey n’en voulut rien
faire. Monfieur d’Emicourt refia aulfi au nombre
des fpeftateurs. L’Anglois le tirant à part t Mon*
fieur , lui dit-il , vous aimez mademoîfeUede Mont*
tnirel^cet amour n’apaslfc bonheur dé me plaire.
J’en fuis fâché , loi répondit le' comte fin-pris de
foh difeours ; mais je ne puis qu’y faire. Pardon-
nezt-moi , reprit 'Wolfey; c’eft de vous défifier de
fà pourfuite. Et de quel droit, dk monfieur d’E*
jnicourt, vous mêlez-vous de mes affaires ? De
quel droit ) répondit 'Wolfey; c’eft que je l’aime,
& que m T en croyant' plus digne que vous , fi vous
ne' votflez pas nie -la céder de bonne grâce , je
trouverai le moyen de 'vous le faire faire par force»
Vous ? répliqua le comte; -je n’en crois rien. Nous
verrons dit Wolfey. Quand vous voudrez , répondit
Viv
» * •
31Z J-fcS DEVX Anglois.
monfieur d’Emicourt. Cependant ,ajobta-t-iI, je tous
prie de m’éçlairçir fur une chofe .qui m’embarrafle.
Le cavalier qui parloit à mademoifelle de.Mont-
tnirel ,, quand je luis entré, n’eft-iL'pas votre ami ?
Oui, répondit Wolfey. N’eft-ce point lui qui en
eft amoureux , pourluivit le comte ? Cela eft encore
vrai, répliqua l’Anglois; & c’eft .parce, qu’il eft
mon apii , parce qu’il eft amoureux de mademoiselle
de Montmirel , 6c que j’en, fuis amoureux, moi»
même,, que je trouve fortmauvais que vous l’aimiez
auffi, J’avoue, dit le comté, que je ne comprends
rien à tout.çéla.. Oh! reprit Wolfcy., je ne fuis
pas homme à tant d 'explications ; fi vous voulez
/avoir le relie , trouvez - vous demain au bord de
t
la rivière , au-deffous de Paris", j’y ferai avec un
cheval &.une lance. Volontiers, dit d’Emicourt;
vous ferez fatisfait Séparons-noüs Ôc ne.faifous point
connoître ce qui vient de fe paffer entre nous.
. Paris ].Qua ;lorigTtems,- &. malheureufement-; VI y
ftvoit pliés d’une heure que "Wôlfqjr s’étoifc retiré.
JLorfqu’il arriva , il le trouva accommodant fes armes
& efla/arit ; une lance. Mon ami, s’écria Woifeÿ,
je. nie 'bats -demain contre d’Emicourt; nous allons
être défaits, d’un rival formidable , puifqu’il eft aimé.
La partie eft liée, il n ? y a plus aie moyen 'de s’en
dédire. Quej’envie ton fortJ Jui dit Parle; que je
ferois charmé de pouvoir prendre ta place ! Ils fè
mirent à table; "Wolfey n’avait jamais.'été {dus vif
Les dç.ux Anglou 31$
*iï pli 4 % enjoué ; il y dit cent folies qui fufpendirent
Iles inquiétudes de fop ami* L’heure ■ venue de fe
.ieparer , ils fe couchèrent. Wolfey dormit d’un
Tommeil tranquille, n’eut point de ces fonges pro-
phétiques , dans lefquels on nous dit que la nature
■ou le génie qui veille fur nos jours, nous font voir
les malheurs qui nous jmenacent. Le lendemain, Park
1
l’embraflant ; Va , mon cher, lui dital, va fignaler
4on amour & ton courage; puifqu’il ne, m’efl: pas
permis de te féconder , je t’attends ici pour te fé-
,lfoiter de ta vi&oire. ' . ,
* ■* i, ■
; Paris, n’étoit pas alors ce qu’il. ell aujourd'hui:
.©a labourait où nous voyons les plus > beaux édi-
fices. Ce fut précifément où font, les Tbuileries , >
que le comte d’Emicourt & Wolfey prirent leur
çhanq).4e bataille^ Ils y arrivèrent prefqu’en piême-
iqms.Le : combat ,fiit. long ,.doutepx, r .jbiqn .difputé
^part St 4’autre. La bravoure , l’adreffe , l’ému?
latiqn i la .jalpufie & l’-animofité'fe fuccédèrent tour-
à-tour.. L^épée.pcit la place db la lance. Enfin, quoi-
qu’il femblât dans ,ce tems-là que les Anglois fuifent
en droit de battre les François r & d’en triompher,
Iq. cdgite répara l’bonneur-de la nation.,. & .fit de>
fi grands efforts contre ‘W’olfey , qu’il le fit tomber à
fes pie^s. Il- voulut lui donner la vie, mais.il n’en
étoit plus tems.
Sa mort ne fit pas grand bruit; on voyoit tous
}es jours des duels . plus, fanglans , & fouvent de dix
\
>
$14 Les deux Anglois.
hommes qui s’étoient battus , cinq contre cinq, 3
en reliait fix ou fept étendus fur le carreau.
Park, le feul Parken fut audéféfpoir , il pleura amè-
rement fur le corps de fon malheureux ami , & Voulut
lé tuer , pour en être inféparable. Quelles plaintes ,
quels murmures , quelles imprécations ne fit-il point ?
H fut vingt fois fur le point de fe pafiTer fon épée
au travers du corps; mais , fongeant que s'il mouroit
Wolfey ne feroit point vengé , il fe réferva pour
• a *
fa vengeance , en fe contentant d’abord de le pleurer^
& de le faire enterrer le plus magnifiquement que
fa fortune & fon amitié le lui permirent. Deux jours
après ces triftes funérailles 9 il écrivit cette lettre
au comte d’Emicourt.
« >
« Vous avefc. tué tyolfey. Je veux croire qué
» vous l’avez ' thé eh brave homme ; mais , ne
» vous' glorifiez pas encore de votre viôoire ; elle
h eft imparfaite , & vous n'avez triomphé qu'à-
demi , puilque je fuis encore en vie. Yous avez
» eh moi im ennemi d’autant plus redoutable, qu’jl
_ # ♦ f
» combattra* pour acquérir une maîtreffe , & poüt
» venger un ami. Venez demain au même endroit
» de vôtre premier combat ; je véux que le théâ-
» tre de là mort de Wolfey lé foit auffi de là
» vôtre. » s
« i * ,
Le comte d’Emicourt s’imagina que la mort de
\
i
»
LES DEUX ÀNGLOIS. 31^
Volfey ne lui ayant point coûté la moindre blet
fure $ il tireroit dûffi bon parti de Park. Il fe rendit à
l’endroit marqué , avec la fierté que donne une
viôoire récente , & l’afîurance qumfpire Fefpoir
d’une prochaine. Mais il fe trompa; la fortune ne’
l’avoit flatté que pour, le trahir. L’Atiglois y furieux
à la vue de fbn fang qui couloit d’une légère bleflure
qu’il avoit reçue it la cuifle, fond avèc impétuofité
fur fon ennemi , le preffe , le trouble , ne lui donne
pas le tems de fe reconnoître , lui paffe fon épée
àtf travers du Corps , Ôt le rertverte mort à les pieds.
- Madame de Montmirel apprit la mort de mon-
fleur d’Ëmicourt en même-teirts que celle de Volfey ,*
& ne fat guère moins affligée de Pune qüe de l’autre.
Mais fa filfe fat accablée de la dernière trifleffe; elle
maudit Park , lui jura une haîne implacable , Bt refafa
toutes IeS jufttfieatîôns qu’il lui fit faire par une amie
commune.
. - y
Il fe hafarda dë paroître devait elle dans la maifon
dé cette amie. Elle lui fit de ces reprochés fanglans &
cruels , qui fèf oient' infupportabfes dans la bouche 1
même d’tirté pérfdnne indifférente ; & qui accablent ,
qui Confondent dans celle d’une perfonne aimée.
Perfide , lui dit^efle , ofçs-tu te montrer â mes yeux ,
teint du feng d’un homme qui étoit , pour ainfi dire ,
- iÂon époux ? Que t’avoit-il fait', barbare , pour lui
ôter la vie? que t’avois-je fait moi-même , pour m’èn
- priver ? Il avoit tué mon ami , répondit douloureufe-
I
!
y
l
I
316 Les deux Anglois:
. ment Park ; il vous aimoit , il alloit vous pofféder.
U a tué ton ami ! reprit-elle ; dis qu'il a puni fon
infolence. Plût au ciel qu’il eût pu, de même punir
la tienne ! As-tu donc cru te faire aimer , en m’ôtant
ce que j’avois de plus cher au monde ? Fuis , cruel *
fuis loin de moi, & crains» tout de ma haîne &
de ma fureur. Mais non , ne crains rien d ? une fille
impuiflante , qui ne peut fe venger que par fès
larmes & par fes regrets. •
Ah , madame ! s’écria l’amoureux Park ; je vops
fournirai d’autres armes, & ma main conduira la
vôtre à mon cœur pour m’arracher la vie. Ta
vie , lui répondit-elle , n’eft pas affez précieufe pour
4
payer celle de mon amant; & s’il eft vrai que tu
m’aimes , vis pour fentir tout le poids dema hame &
de mon mépris. Park abattu , les yeux couverts de
pleurs , n’ofoit la regarder , & reftoit dans un trille
lilence. Les larmes d’un homme aimable font fé-
duifantes. ; Quelque irritée que fût mademoiselle de
Montmirel , elle craignit de s’en laiffef attendrir; elle
fortit brufquement , & le laifTa dans un état pitoya-
ble , roulant mille defleins fimefles contre lui-même.
Son amie le retira de la fombre rêverie où il étoit
* 4 7
plongé, lui dit les chofes les plus confolantes, tira-
parole de lui qu’il n’attenteroit point à fa vie , & qu’il
fe réferveroit pour un tems plus heureux. Elle lui
promit de lui rendre tontes fortes de bons offices
auprès de mademoifelle de Montmirel , qpi né feroit
*
v
/
» I 4 * .
Les deux Anglois. 317
peut-être pas toujours fi intraitable , & l’exhorta
à fe mettre en fureté.
L’infortuné Park fe retira auprès de fon général
.lui conta tout ce qui s’étoit paffé , lui apprit la mort
de Wolfey, & celle du comte d’Emicourt , & lé k
■pria de le prendre fous fa proteéfion. Il fit fagement;;
le marquis d’Emicourt le faifant chercher pour tirer
vengeance de la mort de fon fils , qui demeura pour-
tant impunie. Tel étoit le malheur de ce déplorable
régné , que les plus forts donnoient la loi aux plus
foibles. Le général Anglois aimoit Park qui avoit
toujours paffé pour un brave homme. Cette dér-
nière aéfion lui gagna l’eftime & le cœur de tous
les officiers : Il en écrivit à Henri V, rbi d’Àn-
gleterre , que l’infenfé Charles VI venoit de déclarer
fon fucceffeur. Henri voulut voir Park, l’éleva juf-
qu’à le faire lieutenant de fes gardes. Cependant
il étoit d’une trifteffe effroyable ; le fouvenir de fon
ami, les rigueurs de mademoifelle de Montmirel,
qui le traitoit auffi maL depuis fon élévation que ,
lorfqu’il n’étôit qu’un fimple gentilhomme , & le peu
d’efpérance de la fléchir ou de l’oublier, lui ren-
dirent la vie odieufe. Les Anglois font fujets à une
noire mélancolie qui dégénère en un mal incurable
qu’ils appellent confomption . Park paroiffoit infen-
fible à toutes les bontés de Henri. Il lui dit in-
génûment qu’il avoit une paffion violente & mal-
heureufe dans le cœur ; & que rien ne pouvant.
N
3x8 Les deux Anglois.
adoucir une Françoife qu’il aimoit, il étoit résolu
de fe laifler mourir. Henri s’informa qui elle étoit,
& la fit demander à madame de Montmirel , fa
mère , qui , fe voyant fans biens & fans appui ,
détermina là fille à ne plus maltraiter Part, &c à
accepter l’honneur que le roi d’Angleterre vouloir
lui faire. Madempifêlle de Montmirel touchée dp
la perfévérance d’un amant fi tendre & fi fidèle ,
fe rendit. Le mariage fut conclu , & s’acheva avec
beaucoup de magnificence. Cet heureux changement
rendit à Parle la beauté & la bonne humeur que
fa trifteffe lui avoit enlevées. Mademoifelle de Mont-
mirel , devenue madame Parle , aima d’abord fon
mari par devoir , & bientôt par inclination. Us
jouirent long-tems de leur bonheur, lai fièrent une
nombreufç poftérité ; & Henri VDÏ , auffi roi d’An-
gleterre, éppufa dans la fuite une héritière de cette
maifon.
LETTRE
f _ * t
DE. M. *** A. MK ***.
>
SUR
L*
»
. L A
Vous m’avez fbuvent demandé ce que je penfoi*
fut les différentes fortes de muflque , en perfonne
qui n’a pas décidé quel èff fon goût, qui n’ofe s’y
fier , & qui refie dans l’incertitude. Les différentes
opinions n’ont pas la force de. vous entraîner , mais
biencdle de fufpendre Fimpreflïon du fentimerit au*
quel vous n’ofez vous livrer : voici votre excufe.
Votre cœur n’a jamais été touché , vous ne çon*
noiflez point l’amour : vos amans ont voulu vai*
nement vous le faire connoître , vous n’avez connu
que vos amans. Les uns, emportés & grofiiers, ne
vouloient que vous corrompre , ils vous Ont infpiré
ORIGINE
DE
* \
MUSIQUE.
$id Lettre
de l’horreur ; d’autres , ayant le même projet, l’ont
diflimulé. Les uns fe font donnés pour philofophes
uniquement charmés de vos vertus; la plupart fe
difoient féduits par les grâces de votre éfprit : ce
même efprit qu’ils vantoient vous a fervi à coife
rtoître la faoffeté de leur caraétère ; les- voilà- dé-'
mafquéÿ & méprifés. D’autres encore ont eflayé
de vous plaire par les difcours'flatteurs , les coquet-
teries 6c les gennllelfes frivoles, qui féduifent prefque
toutes les femmes; cet art, ce manege vous a paru
plat, & tous les amans vous ont paru dangereux
& incapables de fatisfaire votre efprit & de tou-
cher votre cœur.
Il m’a paru nécefTaire de débrouiller en vous les
idées fauflès que vous avez de l’amour, avant que
de vous parler de lui. Ne croyez pas que j’entre-,
prenne dè vous le hure connoître autrement que
par la fimple théorie , peut - être un jour l’amant •
qu’il vous a defliné vous fera fentir quel il eft.
On a difhngué , il y a long-tems, deux amours ;
l’un, fous le nomd’Eros, & l’autre d’Anteros. C’efl
du premier dont je veux vous parler; c’eft lui qui
aima Pfyché. Cet amour, tendre, pur, vrai, vif,
confiant , fidele , ne pouvoit aimer que Pfyché,
il vouloit être aimé de même ; pour cela , il lui
fàlloit une ame toute entière^ Il trouvoit dans toutes
les femmes les défauts & les dégoûts que Pfyché
trouvoit dans tous les hommes ; rien ne pouvoit
plaire
I
suit la Musique; 311
plaire à Pfyché , & n’étoit cligne d’elle que l’amour
lui-même. Lu fable vous a appris tous fes malheurs ,
la curiouté & la vanité les causèrent ; elle y joignit lu
défiance, crime pour l’amitié, mais affreux & irrémifr
fible aux yeux du véritable amour* Vous êtes éçotfc
née de m’entendre dire aux yeux du véritable amour «
Oui , à fes yeux , celui-là n’eft point aveugle , il
eû clair - voyant , mais filenciéux ; il parle peu ,
finalement , évite les phrafes & les tours affèâés ;
- fon langage efï vif, plein de naïveté & d’exprefn
üon ; tout parle en lui. Rien n’étoit perdu pour
Pfyché ; une ame n’a pas befoin de grands difcours
pour entendre toute la force & toute la grâce d’une
penfée , encore moins- lorfque cette penfée vient
du fentiment. Après toutes les peines que les défaut*
de Pfyché lui avoierit caufëes , après qu’elle eut
expié fes crimes, en'fe livrant entièrement à l’a-
mour , il l’époufà ; les dieux approuvèrent ce ma-
riage; ils étoient feuls dans l’univers faits l’un pour
l’autre. De ce couple charmant naquit la volupté.
Cette déefTe étoit digne de fbn origine ; elle ne fè
fépara jamais de fon, père. & de fa mère, elle en
faifoit les délices. Sans parler les différens idiomes ,
elle fè faifoit entendre à toutes les nations ; il fuffifoit
pour cela d’avoir une ame ôu de l’amour; tout ce
qui étoit privé de l’un ou de l’autre ne l’entendoit
point, tout ce qui fuivoit les étendards d’Antèro*
étoit fourd pour fa voix délicate & gracieufe. Vous
Tome FI. X
^ii Lettre
\
(avez qu’Ànteros , le feux amour , vînt s’établir fur
la terre , qu’il fubjugua prefque tous les mortels*
II les blefïbit avec des fléchés empoifonnées , il
traînoit après lui la jaloufle , la fraude , la trahifon
rinconftance , l’indifcrédon ; de là vinrent des guerres
& des meurtres fans nombre. Pour les féduire, il
menoit avec lui une feufTe volupté, qui ne reffem-
bloit en rien à la fille de Pfyché ; elle ne donnoit
que des plaifirs grofliers , qui ne flattant les fens
que pour des inflans , les détruifoient en peu de
tems. Là fille de Pfyché , un jour en badinant , eflfaya
d’imiter les foupirs d’amour fur un infiniment qu’elle
fit avec un rofeau ; fur ce même infiniment elle
trouva le moyen de peindre par des fons les diffé^
rentes agitations d’un cœur amoureux : langueurs,
larmes , délices , joie douce & naïve. Son père &
fe mère fentoient augmenter leurs plaifirs par les
fbns touchans qui les repréfentoient. La volupté
ne s’en tint pas à ce couj>-d’eflai ; elle inventa plu-
fieurs inflrumens , ayant tous, des beautés particu-
lières & propres à caraélérifer & à peindre tous
les different mouvemens de l’ame , au point de les
faire reffentir à ceux qui en étoient.fufçeptibles. Les
oifeaux habitans des bocages du pays fortuné où
ces dieux charmans avôient choifi leur retraite, ap-
prirent bientôt à former des fons mélodieux &
agréables. Les bergers foupîr oient fur la flûte, & ani-
moient. leurs danfes par le fon de la mufette &
sur. là Musique;
du tambourin. Un jour, tin roffignol s’étant éloigné
de fa demeure ordinaire, fut furpris par un amôur
folâtre qui voltigeoit près de 111e fortunée ; ion chant
lui parut nouveau ; il porta I’oifeau à Vénus , comme
un préfent rare & digne d’elle. Elle en connut tout
le prix , & fur-le-champ ayant fait atteler fon char,
elle ordonna au roffignol 'de voler devant-fes pigeons,
& de la conduire dans les climats, inconnus ju {-
qu’alors , où les oifeaux avoient un ramage fi tendre.
U obéit , elle part & arrive. Son char refta fuf-
pendu dans les airs , enveloppé d’un nuage ; elle-
vouloit voir fans être apperçue. Ses yeux furent
frappés du plus agréable fpe&acle qui fut jamais ;
fon fils & Plyché lùr un trône de gazon & de fleurs ,
dans le lieu le plus délicieux de l’univers. Je n’en
ferai ppint la défcription ; l’amour l’avoitchoifi pour
fa demeure, & fa fille l’avoit orné. A la tête des
nymphes & de leur cour , elle leur donnoit une-
fête champêtre ; elles . danfoient fur le gazon , les
zéphirs légers danfoient avec elfes; les bergers &
bergères danfèrent quelques entrées de ce ballet, -
les grâces dè la fuite de Pfyché en danfèrent aufli.<
Ces grâces ne reflemblent point à celles qui ac-
compagnent Vénus ; elles font aufli modeftes , naïves
& touchantes , que les dernières font effrontées &
minaüdières. Toute la mufique du ballet était carac-
térifée ; les yeux fermés, on pouvoit deviner quels
étoient les danfeurs, ôcfe repréfenter à-peu-près les
I
m j %4 Lettre
différentes figures du ballet ; tant la même expref*
fion régnoit & dans le chant & dans la danfe. B
fembloii que la nature feule eût produit l’une &
l’autre ; & fans que l’on s’en apperqût ; on ref-
fentoit les plus délicates nuances des douces par-
lions, exprimées par les finis. Lorfque les jeux furent
terminés , Vénus regagna Cythère , plus jaloufe que
jamais de la beauté & du bonheur de Pfyché. B
n’étoit plus en fon pouvoir de le troubler ; elle
voulut du moins effayer de jouir du même plaifir ,
& fi les fpeôacles qu’elle donneroit à Cythère n’a-
voient pas les mêmes charmes , les furpaffer du
ipoins en magnificence. Elle fit conftruire un thé-
âtre dont les omemens étoient chargés d’or & de
pierreries ; les décorations & les perfpeôives tâ-
chèrent d'imiter ce beau payfage qu’elle venoit de
voir ; un nombre prodigieux d’inftrumens furent
fabriqués; Vénus promit des dons & des faveurs
à tous ceux qui travailleroient avec fuccès pour
fon théâtre. Tous les hommes croyant avoir befoin
de la pcoteâion de Vénus , ont recours à efle
comme à une divinité bjenfaifante ; ils ignorent
que d'elle & de fes enfans viennent les peines dont
ils gémiffent. Tous travaillèrept à l'ému à com-
pofer de là Mufique. Chacun vantoit fon travail
& la peine qu'il s'étoit donnée : les géomètres
même s'en mêlèrent ; ils louoient les calculs im-
menfe$~qu’ils avoient fait pour trouver le moyen de
sur là Musique. 315
pàrcourir dafis les airs de violon toutes lés différentes
combinaifons d’un re ou d’un mi 9 avec les autres
notes. Il eft vrai que cet âir n’avoit point de chant ,
& dans cette mufique contrainte & fi pénible à
compofet rien ne couloit de fource , nul génie
ne le$: animoit , ils fiiioient la nature & le fenti-
ment : l’art 'n’auroit dû fervir qu’à chercher l’un
* .& l’autre , pour les orner & les mettre dans leur plus
beau jour. Quand celui où l’on devoit exécuter fur
le théâtre de Cythère ce ballet tant vanté- , fut
arrivé , la plupart des fpéâateurs s’écrièrent que
les inftrumçns étoient faux; leurs fons faifoient
peine aux oreilles les moins délicates ; on leur dé-
clara dogmatiquement que c’étoit des dilTonances
faites exprès , & le chef-d’œuvre de l’art. Les
chats , originaires de Cythère , ont tranfmis juf-
qu’à nous quelques tons de cette harmonie , com-
me les roflignols nous en font entendre quelques-
uns de celle qu’ils ont entendue dans Pile de l’a-
mour.
Le ballet fut danfé par les nymphes de la fuite
de Vénus ; danfes indécentes , où fe mêloient des
athlètes de la fuite de Mars ; les grâces faifoient
des fauts & des tours de force ; la confufion
régnoit. La mufique n’avoit de rapport 1 la danfè
que par les mouvemens plus ou moins vifs ; point
de penfée , par-conféquént point d’expreffion. On
parcourait tous les tours avec rapidité , les difTo-
X ..«
uj
31 6 Lettre
nances prodiguées fans ‘celle ; quelquefois on s’obC
tinoit à rebattre deux notes pendant un quart-
d’heure ; beaucoup de bruit , force fredons ; &
lorfque par hafard il fe rencontroit deux mefures
qui' pouvoient faire un chant agréable, Ton chan-
geoit bien vite de ton , de mode & de mefiire.
Toujours de la trifteffe au lieu de tendrefle ; le
Singulier était du barocque ; la fureur , du tinta-
mare ; au lieu de gaieté , du turbulent^ & jamais
de gentillelTe , ni rien qui pût aller au cœur*
Vous en fayez à préfent autant que moi , faites
votre choix : l’une de ces muliqués vient de
Cythère ; l’autre 9 de la fille de Pamour & de
Pfyché. Ne croyez pas qu’une nation s’en foit
approprié l’une à l’exclufion de l’autre; les deux
muliqués fe font répandues dans les deux nations j
votre coeur & votre goût vous feront démêler
quelle eft leur origine.
Vous trouverez peut + être que j’avance fans
preuve que les chats font originaires’ de Cythère.*
Us en confervent encore les inclinations & les
manières; remplis de gentilleffes dans leurs badi-
nages , un air doux 9 pleins de diffimulation ,
cruels , trompeurs , féroces , fans amitié ; lorfque
l’amour les rend heureux ; leur indifcrétion l’ap-
prend au voifinage par leurs clameurs; ils font
légers & volages comme les Cupidons. Le rof*
%nol amoureux , venu de Pile fortunée , ne
sur la Musique. 317
chante que pour toucher fa maîtrefle. Eft-il heu-
reux ? il fe tait & .ne chante plus ; content de fa
bonne fortune, il la goûte en filence.
\
Fin des Hijkires , Nouvelles & Mémoires ramajjes»
MANTEAUX
RECUEIL.
PREMIÈRE PARTIE;
A
Mo MANTEAU,
MAITRE CORDONNIER
POUR HOMME,
AU SOULIER COMMODE ,
/ 9
f
Rue du Chantre, à Paris.
y Otre nom , Mànjîeur , vous donnoit des
droits fur cet Ouvrage , quand la fortune
ne vous auroit fait que Savetier. Des re-
cherches critiques , hifloriques , grammati-
cales , théologiques ; t/ej faits anecdotes qui
ont donné lieu à plufeurs Auteurs d’em-
ployer dans un nouveau fens le mot de Man-
teau ; d? autres faits peu connus , dont le
même mot , pris dans fes fens différent , a été
le fujet principal , ou Coccafon , entreront
dans ce recueil , ÿzii par fa fngularité , mérite
votre approbation , ou du moins votre indul-
gence. Si les kijloires que je vous préjente
t
ne paroilfent point par elles-mêmes utiles à vo-
tre profefjion , t hommage que j ê vous, rends ,
peut du moins fervir à corriger dans la fuite
mefjieurs vos enfans d’une ambition , qui rùefl
que trop dangereufe pour la plupart des fa-
milles . Ce feroit ici le lieu ou jamais , défaire
votre éloge , mais je trC arrêterai à un feul
trait j vous peigne { la douceur de votre ca-
■ raBère par le choix de votre enfeigne. Ma -
*
dame Manteau ejl la, première à vous rendre ,
fur cet article , la juflice qui vous efl due •
Elle cherche de fon côté à vous imiter , &
Ion peut dire que vous trouve^ en elle la
y raie chaûjfure à votre pied . Si f ai le bon-
heur de contribuer à vous faire connoitre ,
fefpère de votre reconnoiffance que vous con-
tribuerez à me faire valoir , en me prônant
auprès de vos pratiques. Vous en aurez peut-
être davantage , & tnon livre en fera mieux
vendu . Je fuis , monfieur , très-parfaitement 9
votre très-humble ferviteur 9
a
A *,* *.
De Paris * ce ... * 1746 .
1
331
PRÉFACE.
Etymologie, h ferait alfa nu de
décider, & peut-être affez peu important de dis-
cuter , fi le mot Mantèau vient de mante, ou ii
mante vient de Manteau. Il eft sûr du moins que
les dérivés mantelet , manteline , mantille, man*
dille , &c. & 1 es compofés du mot Manteau viennent
de l’un ou de l’autre , à moins qu’ils ne viennent
tous de mantel, vieux mot celtique.
ÉLOGE DU MANTEAU. L’éloge du
Manteau , compofé en latin par Petingfert, jurifi-
confulte Allemand, & publié à Brème dans un re-
cueil de pièces , in - 1 1 , ne pourrok nous fixer a
cet égard. Si j’ayois trouvé ce recueil à Paris , j’en
aurois profité par rapport à d’autres objets, & j’au-'
rois eu autant de bonne-foi pour citer l’ouvrage &
les fecours dont il m’auroit été ; que j’ai de fincé-
rité pour dire que le Manteau, ou la couverture
des eaux de Spa , par M. W*** , Cologne , Pierre
Marteau , 1737 , eft une brochure in-8 ô . , d’un ftyle
déteftable , dont il n’a paru que la première partie, &
dans laquelle il n’eft pas queftion de Manteau.
MANTEAUX AU PROPRE , II eft
' »
534 Préface.
mutile d’avoir recours aux favans d’Allemagne pouf
connoître l’ancienneté du Manteau' & ies avantages.
Pour favoir qu’Elifée n’eût point eu le don de pro-
phétie , fi Elie en montant au ciel , ne lui avoit 1 aille
foA Manteau.
Petingfert n’auroit lurement pas rapporté l’épi-
gramme fuivante , mife en vers par Montmor ,
d’après le mot de monfieur de Montaufier ; épi-
gramme qui peut trouver ici fa place.
Elie , ainfi qu’il eft écrit.
De Ton Manteau joint à Ton double efprit
Récompenfa Ton ferviteur* fidèle. *
Triftan eût fuivi ce modèle:
Mais Triftan , qu’on mit au tombeau
Plus pauvre que n’eft un prophète.
En laiftant à Quinault Ton elprit de poète ÿ
Ne put lui laifler de Manteau.
/
11 n’eft pas permis d’ignorer de quelle reffource
fut à Jofeph Ton Manteau , pour fe débarraffer des
vives , & très-vives inftances de la femme de Pu- *
tiphar.
11 fuffit encore d’avoir une légère connoiffance
de l’antiquité , pour être au fait du Manteau des
Grecs , & de celui qui diftinguoit les philofophes
cyniques. Celui des Grecs en général fe portoit
par-deffus une tunique ; il étoit large, relevé par
Préfacé; 335;
les deux bouts de chaque côté , & attaché derrière
' les épaules avec une agraffe. Anôflhène, fondateur
de la feftè des Cyniques , fit porter à fes difciples
le Manteau fiir l’épaule , & fupprima la tunique*
Diogène , jeune encore , en demanda une pour
fe garantir du froid : Le Manteau fuffit, lui dit An»
tiflhène ; eh hiver , mettez-le double ; en été , comme
vous voudrez. Si la réponfè eft dure , la dernière
«
partie qui a quelque plaifanterie , pourroit être l’o*
rigine éloignée de cette efpece de diélon en ufage
parmi nous.
* */
. Qjiapd il fait beau ,
Prends ton Manteau ;
Quand il pleut ,
Prends-le fi tu veux;
»
r t
• » .* 1 »
1 t
Je me trouve pourtant forcé d’avouer ici qu’un
compilateur un peu profond , m’auroit été d’un
grand fecours pour répandre la lumière fur les faits
douteux du legs d’Antifthène , fait à Diogène; du
• é
partage de ce Manteau tout déchiré entre les difc .
ciples d’Antifthène , ou de l’ordre que donna ce
philofophe en mourant d’enterrer Ton Manteau avec
lui ; mon érudition fe borne à rapporter le reproche
que l’on fit à Diogène , en lui difant que Ton voyoit
fa vanité à travers des trous de fon Manteau, Voyez
Diog, Laërt.
jjd ' Préfacé*
S’il était nécefïaire de donner de nouvelles preu-
ves dè Fufage général des Manteaux chez les Grecs ,
je rappcBerois la réponfe de ce philosophe à celui
qui demandoit ce qu’il avoit foijs ion manteau ; Lô
portçrois~je ainfi, fi je n’avois defiem de le cacher P
l’ajouter ois que la comédie des Grecs, {paUiasa}
eft cfcftinguée de celle des Romains , ( segat*) par
h différence du vêtement des deux nations.
* A quel fiecle rapporterons - nous le fait qui ef|
décrit dans la cinquième fable du cinquième livre
de Phedre ? comédien avoit imité le cri d’un
cochon fi parfirkemënt que les fpeâateurs crurent
qu’il en avoit un caché fous fon Manteau ; un pay-
fan dit tout haut qu’il réufliroit encore mieux. Le
peuple affemblé deux jours après ; dès que le comé-
dien eut joué fon rôle avec le même fiiccès , le
payfan , qui avoit effectivement un cochon fous
• * ♦ *
fon Manteau, lui tira l’oràiHe jufqu’au point de le
feire crier. Les acclamations furent toutes en faveur
du comédien ; le payfan montra aux fpeétateurs
Faâeur qu’ils critiquoient, leur difarit:
En hk ( porcdlus ) déclarât quaks jiàs judices*
m #
Quoique la robe f&t l’habillement diffinétif des
Romains , on fait que fouvent ils portoient par-
deffos une forte de Manteau appelle épitoge. II
» fervit à Pompée & à Céfar , pour ne pas voir ef»
- mourant
i
Ç R È P A C £,'■ , 337
»
mourant les derniers coups qu’on leur portoit.,
USAGE DU MANTEAU . En fuivant
l’ulàge des .Manteaux jüfqu’à nos jours , Phifloire
eccléfiaftique fournit plufieurs faits que je ferois en :
droit de revendiquer; les Manteaux de S. Florent,
de S- Martin , de. Sainte Urfule , de S. Franççds -
d’Afïife, de S. François de Paule, mériteroient des
differtations particulières, ■ H fufEra de dire ici que
dans les premiers fiecles du cjinftianifme , une grânde
partie des nouveaux chrétiens , & fur-tout lçs clercs ,
abandonnèrent la robe romaine,, alors fomptueufe, ;
pour le Manteau fimple de couleur brune. On leur
» ' |l . f A, # < * r ^ • »
en fit ua crinie, ; comme 'fi en. ;préférant l’habit des.
Grecs, ils en avoient adopté les moeurs, alors,
généralement décriées. Tertullien crut devoir juA
tifier les nouveaux chrétiens; &. lui-même , par un
traité qui nous a été confervé, &. qu’il prononça,
dit-on, publiquement à Carthage. Une plaifanterie
infultante contribua peut-être à fui faire compofer
cef quvrage ; on difqit des chrétiens 6 1 de lui , qu*ils
avoient pafle à toga ad pallium , ab equisad ajinasi
Lj livre du Manteau, de Tertullien, a été traduit en
françois p «u Maneffier, Paris ; Pierre Promé , 1 66.5 ,
ïn - 1 1. Catalog. de la Biblioth, du Roi. SS. Pères ,
n. 478.
Si le Manteau fut pour les nouveaux chrétiens
l,pae fource de railleries piquantes , la religion qu’ils
Tome FI % Y
\
1
Préface.
embrafToiént leur apprenoit à fouffrir patiemment
les injures 8c le mépris : mais 1 rien ne dédomma-
gea les feigneurs 8c les dames de la cour du roi
Artus , de la honte 8c de la confufion que leur caufâ
le Manteau envoyé par la fée Mourgue. On peut
en juger par la lefture ia' Manteau maltailU, im-
primé dans ce recueil d’après tm manufcrit de la
Bibliothèque du Roi.
Pour connoître l’utilité des Manteaux, j’en appelle
à tous les voyageurs , & à quiconque eft. expofé
au froid 8c à la pluie. Molière , dont les comé-
dies font le tableau du ridicule des hommes , 8c
lTiiftoire des ufages de Ton iiecle , nous apprend
qu’il fiiffifoit de fbrtir de chez foi pour fe fervir
du Manteau."
»
Et voyant arriver chez lui le damoifèau
Prend fort honnêtement fes gants 8c fon Manteau^
Ecole des fimmes , a&e î , fànt i.'
• *
Regnier tlous avoit auffi marqué ce fâitpar ces
deux vêts :
Un de ces jours derniers , par des lieux détournés y
Je m’en allois rêvant , mon Manteau fur le nés.
Le terme des rôles à Manteau, dont on fe fèrt
pour défigner certains perfonnages de comédie ,
V
P R É F A C E. 33£
indique affez qu’il y avoit des âges, dès conditions
& des caractères j auxquels ce vêtement étoit plus
particulier. - I
'Je croirais inutile de dire qu’autrefbis les filoui
fttoient , broient lés Manteaux des paflans , la nuit
dans les rues de Paris, fi je n’avois à placer deux
traits de La Fontaine. Il n’étoit que flx heures du
loir quand il fut arrêté dans la rué : Mefiîéurs , leur
dit La Fontaine , voilà mon Manteau , mais vous
ouvrez de bonne heure. Une autrefois il fut rencontré
Iur le Pont-neuf par des gens de la même efpece -,
qui contrefaifant les ivrognes , lui demandèrent en
balbutiant le chemin de la Grève ; La Fontaine en
leur donnant fon Manteau, leur dit: le voilà.
Un poète, de nos jours, qui fut attaqué la nuit
dans la rue , aurait cru en être quitte à bon marché ,
s’il n’avoit rifqué que fon Manteau.
L’ufage-n’en eft plus fi général , les états fur
lefqùels la mpde a moins le droit d’exercer fon
empire , n’ont point adopté les changemens qu’elle
invente oc qu’elle autorife. Les moines ont- gardé
l’haHllement de leur première inftitution ; le Man-
teau court , le Manteau long fe font confervés parmi
les eccléfiafhques. A l’égard du Manteau court
des eccléfiafüques , j’ai trop été des amis de l’abbé
Courtin pour rapporter l’épigramme de RoufTeaü;
mais je ne puis m’empêcher d’admirer l’exaCHtude
& la précifion du portrait. Le Manteau fourré
Yij
i
t
i
240 Préface;
febflfie encore pour ks malades; le petit Manteau
ou mantelet s’eft introduit nouvellement, & nous
vient d’Efpagne. On peut raifonnablement juger
que les femmes fe fervent encore du Manteau de
lit : je dis juger ; car la plupart ne fe montrent guère
dans cet ajufiement , & mettent fer le compte de
la pudeur, ce qui n’eft que l’effet de leur coquet-
terie , comme b crainte de ne pas briller par b
taille leur a bit reléguer le Manteau troufle avec
les vertu - gadins , fous le prétexte apparent d’une
plus grande commodité. En fin , b multiplicité d’é-
quipages & la fecilité des petites-maifons , ont bit
difparoitre le Manteau couleur de muraille. On
pourroit croire Regnard inventeur de cette expréf-
lion îeureufe qu’il a placée dans le joueur :
Tu prendras ce Manteau fait pour bonne fortune *
De couleur de muraille* '
ABc 2 , Seine 4.
Mais l’origine de cette expreflion efl conftatée par
des mémoires hiftoriques & critiques fur les diffé-
rentes modes du figele paffé.
On lit dans ces mémoires qu’un jeune-homme
amoureux de bonne-foi, & par conféquent moins
féduit par la gloire d’avoir triomphé d’une femme ,
cjue flatté du charme dé s’affurer la poffeffion* d’une
maîtreffe qu’il aimoit , obtint un rendez - vous. U
Préface; 341
Crut devoir employer toutes les précautions que lui
ïnfpiroit fa délicateffe, & courut chezle plus habile
tailleur de la cour , lui commander un Manteau
gris. De quel gris , monfieur? lui dit le tailleur.
Cette demande embarraffa le 'jeune-homme. Oc-
cupé uniquement de la crainte 'd’être apperçu , il
fêntit â l’inftant la différence qu’il y avoit dans les
nuances d’une couleur, dont les unes approchoient
trop du blanc , & les autres de la couleur brune ;
& parlant à fa penfée , il dit , avec une efpece
d’infpiration : De couleur de muraille. Ah ! mon-
fieur , lui répondit le tailleur avec enthoufiafme ,
que je vous ai d’obligation! vous fixez mes idées;
*
fi je vous eufle vu deux mois plutôt, le baron de
Bercy vivroit encore ; il me demanda , comme vous,
un Manteau gris tout gris me parut égal , celui
que j’employai étoit trop clair , le baron , plein
de confiance, fut au rendez-vous, il fut remarqué,
fiiivi , aflaffiné. /
1
MANTEAU DE DIGNITÉ , DE
CÊ-RÉMONIE. Si l’on me reproche cette
digreffion , qui' n’efl que l’extrait d’un article plus
étendu de l’ouvrage que je compte donner au pu-
blic , Tous le titre de l’hiftoire de l’efprit humain ,
on ne me pardonnerait pas d?oublier que le man-
teau eft auffi une marque de dignité, d’honneur,
de prééminence, de cérémonie. Faut -il en effet
341. Préface.
citer le Manteau par l’impolition duquel le pre^
mier dès diacres inveftüïoit le pape du fouveraijx
pontificat ; celui que les papes , patriarches , pri-
mats , métropolitains , portent par-deflus leurs habits
pontificaux , en ligne de juridiction ; celui que les
évêques portent par-deflus leur rochet , quand ils
font en prélènce du légat ou du pape. On lait
les prérogatives attachées au Manteau royal. La
noblefle afpire fans cefife au moment de décorer
fes équipages du Manteau ducal ; une décoration
à-peu-près femblable , eft l’objet de l’ambition de
tous les magiftratL Le grand-maître de Malthe eft
diftingué par Ion Manteau à bec : tous les grands-
maîtres & les chevaliers de chaque ordre militaire
ont un Manteau qui leur eft particulier. Le Man»
teau des maîtres des requêtes n’eft-il pas la route
la plus litre pour arriver à la plus haute fortune
à laquelle ils aient droit de prétendre } Enfin les.
maîtres imprimeurs , tapüEers , bourreliers , cor-
donniers , ne le font-ils pas un honneur de .porter,
le Manteau ?
Saps prélènter le trille Ipeâacle qu’offre un long
Manteau de deuil, je finirai par un lait attefté par
des voyageurs. Les refis du Mexique n’avoient , en lé
mariant , d’autre cérémonie que de nouer leur Man-
teau avec le voile des princelTes qu'ils époufoient.
diverses acceptions di/mot
I
/
I
Préface* 34$
MA NT EA U . Je laiffe aux juges des armoiries
à décider dans quel fèns lé Manteau doit être pris
en terme de blazon, 6c à donner les marques di£*
tinâives des lions mantelés * 6c à nous inftruire
des rangs 6c de la place du Manteau par rapport
aux princes de la maifon de .France. C’eft aux
experts en l’art de fauconnerie à juger du Manteau
des oifeaux de prôie ; je pourrois trouver telle cor-
neille emmantelée, qu’ils me prouverôient que j’ai
fort. Le nouveau traité d’architeâure aura tout dit
> j
probablement fur les Manteaux de porte ôc lur le$
Manteaux de cheminée.
, t t
COMPOSÉS DU MOT MA NT EAU,
Si j’avois eu communication des titres du chapitre
de S. Honoré , j’aurois pu déterminer l’étendue du
fief froidmantel ou frementeau , qui a donné fon
nom à une des rues de Paris. Il fuffira de citer
l’églife & la rue des Blancs-Manteaux > puifque des
religieux ainfi appellés de-là Manteaux - blancs , il
ne refte plus que le nom. L’état de la France,
imprimé en trois volumes , donnera des lumières
fur les fondions attachées à la charge de porte-»
Manteau du roi. Quant aux porte-Manteaux qui fe
placent dans les gardes-robes , ce feroit perdre le
tems que de s’y arrêter ; je dois feulement rap-
porter , à l’occafion de porte-Manteaux de voyage ,
le trait de Benferade , qui refifemble beaucoup à
Yiv •
/
544 Préface.
»
celui du philofophe Bias , & tjui dit en parlant de
luirmême ;
Tous mes habits font fur ma peau.
Et je lins mon porté-Manteau.
Je n’en dirois pas davantage fur, cet article, maïs
tout le monde n’a pas préfente l’épigramme que
le mot Marmanteau donna occafion de faire à La
» ' V
Fontaine* On appelle bois Marmanteau en termes
de gruerie , les arbres qui compofent les avenues ,
qui forment un abri, ou qui fervent de décoration
à quelque château oiv maifon de campagne. Ces
fortes d’arbres ne font jamais compris dans les cou-
pes de bois ,■ ils font cenfés être le Manteau de la
maifon. L’Académie françoife voulant dans ce tems-
Ià , étendre le diétiqnnaire qu’elle projettoit , jus-
qu’aux mots des arts , Furetière plaifanta La Fon-
taine avec aigreur , fur ce qu’étant maître des eaux
& forêts, il ne favoit pas la différence des bois Mar-
uianteau & des bois en grume : le dernier , par paren-
thèfe , eft un bois coupé qui a confervé fon écorce y
& qui n’eft point encore équarri. La Fontaine,
piqué y fit cette épigramme contre JFutetière :
Un beau jour que certains quidams l
Piqués de tes dits outrageans.
Sur ton dos emprêtré, comme fur une enclume.
*
/
r
I
P R É P À C E. 34J
• Frappoient avec du bois porté fous le Manteau }
Sais-tu fi c’étoit bois -en grume.
Ou fi c’étoit bois Marmanteau ? '
*
Pour Tintelligence de cette épigramme , il faut
fàvoir que Furetière étoit prêtre., qu’il n’en vou-
loit pas convenir , & qu’il venoit de recevoir des
coups de bâton pour des portraits qu’il avoit placés
dans Ton roman bourgeois.
ADDITION A LA PRÉFACE.
r~
MANTEAUX AU FIGURÉ , ET
DITS PROVERBIALEMENT. Voici le
moment d’avouer que je ne puis réfifier à la ten-
tation de faire paraître cet ouvrage ; du moins on
ne dira pas de moi ces vers que Molière fait dire
dans fon Tartuffe :
«
Que l’impofteur fait bien , de traîtreffe manière ,
Se faire un beau Manteau de tout ce qu’on révère !
Ack 5.
v Je ne fuis point dans le cas de me fervir du Man-
teau de la religion , ni de tout ce qui doit être facré &
refpe&able , pour mettre au jour des traits diftés
par l’hypocrifie , l’intrigue ouïe fanatifme. Je n’aurai
point recours au Manteau de la nuit pour rien cacher
dont la probité ait à rougir. Plutôt que de m’attirer
de pareils reproches , je confentirois que la fievre
34* Préface.
fut un manteau pour mon hiver , & je préférerons
de me voir à la trifle néceffité de manger mon pain
fous mon Manteau. Je n'ai voulu que m’amufer ;
on me critiquera fans doute, mais je ne tirerai per-
fonne par le Manteau pour l’engager à m’épargner.
Je connois déjà 'tels 6c tels qui fe croiraient dés-
honorés de garder les Manteaux de leur bibliothèque ;
loin.de leur en lavoir mauvais gré , je garderais pour
eux les .Manteaux dans un autre fens. Telle femme
à qui l’on pourrait dire que le mariage eft un Man-
teau qui couvre tout, peut auffi ne fe pas refiifer
une critique auffi fuperficielle que précieufe ; j’en
ferai autant de cas que de Rognonet ,
i
Qui d’un Manteau fit un bonnet.
Le livre eft fait , il fera imprimé , il fera vendit
fous le Manteau ; fi quelque ouvrage mérite ce pri-
vilège , c’efl fans doute celui-ci. Quelque mauvais
plaifant pourra dire que les colporteurs feront des
porte-Manteaux , à la bonne heure; pour moi , faos
ofer dire avec Horace :
& meâ
Virtute me involvo.
J’emploie la traduction , qui devientiplus modefte ,
6c par conséquent plus convenable , 6c je m’en-
veloppe de mon Manteau pour ignorer le fort de cet
ouvrage,.
LE MARI
MANTEAU.
JLuCidie , après avoir paffé les premières années
de fa jeunefle dans le couvent, en fut retiré^ par
fes parens , qui crurent ne devoir fe fier qu’à eux*
mêmes du foin de perfectionner fon éducation. Ils
s'applaudirent de voir fe développer en élle cet
heureux naturel, qui eft peut-être l’unique fource
des vertus de fociété; elle acquit des talens & des
connoiffances : mais fon'efprit cultivé ne perdit
rien de fes grâces, & fon caraâère doux & fen-
fible , conferva cette fimplicité fi rare & fi pré-
cieufe. Enfin elle étoit très-aimable, mais l’amour
mit la dernière main à fes agrémens. .... Quel
maître !
Polémon étoit depuis long-tems ami des parens
de Lucidie. Accoutumé à b voir dès fon enfance,
}1 avoit remarqué & fuivi avec une forte d’intérêt
fes différens progrès dans tous les genres. Lucidie
avoit appris de fes parens à être bien aife quand
L E M A R ï
Polémon entroit ; c’étoit pour elle l’ami de fa fk-
mille , c’étoit pour lui la fille de fes amis : ils eurent
occafion de fe voir fou vent, & cette vue fut fatale
à la liberté de l’un & de l’autre.
* *
Polémon s’en apperçut le premier. L’expérience
qu’ü avoit l’éclaira bientôt fur les fentimens qu’il
éproûvoit lui - même , & fur ceux qu’il avoit fait
naître ;'il ne les envifagea qu’avec horreur; l’a-
mour en-tfain voulut réclamer fes droits , il. ne fut
pas écouté ; dans un cœur vertueux , la paifion
peut fubfifler , mais la probité feule fait agin
Polémon , réfblu d’éviter les occafions de fe
trouver feul avec Lucidie, voulut prendre, les mé-
flagemens néceffaires pour qu’on ne foupçonnât rien
du motif qui l’y déterminoit ; il réuflit à l’égard de
tout le monde; mais cette conduite plus réfervée
n’échappa point à Lucidie, qui s’en trouva offen-
fée. Le dépit produifit des réflexions , & le fruit
de ces réflexions fut d’être effrayée de les propres
fentimens. Elle eût voulu en-vain fe les diflimuler,
-Polémon l’aimoit par foiblefle, l’évitoit par vertu;
trifte exemple à fuivre ! Elle fentoit encore que
Polémon étoit aimé.
Forcés de fe voir affez fouvent , ils s’adreffoient
rarement la parole; mais tout les inflruifoit mutuel-
lement de la fituation dé leur ame. En effet , le cœur
ne fe fait-il pas toujours entendre au cœur? Qiiel
eft fon langage? Tout, Qui peut le définir ? Rien.
Mante av, 349
Ils fe parlèrent enfin. Cette première converfa-
ifion fut pareille à celle de deux amans qui le fe-
roient entretenus .plufievlrs fois ; elle étoit la fuite
des réflexions qu’ils avoient faites chacun fur lîétat
où ils fe trouvoient. L’amour animoit leurs difeours .
, . * » .
mais c’étoit l’amour maîtrifé par .la vertu ; l’aveu
de leur paifion étoit toujours fuivi du. projet confi
* t •
tant de la furmonter, îls ne s’en occupoiént que
pour fe la reprocher; mais ces reproches réitérés
n’étoient en effet que de nouveaux aveux , & de-
nouvelles fburces de plaintes & de regrets. Us fe
féparèrent enfin , peut-être plus ampureuy , ils fen-
tirent du moins que le moyen le plus sûr de fe
vaincre, n’étoit pas de fe voir , pour s’y encou-?
* ■ 1 a *p>
rager.
O « , ' r
Lucidie étoit dans ce trouble & dans cette agi-
tation , quand une de fes amies, nommée Cidalife^
qu’elle avoit connue dans le couvent, & qui étoit
mariée depuis quelques années, vint lui rendre. vifîte;
c’étoit une femme aimable, raifonnable fans féche-*
refle , fage par tempérament , connoiflant le mon-
de , & fe prêtant par efprit & par douceur àu^
piouvemens que l’amour & les paflions nobles peu-
veht
positions pour être la confidente d’une paflion mal-
vheureufe, cette paflion , quand elle eft vraie, fuffit
pour intéreffer , c’eft ainfi qu’un enfapt affligé ^
femble tendre les bras à ceux qu’il apperçoit , ÔC
caufer. Indépendamment de çes heureufes dif-
^ » • * , ^
350 LÉ M A R ï
les éirteut , fans même qu’il ait befoin d’annoncer
les fêcours qu’il efpère.
Cette amie n’eut pas de peine à arracher le fecrefc
de la paffion de Lucidie, l’amour fit le portrait de
Polémon par la bouche de Ton amante, & l’amour
fait peindre avec les couleurs lès plus féduifantes.
Auffi Lucidie n’eiit point à juftifier un fentiment dont
Polémon paroiffoit digne, le choix fut approuvé',
& Tort fe difpofoit déjà à diercher les moyens dë
déterminer les perfonnes dont l’aveu étoit nécefc
faire pour une pareille union. Hélas ! s’écria Luci-
die , tout efpoir m’eft ravi , Polémon eft marié !
Et que prétendez-vous donc? lui dit fon amie avec
ime furprife que Lucidie remarqua : ce n’étoit plus
une amie compatiffante qu’elle voyoit ? elle retrouva
un juge févère. Ah ! ne me condamnez pas , ajouta-
t-elle ; trompés tous deux par les charmes inno-
cens d’une tendre amitié .... mais que fert de fë
fappellèr les fources de fon malheur? aidez-moi à
le furmonter & à me vaincre moi-même. Un feu!
moyen vous refie, répliqua Cidalife, reflburce
cruelle, mais néceffaire pour votre repos & pour
votre vertu ; répondez aux vœux d’un père qui vous
aime , & confentez à vous marier. O ciel ! s’écria
Lucidie 9 être unie pour toujours à un autre que
Polémon ! n’eft-ce pas être féparée de lui à jamais ?
Cidalife infifla, Lucidie fè rendit, mais elle voulut
annoncer à Polémon fà réfolution , malgré la ré-
I
Manteau: $5*
^ pugnance quefon.'amie témoignoitpour une pa-
reille entrçprife. Si vous craignez , ajouta-t-elle *
que ' mon cœur trop foible ne poiffe foutenir un
pareil effort , ranimez mon courage par votre pré*
fonce. Cidahfe y ccmfentit , &c fut témoin de la con-
veriabon que Luddie eut avec Polémbn.
' A-peine fut-il -entré, que Luddie lui dit : Cida>
lilè eff mon atnæ, je n’ai rim.de caché pour ellej
die fait que je vous aime, que vous m’aimez,. elle
fait encore que je ne puis être à Vous. ... ; Pôle-
mon voulut parler : Ne m’interrompez point , jà
n’ai rien à entendre , c’eft à vous à m’écouter. Mon
père veut rae marier j je me trouve forcée de de*
ftfer une union qui fêta le malheur de-:nuvie.;.je
ne vous le reproche pas, Sc voua avez peut-être
KinjufHce de me reprocher le- parti que je prends. .
J’aurois pu vous le laiffer ignorer jufqu’au. temsoà
cette nouvelle fera publique ; mais en vous y prépa-
rant , j’ai peut-être voulu vous épargner , & à moi-
9 "• *
même, l’état ihdifcretqu’àuroit pu produire en vous
la furprife ; ou plutôt que fert de vous le cacher ?
je me fuis ménagé la fatisfaé^on de-” vous dire que
le mari que je choifirai n’aura aucun des agrémens
dont votre délicatefle puiffe être bleffée : non , je
n’épouferois jamais un homme què vous puffiez me
foupçonner d’aimer, c’eft la feule marque d’amour
qu’il me foit permis de vous donner. Quels combats
s’élèvent dans mon cœur ! s’écria Polémon. J’admire
i
i
35i Le Mari Màntëàu.
votre vertu , l’honneur m’engage à vous confirmer
dans votre réfolution; mais l’amour a peine à fe
taire , & mon cœur ne peut fuffire aux tourmens
qu’il endure.
• Leur réparation fût tendre , mais 'noble & géné-
reufe. Cidalife ne put s’empêcher de plaindre Lu-
cidie , & Polémon qui fut qu’elle avoit contribué
au parti qüe Lucidie avoit pris , ne put lui en fâvoir
mauvais gré. Lucidie , en effet , préféra un des plus
vieux maris à tous ceux qui lui furent préfentés.
Qu’arriva-t-il dans la fuite ? Malgré toutes les ré-
folutions que ces deux amans avoient formées , ils
(e virent ; Polémon devint ami du mari , & l’amour
triompha, malgré les réfiflances & les projets ver-
tueux de Lucidie. Ainfi le mariage fervit de Manteau
à une paffion qui méritoit fi parfaitement d’être
heureufe.
LE
€
5 ˣ
s h
t S *» ^
's {
353 ?
üiL:
./ «
1:Ë ::M A.. N T E A U
T '
D$.
1 LA, C H E M I NÉE.
/]'/• "M7
< /
J?ragmfint : iFiinfi , hifloir# -trouvée dans Us
pafâûrs de’Mï J.~ après fà mort, :
► * r 'T. pr-s « T ■ * •, •■
|i w', l J -/ » ^ * J - J** ^ * * * 4 ’ 1
.’UjHi jeune' Frantpœyindmmé-.Cuerin i avoitfoftti
naître einlqi jdèst fon mfânae^letsdefir de voyager
dans » les ; pays > éloignés ; ce defo. s’étoit aecrû pas
la facilité que Ton père avoit eue de s’y prêter.- U&é
fonutie ij&’açgeht >niife dans) le' comitleree ‘StcoiUiée
jà u^ioègQDÛtntlde.'MaHsilld pour la faire valoir y
deVoit produire îles: fonds iddÜàés à la dépenfe des
voyages de fon fils... '..VI i.’ • > v ' \
, î*Çijdées'Tqui iaifferit ‘dpis.un âge où l’oneft
peu ep ^fderiifoniarr', ' fie font . pis ordinairement
l?ienétéfi4 u fi** ôc. atquütBnt difficilement fin certain
degré df-jïetteté. Auffi lé .jeune Guérin y dam le
deffeinpùjl était deqmfirtr un jour & patrie , n’avoii
point: formé celui de faire fortune , de s-’ii^ftn^re ,
(d’acquérê des connoiflances udlés rà fon pays ; il
lî’enyifogeçit que le plaifir de changer de- lieu, dç
Tome VI , Z
\
Le Manteau
vpir de n o uveaux - objets , de ' ho uvuiua ~ uf*gesi
Différais contre-tems lufpendirent fés projets , &
fbn père lui ayant proposé d’entrer dans le géniïf,
d fervit en Efpagne pendanfta camp^ne de 17k 9 j
en qualité d’ingénieur.
En 1710 , l’arrivée de Méhetnet Effendi à Paris,
donna occalîon à Guerjn 4 e fe bermrtiadièrement
avee M. Le Noir, biterprète de Mt And>aflâdeur.
Ses premiers délits fe réveillèrent avec plus de viva-
cité $ la nouvelle quH reçut en même - tems -que
Fes fouds de Mariotte. avaient produit üne ; ftjmme
conlidérable ; la paix qui le fit avec PEfpagne, Se
qui lui. ôtoit l’efpéTance-de : fuivre nrië carrière dans
laquée l’hoimeur.J’aurDtf-netemÉ tarit qrieih guerre
«urott duré. : ces circjànftançes réunies déterminèrent
foridépart.
r j
vr « •/
• f, l
%/ * \ J
IL pafi& .d’abocd^^'Gonébndncqile^ bù-d crut
devoir; s’appliquer ài l’étude des.’.langÛK torque y
«abé & perûne ; ion intention étoit.'de pénétrer
jufqu’aux extrémités de l’Afie.. ."'f 1 1
; Après avoir Voyagé pbndant plufieursannée^ dans
différentes provinces del 'empire des Turcs’i attiré
par la réputation de. Thamas-Koulikan j il defira
de voir ce conquérant, il efpéra d’en être connu.
Les Perfaris n’ont point ce barbare élolgdetherit pour
les peuples qui .ne font ni de leur natioririi dé leur
religion. Guerinfui accueilli par eux, & ne différa
point à le rendre , auprès de fon héros. Il trouva
(
/
DE L A Gh^S MI fï Ê X.
• • • ' '
lès moyens d’en obtenir une audience , dans làquellè
il lui -demanda 1» permiffibn de combattre dané fort
armée , • fans autre récompenfè que la gloire de le
1er vit. •
- Bientôt - l’intèHigencé dé Guérin dans le méfie!
de lagUerté, & fort habileté dans le gériiè ^par-
vinrent aux oreilles du prince, qui par dès Offres
confidéraWes voulut lé; fixer à fa cour ; mais Gué-
rin voulut toujours fe réfèrvéf lé droit de quitter
la Perfe quand il le jngeroit à -propos ; & pour
acquérir ce droit, auquel - Tftairtas - KoUlikah côn-
fentit , il - renonça fatw peiné au* honneurs & aux
emplois que fes fervices pouvoient mériter. L’èflittté
du prince-, fa cotlfiartCë-, dés' dîftinftions flâtteufes ,
des graCès particulières le dédommagèrent des gradés
& des récorrtpenfés militaires j qu’il de fût reproché
d’envier aux feignfeurs Pèirlàris; Souvent il Ærigeoit
leurs tnàfttiüvrés par fes corîfeife y mais il leur fedfoit
l’honnédr dé fe réuffife î àuflï Voyoient-ils fa faveuf
fans envie. Thamas-KoiiKkan fût même tirier parti
de la modération de Guérin , pour animer le zele
& les miens de- les - généraux J il crut devoir, par
une politique adroite , les ktofer én public des fuccès
dont il àvote réméré Guérin en fecrèt.
* Ce ftt àlors que Tdfiàl Ôfman fut enVoyé à la
tête dé Farinée qui ^contre fa Perife ;
. r • *
le général des PerfanS demanda de nouvèlles troupes
& fbri maître , qui fouhaita que Guérin Ies- aecom-
Zij
I
35<î Le Mait.te au
pagnat. A-peine fut-il arrivé, que les deux armées
en vinrent aux mains. Les Turcs eurent d’aborcj
l’avantage , & les Perfâns euffent été défaits, fi Gué-
rin , après avoir rallié une partie des fuyards , n’avoif •
encore difpofé l’artillerie de façon' que, le détordre
fe mit parmi les Turcs; on profita de ce moment
pour, les; attaquer , ils furent prefque • y$ détruits r
Topai Ofinan , après des prodiges .de valeur , y
périt, regretté de iès ennepùs mêmes». . .
Le général Perfàn fenrittopt le .'prix de cette
victoire ; & ' n’eut pas* la baflèffe de dyfirpùler è
qui il la .devoit. Il ne rifquoit rien , du côté de la
fprtunek à. rendre jidHçe^Çuerin, & il étoit aflèz
«# • • I
grand homme pour jug# «pie per unpareil aveu ,
il ne, perdrait rien.de fà, réputation. ^ . Le burin fut
imrpçnfe ; Guérin ., peu.^ayide de péforf dont la
.généralité de Thapias-Kqulilc^n l’avçit qusen état
rie fe paffer, fouhaitajppur & part vw.^,^uide
quantité d’efclaves., flatté par avanqe d)* plaifir de
pouvoir ^adoucir leur .infortune.- ■; ....
. Un d’epjtre eux , nommé Achmet ; paroiffoif p^tç
accablé , quç lep autres de la honte où le tort. -des
armes l’ayoit réduit; il.dédaignoit de fe plaindre ^
mais ton air tondue taciturne, peignoit; aflèz le
Ptykko# fon ajne..<yi^rip çrut ,dàn^pr,<jie l’ef-
clavagè n’étoit pas , la feylg'caufe detU mélancolie
qui paroiffoit en tyi, j.jçette.idée l’ùiÊéreda. Pour
éclair cir|I'es foupçqns il voulut donner lieu à. Admet
\
i'
4
* H *
de'là Cheminée. 357
de lui découvrir le fond de fon cœur , & lui fit
plufieurs queffions avec un air de bonté & d’inté-
rêt. L’efclave gardoit un morne filence, les careffes
mêmes furent employées inutilement, Achmet tou-
ché ne fut pas féduit. Guérin enfin hafarda l’au-
torité d’un maître fur fon efclave, & fit entrevoir
le rifque qii’on pouvoit courir à lui déplaire. Epargne-
toi ce foin , lui dit Achmet, ma vie feule dépend
de toi. Sans un foible efpôir qui me refte , je te
démanderois la mort comme une faveur ; mais tu
peux l’ordonner fi tu la crois néceffaire pour fatis-
faire l’orgueil d’un maître irrité. AH cruel ! reprit
Guérin ; devrois-tu me juger ainfi ? L’avois-je mé-
rité ? ai-je.infulté à ton malheur ? & quand la pitié. . . .
Je la refufe cette pitié que tu m’offres , elle me
ferôit inutile', & ne peut qu’irriter mon défefpoir;
elle fèroit même fimefle pour toi , fi pour payer
des bontés dont je fens le prix malgré la dureté
/ ^
que tu peux me reprocher , je te faifbis partager
Fhorreur de mon fort. Accepte du moins mes bien?
faits, lui dit Guérin. Le plus grand que j’attende
de toi , reprit Achmet, c’éft de refpefter mon fecret.
* Ton cœur inflexible, répartit Guérin, m’envie la
douceur d’entrer dans tes peines, & de les foula-
ger;;eh bien, je jure de ne jamais chercher, à
pénétrer l’affreufe vérité que tu me caches , mais
du moins tu feras auffi heureux qu’il peut être en
moi d’y contribuer; jé te laiffe à toi-même, à ton
Ziij
r
35& Le Manteau
trouble , à tes remords peut-être ; je te rends tous
les droits que je puis avoir fur toi; deviens libre,
je te quitte encore de la reconnoiflànce.
Il ferait difficile de rendre l’étonnement , mêlé
de refpeél 6c de vénération, dont Achmet fut faifî.
11 fe proflema aux pieds de Guérin , 6c après quel-
ques inflans d’un filence à-travers duquel Ton ame
agitée fe peignoit toute entière , il lui dit : Je te '
parois un monftre , 6c tu n’en es que plus généreux.
Forcé de te refpeéler , de t’admirer, de t’aimer «
je me trouve dans la néceffité de t’outrager encore
par mes refus; mais j’aime mieux perdre tes bontés
que ton . efiime : quand je pourrais les mériter par
ma confiance , j’en deviendrais indigne par l’aveu
que j’auroiS fait. Ta' vertu méme>, cette vertu qui
jnaîtrife les paffions , cette vertu fenfible ôc géné*
reufe, que j’ignorais 6c que tu me fais connoître ,
retient dans mon cœur un fecret dont la connoif-
fânce éteindroit dans le tien tous les fentimens de
pitié , pour n’y biffer qu’une jufle horreur. J’accepte
pourtant la liberté , ajouta-t-il en fê relevant , fi
tu me permets de t’en faire à chaque infiant le
facrifice , en ne te quittant jamais. Guérin s’atten-
drit , l’embrafla, confirma le don qu’il lui avoit
fait, 6c b promefle de ne jamais le preffer pour
favoir fon feçret, Il le regarda dans b fuite comme
fon ami.
Achmet étoit plus infiruit que les Turcs ne le
delà Cheminée, 359
finit otdinajreinem ; il avoit appris le François d’un,
efclave de çette parion qu’il avoit eu ; quand l’im-
primerie s'établit à Confbntinôple , il avoit con*
tribué à fqn établi (Ternent fous le$ yeux de Saïd ,
& dans les .foins que lui donnoit cette occupation,
il avoft acquis des connoiflànces qui rendoient fa
fbciété aimable.
1 . » • r • • • • »
Pendant le .refie de U guerre ,, il n’héfita pas à
ftiivre fon .bienfaiteur , quoique ce fût contre fa
patrie y mais il- combattoit moins pour les. Perfans
qu’il n'étoit attentif à veiller fur' les jours de fon
ami. ,11 çherchoit J’occafion de s’acquitter .en partie
avec lui ; le hafàrd ,1e /èrvit. . Gyerin , tombé. de,
cheval , allok être enveloppé , Achmet foutint feul.
l’eflbrt des Turcs, lui donna le tems de fe relever,
de remonter à cheval. Achmet, preffé, aUoit -fucr
♦
comber ; Guérin fondit fiir eux pour- le dégager ,
& tous deux mirent les Turcs en fuite,
; Leur aminé qui croiffoit par degrés, fe ' nôur-
riffoit par des Jàcrifices réciproques 6c continuels.
Achmet n’avoit 4 fè reprocher que fon manque*
de confiance fur un feul point , 6c dans la;<ondé£i
cendance que Guérin avoit pour cette fbibleflè, il'
trouvoit une nouvelle fourçe d'attachement pour
lpi.
La Jiaifbn intime qui étoit entre -les deux, amis!
ne s’étendoit pas jufqu’à les unir dans lé : goât des;
plaifîrs. Achmet évitoit fur-tout de fè trouver avec*
Z iv
560 L e Manteau
« *
ces efclaves charmafttês , qui occupées ; du dènr dé-
plaire, jaloufes de la préférence, ne font dépen-
dre leur gloirp que dès defirs qu’elles infpirent, ou
des tranfports qu’elles procurent , fans être fenfi-
t
blés à k douceur d’aimer, qu’elles ignorent. Tout
ce qui avoit rapport à l’amour augmfentoit là mé-
lancolie. i . . .
• ' • • • • • » » *
Ils prirent 1 a route de l’Inde , & après avoir fé-
joumé quelque . tems dans le beau ' royaume de
Cachemire , ils s’embarquèrent fur les vaiffeaux
d’Europe. . . . . . . , .....
♦ . . . ,
• * • • • • i * • • •
. . . . Au mois de Septembre 1736 , d’où
• . f
s étant rendus à Paris , Guérin alla loger chez fon
• » * 1
frère qui avoit été prévenu de fon arrivée. Achmet
fut reçu avec toutes fortes d’égards ; mais il de-
manda & obtint la liberté dé vivre dans k retraite.
Pour Péri arracher , ; Guérin le menoit quelquefois
avtec lui dans les vilîtes qu’il étoit obligé de faire;
iouvent il Pengageoit à fe promener avec lui. L’hiver
ldi ayant* ôté cette* dernière reffource 9 il voulut lui
perfuader dè cultiver les perfonnes qu’il lui avoit
-für çohnoître. ; mais' Achmet préféra la folitude.
Retiré dans fon appartement , il en fortoit rarement ;
lâ raiftm 'du froid ,' âuquel il fe difoit peut-être
{Ass "fenfible qu’il ne Pétoit en effet , & dont ce-
pendant il peuvoit être plus fufceptible depuis qu’il
JJ È'L À G-H fc M'i NÉ È. 36»
avoit pris l’habit à la franqoife , lui fervoit de pré-
texte : en quittant l’habit turc , il avoit- trouvé l’a*-
vantage de ne poinr exciter, par fon habillement»
une curiofité indifcrette , & d ? éviter des queftions
qui auroient pu i’embarrafler. -• '
• - Guérin fe déroboit fouvent aux «mpreftemens
dé fa famille pour venir caufer avec .Achmet. Un
jour- il -le -trouva auprès de fon feu , appuyé fio-
le Manteau de fa cheminée, & plongé dans la plus
grande -rêverie; la chambre n’étoit éclairée que par
la lumière que- ie feu y répandoit. Cette efpece
de clarté reffemble , à certains égards , à celle-
\
que répand la lune à travers des arbres épais ^
Achmet fe leva comme s’il fe -fût réveillé d’un
fommeil profond ; & pour- cacher l’état .de fon ame ,
dont il étoit honteux- vis-à-vis d’un ami pour lequel
il fe reprochoit fon peu de confiance, il chercha
par plufieurs queftions à fe diftraire de fes propres
réflexions. Guérin remarqua l’embarras d’ Achmet ,
l’effort qu’il fe faifoit , & s’affit près de lui.
- Après quelques difeours vagues , Guérin s’éten-
dit fur le défintérefiement qu’avoit marqué fon
frère dans le compte qu’il lui avoit rendu de fon
bien. Ce . bien-, accumulé pendant quinze ans ,
avoit .produit une fortune confidérable , par l’in-
tégrité & . l’intelligence avec laquelle les revenus
avoient été placés fucceftivement. Guérin ajouta
qu’il n’avoit accepté que ce qui lui étoit échu dans
/
\
I
)6x Le Mante a -o
Ion partage , & que renonçant âu furplus , 3 1’».
voit defliné à l’établiflèment . de fa niece. Voua
êtes généreux, dit Achmet, 6 1 je vous reconnais ;
vous payez par un don ce que votre frère eût eu
tort de n’avoir pas fait. Non, non, reprit Güe-
rin ; biffez - moi jouir du plaifir de croire que b
probité n’eft pas fi étendue que vous le dites, &
que fès foins ont eu plutôt pour objet de férvir
un frère qu’il ainkoit , que de remplir les loix que
lui prefcrivoit un dépôt confié à b probité. Que
vous êtes heureux! s’écria Achmet; b tranquillité
' de votre ame vous biffe jour de tout ce qui vous
environne; vous pouvez- fans peine porter fur du-
cun de ces objets le degré d’intérêt , d’êfthne ou
de fènfibilité qu’il mérite. Votre patrie, vos an-
ciennes liaifons, vos parens. . . . Vous m’ouvrez
les yeux , reprit Guérin; feduit par le charme de
vivre avec vous , je n’ai pas fongé que j’efpérois
en-vain vous dédommager de b douceur que j’é-
prouve moi-même en me retrouvant dans ma patrie
te dans le fdn.de ma famille. Non , je n’ai rien
à regretter , reprit Achmet avec tranfport , vous
fèul me reliez dans b nature .... b connoiffance
de mon fort , des defirs imputffans .... des te-
mords* . . . C*eft vous fèul que je dois , que je puis
aimer. D fe.tuî alors ; c’étoit en effet ne rien dire
de plus que ce que Guérin avoit pu deviner : mais
^Achmet n’en avoit jamais tant dit , malgré l’habitude
y
\
\
\
dte -*Che mi né à . 3 <5 j
duné liailbn auffi intime’) malgré le défœuvrementr
v '
d’une longue navigation; & Guérin regarda prefa
que ces mots fans faite & fans ordre, comme un
épanchement de cœur. Quoi! je vous quitterois,
reprit encore Achmet , vous à qui je dois la li-
berté & les biens dont je jouis , à qui je dois fur-
tout les, fentimens que vous m’infpirez, & dont la-
V
douceur fufpend fouyent l’amertume de mon ame ;
vous qui avez le droit trop Ken acquis de tout'
exiger de moi !... J’y ai renoncé , dit Guérin ,
c eft une des conditions tjte notre amitié; j’ai peut-
être eu la foibleffe de mV foumçttre , mais j’ai du ’
mbins le courage de. refpeéter nos engagemens ;
je dis le courage , car il en coûtent alors à la fan-
pie fenfihHité qui mtérefle pour un malheureux ^
& il en coûte à prêtent à l’amitié.
Il s’étoit levé en difant ces dernières paroles,'
Achmet l’avoit fuivi , ils^fe promenèrent quelque-
tepis dans fa chambre. Guérin voulut continuer la
converfadon far le même. ton, Achmet, devenu
i»
toutrà-coup plus taciturne , ne répondit rien; ce
changement n’échappa point à fon ami , . qui fans
' inüiler davantage, lui dit que le conful François du
Caire étoit nouvellement à Paris , qu’il iroit le voir
ineeffamment , 6c qu 'après ils prendroient jour
pour y aller - enfemble. Ils le réparèrent peu de
tems après. .
Guérin revint le lendemain, il trouva Ton ami
/
364' .L .e • Ma n.,t eau
dans la ménie fituation que la veille ; il venoit lui-
Confier un projet que Ion frère lui avoit commu-
niqué le matin. Il femble, dit «il. Te méfier du
goût que j’ai eu pour les voyages , & pour m’en-
gager à refter avec lui, il croit qu'une femme
pourrait me fixer à Paris. Je fens, comme je dois,
cette marque d’attachement , & je vois toute la
noblefTe du procédé ; je m’engagerai volontiers à
palier avec lui le relie de mes jours , cet enga-
gement n’a rien' qui ne me flatte., celui du mariage
n’a rien qui me tente; & quand les douceurs qu'on
veut m’y faire envifàger pourraient me féduire ,
4
je vous en dois peut-être le fàcrifice. A moi ? dit
Achmét. Sans doute à vous , reprit Guérin ; fi
j’étois heureux , comment venir étaler mon bon«
t
heur aux yeux d’un ami malheureux ? & fi j’é-
prouve des troubles , des contradictions , viendrai-
je augmenter mes peines en réveillant en vous
l’intérêt qui vous rend perfonnel tout ce qui m’ar-
rive? Ne me comptez pour rien, lui dit Achmet;
vous avez peut-être tort de ne pas fuivre l’idée
qu’on vous donne. Que rifquez-vous ?> vous n’ai-
mez peint ; Tefiime , l’habitude feront lés liens
d’une union où Ja paifion n’entrera pour rien ; &
quel que foit l’événement, ou la raifon vous fera
fentir im bonheur qu’elle aura préparé , ou elle
vous aidera à fupporter les chagrins qu’elle aura
pu vous faire prévoir. Je fuppbfe même que vous
bE tfA Cheminée; 365
deveniez fenfible aftiouréux , cet amour ri 'aura
jamais ce caraéière terrible qui produis également
-là frénéfie d’une- amé ivre de plaifir , ouledéchi-
■rement d’ün cœurdéfefpéré. Cè caraâèreeft ii>
.connu dans vos. cltüiats, 1- éducapooi ace que vous
-appeliez polrteffe, la communication' qui dans ce
.pays-ci eft entre lesxleux .fexes, dès leur enfance^
.produifent parmi .vMs'une liaifon qui eftr plutôt uh
ümpie commerce de fentimens qu’uhe vraiq pat
lion ; il 1 n^y .entre jamais de cet abandon defoi-
-ibâne , de cette. fureur qui fe porte <à tout fanfe
fcrupule , foit dans, les moyens, de . tléuffir , foi
dans les çonfeüs que donnent la ctamtr de perdre
dTiiïjer aimé , bu tarage de s’éni voirfépaté. Piêf
.aurciel que .je n’euffe t jamais connu qup^bet amout
Jranquille , qui moins, vif, moins impérieux., qdow*
,dt ;les vertus-; contraires à fes intérêts ^ffe ; rallentk
jjir les remords , ;:&£.lùrvk au défefpoir.. .. t
. Un dome&que ;épri. avoit affaire à fsueçin ; vint
lui parler ; Acftm£t- .s'approcha dei.ia .'.fenêtre.!,
-Guérin l’y .viatqcqodre- , ils .y relièrent qudqœ-
Ï4*ns. L’étonnement jde, Guérin fut; extrême, quand
il rvit-que font aini,. paflânt tout-à-coup de liagitp-
tionè où il étoit ' peu ;. auparavant. ,.à un état plus
doqx . en appqrenœ. y: quoiqu 'intérieurement auffi
Violent.', parta 'd4 ta; proportion, du mariage avec
détJÛl rf avpc; • di&nffinpx,' fans .atd retour fur lui-
jW^me , fans que riqp parât avoir rapport à ce qu’il
1
ê
*66 JL E M A rr T-E A V
«voit eût étant au coin du feu.. Son étonùetnefkt
encore, quand le ha fard les eut ramenés
auprès de la cheminée, au lieu où ils étoient d’*-
bord ; Achmet fetraiit la main de fon ami , dit
avec des «eux égarés .... Oui , mot-même . . . .
iui plongeant un poignard, daûs le féri .... Eh de
qui ? s’écria Géerin ? .... De celle que j’adorok . . .
Je vous fais horreur fans doute. Nous comptions
échapper à la pourfuhe de nos ennemis. , te fort
rious trahit. Elle fe flattoit, pai. de xtefarmer la
.foreur d*uh maître irrité , elle . eût même rougi de
fia d emander une vie :dont elle.jn’avoit, confàcré
tous les' marner» ; noos afiicais'éàe-feparés pour
jamais ; la. mort, lui parut moins affreufe, ehe me
la demanda:, cette mort , coçunfc or» gfase , comme
■une preuve de mon amour, comme ie prix du fieifc
Peut-être nela regardai- je pas alors, comme te plus
grand des.: malheurs j je perdras ce que. j’azmois >
'on allott mfc l’arracher pour la remettre entré, les
bras, d’un dutrè. . Ah ! Zesbeüy Zeshet, ajaûÇt-t-î
en élevant la voix , ne me reproche rien tu nie
vis toi- même me percer à tes yeux. ... 0 Cftlî
que dites - vous ? dit Guérin. . „ „ Zesbet plus heu-
xeufe mourut fans doute , reprit Achtnetv . . . Leur
converfalion fut alors interrompue par un crfper*
qant; ils ne purent deviner d’où d part oit , & après
quelques inûans donnés à te première fiaprife,' Acte
.met continua ; J’ai fia depuis , que je fias iètfoÙM
I
bte l atCu e Mi Ni i. jgy
•fc mené à Topai Ofinan , qui,infiruit de là mort
de Zesbet , ignorant qu’elle avoit péri .' par ma
nain, croyant inéme que le dé&ipoir de la per*
dré n&voit féal armécontrenioi^imé rappeila à
la* VÎepâf tfaÆarance. qu’il me ddrina de me prof
curer les utoyeris dé me venger. Cette>raifbri; pluè
forte : fuf inbl que la couronne 1 du <■ faarty ré prorhiiè
aux Mùfulmaîi£tprfinuurent encoffibattant confire les
ennemis de la foi, me- détermina -à le fuivre; Së
itftjff me 'râ^t etSuf ^efpoir de verfgeanee , je le' re-
trouvai dans -vos 1 bontés & dans Pidée d’une fc»
s
bèttépjüochaineqüé je me flattois de pèuvoir acheta
buébtettir d’un nüHttje âuffi gédéflëtox ; \iri' ièflri-*'
li^t plt^-dOUS< Remporta bkntÔtPdânîf môftcaftrt»*
& fi , > forcé ' d’àbbfd 1 à* - me faire' pàr*l-’É<éf4t méfné -
de ma vengeance^ j ? ai depuk- ré^fié-â? l*erivîe qéé
Y si eue de Voù# ®u^rir mon cœtft ne Pimputéi
cjû’À . lâCrâinte qtfê je devois avoir ’3ë pétdre votfé
ëâîrae &' votre atîiiâé; j’ignore- énëore par quèl
ctislHtie j’srf fuccëihbëi * • . .
# # r»*^
- jk «... •
> r ^ •
élt J ^
Le'lreflé du mariûfcrif -étoit dé^Wfé , il n’efi pas
ftop nëceffaire d ! ën' , vok' la fuite , pour fisirir l*ü#>
preffion que fitpfer : Aéfrmet le Matlteau dé la clfs^
minée. : 1 0n pe -feit fouvéftt- à . quoi attribuer IA
tbnfidencës qri’-ôri faites , célîes qulori a ■ reçues^
c’eft qu’ori s’ëff ftÔîivé àttt coih dUfew. Le etiéufr
s’ouvre -, l’ë^rSf'-ïe' ^velOppê J 'imagination a’d*
>». 4
«if
36$ .L e 'M a kt;la?.w
chauffe j ' lai confiance naît , les:inponvériiateidi&-
parodient. Quederaccommodemens l.què de dé-
clarations 1 que d’ayeux ! j’en; appelle. 4 - «nçs; lec-
teurs. C’eflmnei.véritéà laquelle “ori n’a péut-être
pas fait affez de 'réflexion; quand; dix a le pied fur
les tifons , ,on à>le cœur £h lés leyres.- •'
. J’ajouterat it»,.;Ce. que ma appris de là fin des
aventures d’AeHmet., unde.mesiarajs qui avoitl#
le manuferit datafon enfler.*.. t . ... ;
- Guérin' rafliua AcHteet fur. la cipiflte qu’il a voit
d’être moins ajimé après lùi;»yoâbfiût iule parole
confidence. Pendant la nuit * ' AeHmet crut ettten$
dre quoique cetifùfiénient,, pri oaeoc#? phifieufô fpis
feo nom. y il n’en fut . que u^é<&>$r.etfteRt frappé*
a
■ -Le lendemain; , Guérin réfolqtjsfe i rqpdre : yifite au
conful fiançois/ l^<m--feulemfi(it iL§yoit le , prétexta
d’une parenté éloignée , ntfÿseelqi-du tpifitutge
un mur mitoyen, féparoit leurs çgajfons;', de .plus,
il avoit epyiç;-d e favoir desaouyeUes d’un, pays
t •
.qu’il avoit parcouru ; ç’eft unqrff^gpfit^ natqreSe *
à tous les hommes. Il alla donc chez monfieur D**,
ancien conful divCaire ; celqi.-çj w r qprès if^-pret
miers compliijiens , le cqndqifit ^aits l’appartement
de fa femme., ils s’entretinrent' quelque teips de-feqr
féjour en Egypte , /&■ parlèrent 4 e plufieûrs autres
.endroits dft ^ donEâpariQn ,du ..gtaodpfeigneur. B
-efUi naturdjd 'être, occupé de fpq arqi, que Guérin
■fit. bientôt tonaber la Gonyçr/à^oçç-fur. Açhmet 8ç
fur
» s
i
i
d £ là Cheminée, 3 69
iur lamitié qu’il avoit pour lui. Én s’en allant il
trouva fur l’efcalier une fervante affez noire , mais
bien faite , vêtue comme les efclaves d’Egypte ,
qui lui dit en turc , Achmet .... Achmetfera tou*
« *
jours aimé , Guérin ne fit qu’une foible attention
à ce difcours , qu’il regarda d abord comme une
fimple politeffe , fuppofant que l’Egyptienne avoit
entendu fa converfation. Frappé cependant de la
confidence qu’Achmet lui. avoit faite la veille , il fe
rappella la fituatiori de la maifon, le cri qu’il avoit
entendu , & dont le fon n’avoit pu venir à eux
que par le tuyau de la cheminée. Il ne voulut
point communiquer à fon ami les. idées qu’il avoit,
dans la crainte % de renouveler fa douleur par une
efpérance auflï légèrement conque , il fe contenta*
d’engager Achmet à venir le lendemain avec lui chez
le cOnful. La femme du.conful , pour faire. honneur
à Achmet , voulût le traiter à la mode de fon
pay$ ; elle ordonna qu’on apportât le café. A-peine
l’Egyptienne , qui fut chargée de cette commiffion,
entra-t-elle dans la chambre , qu’elle tomba éva-
nouie : On courut à foil fecours , chacun s’emprefla
autour d’elle; elle reprit bientôt fes efprits* Achmetl
dit-elle alors en ouvrant les yeux, mon cher Achmet ,
cejl donc toi que je revois > c'efi donc toi que j'ai
entendu rrCappeüer ? Au fon d’une voix fi v chère t
Achmet crut reconnoître Zesbet, & fans avoir la
force de fe foutenir , tomba dans fes bras ; c’étoit
Tome VL Aa
9-jq Le Mante av
. Zesbet elle-même. Les deux amans contens de Ce
revoir , n’en étoient pas encore au détail de leurs
aventures , leurs regards leur fuffifoient , leur avi-
dité ne fe peut décrire; & voici ce qu’une curio-
fité pleine d’intérêt fit apprendre à Guérin , de la
fuite des aventures de Zesbet
On peut fe fouvenir qu’Achmet avoit poignardé
Zesbet & s’étoit poignardé lui-même , Topai OA
man l’avoit fait fecourir , abandonnant Zesbet qu’on
lui avoit dit être hors d’état de recevoir aucun
fôulagement. Quelques marchands françois de l’é-
chelle de Smyme chafToient de ce côté , leur fur-
prife fut extrême en appercevanf une femme per-
cée de coups. Sa beauté les intérefïk , ils en ap-
prochèrent , & croyant y trouver quelque reffe
de vie, ils la fêcoururent 7 & la portèrent dans
leur maifon .de campagne qui n’étoit pas éloignée;
leurs foins ne furent point inutiles , elle donna quel-
que efpérance de guérifon. Os la remirent alors
entre les mains d’un millionnaire qui favoit par-
faitement le turc , & qui joignant au fentiment na-
turel d’humanité dés vues chrétiennes , lui rendit
tous les foins poffibles : elle guérit. Il avoit gagné
fa confiance, il avoit des droits fur fa reconnoif-
fance, il entreprit de la convertir , & y réufiit;
le moyen de la religion fut le feul qu’il put em-
ployer avec fuccès pour l'obliger à furvivre à
Acbraet , toujours préfènt à fon efprit, La crainte
de là Cheminée..
37 1
d’expofer la nâtion franqoîfe à raie avanie , fi les
Turcs avoient la moindre Connoiflance de la con-
Verfiori d’une femme turque , engagea les million-
naires à éloignef Zesbet de Smyrne. Elle confentit
à tout ; Achmet étdit mort pour elle , quel lieu
de la terre pouvoit - elle préférer ? Ils lui firent
prendre un habit d’homme , & lui donnèrent une
eau qui détruifit la blancheur & l’éclat de fon teint.
Ce préfent lut le feul qui lui fût agréable , elle
Ven trouva fi bien qu’elle en avoit toujours con-
•fervé l’ufage. Avec d’aufli fages précautions , les
- millionnaires la firent heureirfernent palier au Caire ,
& engagèrent le conlul françois, fe même qui fe
trouvoit alors à Paris, à la prendre à fon férvice.
Elle s’y étoit fi bien attachée , qu’elle avoit voulu
de luivre en France , où fii Confiance fut récom-
penfée. Achmet fe convertit & l’époulà , avec
• d’autant plus de plaifir qu’elle cefia l’ulàge de l’eau
qui la noîrcillbit , & qu’elle reprit en peu de
teins tout l’éclat de fon teint & de là première
' beauté. Guérin leur donna généreufement la moitié
de ce .qu’il avoit apporté de Perlé , & cés bons
Turcs , qui ont pris des noms françois , font à
préfent à la tête d’une petite lâmille qui profpé-
rera fans doute , mais qui dans le fond ne doit
fon bonheur qu’à la confiance que le Manteau de la
cheminée fait infpirer ; confiance qui avoit réfifié à
tant de difiérens climats & de différentes fituatkms.
Aaij
I
V
TIRER
»
PA R
LE MANTEAU;
XiE veuvage , la jeuneffe , la beauté & la rU
cheffe font des dons defirés par, toutes les femmes^
& dont elles favent ordinairement jouir. Célénie
ajoutoit à tous ces avantages celui d’une bonne
réputation; cependant , & ce que l’on aura peine
à croire, Célénie n’étoit point heureufe.
Tous les plaifirs ont leur fource dans le cœur,;
celui de Célénie pouvoit-il être fatisfait ? Il n ’étoit
pas occupé , elle n’avoit pas aimé , pas même foa
mari , quelque jeune qu’elle l’eût époufé. Son cœur
cependant étoit né fenfible; mais elle ne s’en dou-
toit pas. Son malheur venoit de fon éducation
de la perfuafion où elle avoit été en faveur de tous
fes préjugés, de la critique qu’elle avoit fait des
autres femmes ; enfin de l’affiche d’indifférence qu’elle
avoit mife en éclat.
^ Veuve de très-bonne heure , elle goûtoit à vingt
ans avec une . parfaite indolence les trilles agrémens
d’une liberté dont elle ne fentoit pas le prix; un
\
t
% X
\
I
Tirer par le Manteau. 373
ide ces coups de foudre, rares à la vérité, mais
que l’amoyr lance de tems-en-tems pour prouver
qu’il porte aufli fon tonnerre , caufa dans fon efprit ,
dans fon cœur , dans fon caraâère un changement
qui échappa aux yeux même de celui qui i’avoit
caufé. Il fe nommqit Saint - Hélène , étoit jeune ,
t \
bien, fait, mais froid, réfervé & timide. Quelques
raifons d’affaires l’avoient attiré à Paris, & celles
d’une parenté fort éloignée l’engagèrent à venir
louvent chez les parcns de Célénie, avec lefquels
^elle avoit toujours logé. . s
Saint -Hélène favoit à-peine que Célénie étoit
une des plus jolies femmes de Paris. Ce n’étoit
point la différence confidérable qui fe trouvoit entre
leurs fortunes, qui l’empêchoit de rendre juftice à
lès charmes, c’étoit principalement le bruit de fa
dévotion , c’étoit la vénération que Célénie lui
kifpiroit : fentiment cruel à infpirer pour une jolie
fçmmç. Heureufement elles en courent rarement
les rifques. Les idées de Célénie fur Saint-Hélène
étoient fort! différentes ; elle prenoit plaifir à le voir ;
elle louoit fa modeftie , elle applaudiffoit à fa re-
tenue , & comme elle ne connoiffoit point l’amour ,
elle ne mettoit aucun obflacle à fa défrite, elle
avaloit à longs -traits , .& fans aucune inquiétude^
un poifon dangereux. Le froid & le férieux de
Saint -Hélène i’animoient , elle étoit quelquefois
étonnée du chèmin qu’une plaifahterie,lui feifoit frire,
» • • •
Aa ii]
1
1
»
f
374 T i R e a
elle ne pouvoit deviner la railbn de la vivacité
qui l’emportoit. Mais les révolutions qu’une paffion
fait éprouver, ne peuvent long-tems fe cacher à-
l’efprit. Célénie eh avoit , & des réflexions fuivies
■ fur fon 'trouble , fon agitation , ôt fur ce qui pou*
voit les caufêr , l’éclairèrent bientôt fur la fltuadon
de fon ame. Que devint-elle alors? Sa vertu, fe*
grands biens , fa réputation , tout lui peignit l’a-
mour qu’elle reffentoit , comme le comble du mal-
heur & de l’humiliation. Elle évita Saint-Hélène
fans qu’il s’en apperçût, elle fè rapprocha de lui,
fans ■ qu'il y fût plus fenflble. Elle s’applaudifToit
quelquefois de n’étre point aimée; plus fouvent elle
étoit défèfpérée d’aimer feule. Cette idée fut la plus
forte, la plus vive , la plus confiante, Je ne rap-
porterai point ici fes combats, les pareils fe trou»,
vent écrits de tous côtés , au point que je pourrais
dire au leéleur , voyez telles pages de tels 6c tels
romans.
Les foins , les attentions , les prévenances 7
l’humeur , l’aigreur même , rien' ne fit ouvrir les
yeux à Saint - Hélène , riçn ne lui fit foupqonner
fbn bonheur. Ce n’étoit pas faute d’efprit ni de
lumières; mais, comme je l’ai déjà dit , les idées
qu’il avoit du çaraélère de Célénie -, fa timidité
naturelle , le peu d’ufàge du monde $i le peu de
connoiflànee des femmes, lui çaçhpieqt une au®
flattçufç vérité.
\
I
/
PAR LE MANTEAU. 373
Un jour y après avoir dîné avec fa famille , Cé-
lénie dit à Saint-Hélène de lui donner la main pour
la conduire chez elle. Il obéit, & donna une main,
qu’un auteur de nos jours dirait , qui ne penfoit
point; il voulut quitter Célénie à la porte de Ton
appartement, elle 'le fit entrer avec elle. La con-
ver/adon ne fut pas vive, Saint-Hélène, qui n’étoit
'jamais prefTé de parier, & qui n’avoit rien â lui
dire, attendoit que Célénie commençât la conver-
sation. Célénie fe taifoit pour avoir trop à parler.
L’efprit a bien peu de refTort devant lé cœur;
toutes les façons de parler qui veulent dire , qui
ne difent pas, & qui Semblent naître avec les
femmes , avoient été jufques-là mifes en ufàge par
Célénie. ‘
- i
\ Cependant elle l’avoit fait venir, elle l’avoit
retenu ; il falloit qu’elle parlât ; quçl prétexte donner
à fon filence ? comment le colorer? La dévotion
fut le fiijet qu’elle préféra » Saint-Hélène avoit celle
d’un galant- homme , c’eft-à-dire dégagée de tous
ces raffinemens qui en font une occupation pour
les femmes. Célénie lui demanda donc ce qu’il en
penfoit ; elle fut contente de fes réponfes fages fif
mefurées ; il ajouta , par politeflfe pour elle , qu’il
voudrait être encore plus dévot qu’il ne 1,’étoit ,
mais que ITiypocrHie lui paroilToit plus af&eufe quç
l’impiété. Le mot d’hypocrifie fit rougir Célénie ,
& acheva de la déterminer à parler ; car elle avoit
• Aaiv
37 6 Tirer
imaginé qu’en diminuant dans la tête de Saint-Hé-
lène l’idée qu’il s’étoit formée de fa dévotion elle
pourrok plus aifément le rapprocher d’elle. Pour
lors elle ne lui cacha point que la dévotion à la-
quelle elle fembloit attachée, étoit une fuite de fon
éducation , un parti qui lui avoit été fuggéré par
fes parens. Elle parla toujours au paffé fur fa dé-
votion, & finit par dire à Saint - Hélène , qu’elle
l’avoit choifi pour lui confeiHer la conduite que le
monde , fa famille & fes prétendus engagemens pou-
voient exiger d’elle. Elle finit enfin par raffiner
«
qu’elle n’attendoit que de lui & de fa probité les
moyens fages qu’elle pourroit employer pour fe
fôuftraire à la contrainte qu’elle s’étoit impofée.
Saint-Hélène la plaignit d’être réduite à Fhypocrifie;
mais il lui fit fentir les inconvéniens que produi-
sit néceflairement un paflage trop fubit de la re-
tira te à une vie pfus diffipée. Elle convint de tout,
& lui fit promettre de la venir voir fouvent, &
de la guider fur la route qu’elle devoit tenir. Quelle
joie ne reffentit - elle pas, quand elle fit réflexion
fur les avantages qu’elle venoit de fe procurer par
cette feule confidence! Elle envifageoit une liaifon
réglée avec fon amant, un moyen de détruire fes
préventions , une néceflité de converfations longues
& fuivies , & mille autres chofes que l’amour fait
trouver dans une démarche dont il eft fatisfait. Samt-
flclène fe leva pour s’en aller , & comme il avoit
I
\
par le Manteau. 377
le dos tourné , par un mouvement que Célénie
ne put retenir , elle tira fon Manteau. Saint-Hélène
* croyant .s’être ^accroché quelque part, ne s’arrêta
point, Célénie n’ofa fe déclarer davantage.
On crut, en voyant l’empreffement avec lequel
Célénie cherchoit Saint-Hélène , qu’elle avoit en-
trepris fa converfiôn ; le monde , tout clairvoyant
qu’on le croit , efl fouvent bien éloigné de démêler
la vérité.
Saint-Hélène cependant ne fut pas éclaifé. Flatté
de la confiance de Célénie, il regardoit ' les aveux
qu’elle lui avoit faits comme un dépôt dont il étoit
incapable d’abufer , & ne lui donnoit d’autres con-
seils que ceux que fa probité lui diéloit. La fitua-
tion de Célénie étoit peut-être la feule circonftance
où l’amour fe trouve fâché d’eftimer ce qu’il aime.
Célénie avoit recours à mille avances indifcrettes,
& fous le prétexte de l’amitié, elle foutenoit qu’un
ami pouvoit infpirer la plus forte jaloufie ; elle vou-
loit en conféquence que Saint -Hélène lui rendît
compte de toutes fes actions, de fes penfés même,
qu’il n’aimât qu’elle : enfin elle pouffa les fenti-
mens de l’amitié fi près de, la fureur & de l’em-
portement, que Saint-Hélène ouvrit les yeux. Qu’une
femme qui aime voit jufte fur la façon dont elle
efl regardée ! Célénie ne put douter du changement
arrivé dans le cœur de Saint -Hélène , elle s’en
»
apperçut au trouble ainfi qu’à l’embarras qui paroif-
%
*
t
378 Tirer, par Le Manteau.
foient dans toutes Tes actions. Un jour qu’il? étaient
feuls , elle écrivit en affeâant de rie point penfer
à ce qu’elle foifoit ; vos yeux font donc ouverts,
votre azur ejl-il fermé ? Ah, mademoifelle ! s’écria
Saint-Hélène , comment aurois-je pu me flatter d’un
fi grand bonheur ? C’eft à vous à préfent à me
prouver , lui répondit-elle , que vous trouvez votre
fituation heureufe ; quant à moi , je vous ai , ce
me feinble , allez tiré par le Manteau ; mais on
ne doit jamais rougir de tout ce qu’un amour honnête
& véritable peut foire entreprendre.
Quelque tems après , Célénie força tous fes parens
à cortfentir au bonheur de Saint -Hélène, qu’elle
préféra aux plus grands partis du royaume, & l'a-
mour fit long-tems le charme de leur union.
/
Jt
37 »
SOUS'
/
LE M A NT E A U.
«
PORTRAIT,
Al y avoit autrefois à Paris , dam le tems où le
faite n’avoit point encore corrompu toutes les fo-
ciétés , yn petit vieillard nommé moniteur Pacot,
Son air ouvert infpirort la confiance 8 1 l’amitié ;
il étoit toujours vêtu très-fimplement , mais fa pro-
preté étoit extrême. Un bien médiocre lui luffi»
fbit, non - feulement pour n'être à charge à pej-
fonne , mais pour .donner quelquefois à fouper à
lès amis. Il ne connoilfoit nullement la propriété ,
& ne refufoit que- quand il n’avoit pas ce qu’on
lui demandoit. Une chambré, un. cabinet, une
garde - robe & une bélle faite d’affemblée , for-
pnoient fon appartement ; le même efpace au rez-
de-çhaufiee , étoit rempli par une faite à manger,
une cuifine , un office , & par une petite chatn*
bre qu’oçcupoit une fervante , fon unique dôme A
tique. Un petit jardin, orné d’une treille qui for-
moit un berceau couvert, étoit auffi bien tenu que
380 Sous le Manteau;'
le refte de la maifon , qùi n’âvoit pas plus de fécond
étage que de cour. La porte d’entrée donnoit fur
une rue. détournée , mais peu éloignée d’une autre
»
fort paflante ; tant que la belle faifon duroit , le
petit bon-homme fe mettoit les foirs fur le pas de
fa porte pour "y prendre le frais. Infenfiblément
toute la jeunefle des rues voifines s’affembloit au-
tour de lui , & lui faifoit amitié ; il y répondoit
par des carefles & par des offres de fervices. En
hiver , elle venoit remplir la falle , foit devant y
foit après le foupé; on avoit la liberté d’entrer &
de fortir , fans être obligé de parler au maître de
la maifon : on danfoit, on caufoit , enfin on s’a-
mufoit; auffi étoit -il l’idole de fon quartier. Son
efprit n’étoit pas brillant , mais le bon - feus étoit
fon partage , la Simplicité , la vérité , & fur-tout
la candeur étoient la baze & les ornemens de fon
caraôère* Il étoit hé avec une gaieté fi véritable
& fi pure, qu’il l’avoit confervée malgré le grand
âge auquel il étoit parvenu : car dans le tems que
ces mémoires ont été écrits , l’auteur , qui le con-
noiffoit , affine qu’il ne s’éloignoit pas de quatre-
vingts ans. Pour ne point perdre cette gaieté, ce
précieux don du ciel , il recherchoit avec foin la
jeunefle , dont les amufemens & la joie entre-
tenoient fes heureufes difpofitions. Il aimoit fur-,
tout à démêler ces heureufes impreflions qu’il ne
pouvoit plus reflentir, loin d’éprouver l’humeur &
1
Portrait; 3$r
le chagrin des autres vieillards , qui ne permettent
pas les amufemens qu’ils ne peuvent plus goûter;
le plaifir des autres lui rappelloit {ans aigreur fes
plaifirs paffés. Il héfitoit cependant à confeiller l’a-
mour 9 & ne fé fervoit des confidences qu’onTo-
bligeoit fouvènt de recevoir , que pour éclairer ceui
ou celles qui avoient recours à lui , pour leur donfter
des confeils aiiffi fages qu’utiles. Mais quand il
aVoit reconnu de véritables pafiSons , & qu’il ju*
geoit les unions convenables , c’eft alors , leur
difoit-il , qu’il auroit vofcilu les mettre fous fon
Manteau. Souvent il fe fervoit de l’autorité que
lui donnoient fon âge & fon caraâère, pour em-
pêcher les éclétts, pour tempérer les premiers mou-
vemens qui forment ordinairement les plus grandes
indifcrétions des amans. Il modéroit aufli les effets
4 e k jaloufie , & faifoit rougir : de cêux de la co-
quetterie ; enfin il autorifoit les ruptures 9 quand
il les croyoit néceffairés , avçc autant de foin qu’il
facilitait les rendez-vous, qu’il remettait les lettrés ^
qu’il confoloit d^ns -les abfençes , &: qu’il protu r
roit des éclairciffemens à ceux qui s’aimoiént vé-
ritablement. Il parloit quelquefois aux parens que
• diverfes circonftances empêchoient. de s’accorder.
Affez heureux pour contribuer à la réunion des
familles , il s’occupoit du foin de procurer lé repo s
des pères & le bonheur des enfans. Il regardoit
comme les liens tous les jeunes-gens du quartier ,
$8x Sous le Mante av
fl les aVoit vu naître , en avoit reçu des foins , &
leur avoit à tous rendu 1er vice ; aufli n’y avoit-Ü
point de noces dont il ne fût prié , il en étoit l'aine
& la joie.
Tout eft & fera toujours cenfuré dans le monde ;
la vertu même n’efl point exempte de blâme , &
pour la critiquer avec quelque apparence de raifon,
on lui donne fouvent de fauflfes interprétations ,
on lui fuppofe des vues; en un mot, on cherche
à la défigurer quand on ne peut fe difpenfer de
l'admettre. L’on avoit donc fait fouvent des efforts
pour donner des ferupules au petit bon - homme
Pacot fur fa conduite ; on citoit- fon âge pour jetter
un ridicule fur fon genre de vie. Mais ces efforts,
toujours mutiles , ne f avoient feulement pas ébranlé;
il croyoit n'avoir rien à fe reprocher, parce que
•fes vues étoient droites. Ses amis feüls avoient été
alarmés , là caufe étoit prefque celle de tout le
monde , la reconnoiffance de ceux qu*il avoit obli-
gés autrefois , étoit auffi vive que celle de ceux
-qui en avoient reçu des plaifirs récens. Ces pentes
traverfes augmentèrent encore le bonheur de fà vie,
elles lui firent fentir combien il étoit aimé ; ce fen-
riment avoit toujours été l'unique objet de fes pro-
cédés' & de fa conduite.
Un jour qu’il prenoit fon Manteau pour fortir,
félon la mode qui régnoit alors, il vit arriver cher
lui un homme âgé qu’il ne connut pas. Il avoit
Portrait. 385
affaire , & fentit vivement combien l’on eft à plain-
dre quand on eft rencontré chez' foi par un im-
portun , fur-tout par ces vieillards prefque toujours
défceuvrés , &par-conféquent inconimodes ; mais
la politeffe &' l’honnêteté naturelle l’emportèrent
fùr le chagrin de la contrainte. Il ht accueil à l’in-
connu, & quand ils furent affis, l’étranger lui dit;
Quoi donc, monfieur Pacot,ne me reconnoHTez-
vous pas ? Pour moi , qui n’oublie pas fi facile-
ment mes anciens amis , je vous aurais démêlé
entre mille , quoique je ne vous aie pas vu depuis
quinze ans. Je fuis Durbin , ajouta-t-il. Ah , c’eft
vous ! lui répondit monfieur Pacot ; qu’avez-vôus
fait pour être aufli changé, vous, qui rfêtes -qu’un
enfant ? Un enfant ! reprit Durbin un enfant de
Toixante-fept ans ; cependant je ne me croyois pas
fi changé, car je me ménage & je vis dans une
retraite exceflive. C’efl-à-dire que Vous vous en-
nuyez , interrompit le petit homme ? Non , reprit-
il ; je me prépare à la mort. Et pourquoi changer
de vie pour cela ? lui répliqua monfieur Pacot ;
vous avez donc vécu d’une façon qui vous a biffé
des remords? que je vous plains ! Je me fuis con-
duit Comme tout le monde , pourfuivit Durbin ,
& je veux finir comme tout le monde. Mais vous ,
comment vivez - vous ? Comme j’ai toujours fait ,
lui répondit -il. Vous m’étonnez, reprit Durbin;
quor! vous avez toujours continué la même façon
J84 Sous le Manteaü,
de vivre? Je me fuis fournis, lui répliqua Pacot*
aux changemens que la nature a faits en moi;
mais voulez-vous en juger par vous-même ? venez
palier demain la journée avec moi* quelques-uns
de mes voifins s’y raffembleront pour faire de la
mufique, il en demeurera peut-être un petit nom*
bre à fouper ; fi la partie vous plaît vous les imi-
terez. Durbin fe récria & lui dit : Comment vou-
.lez-vous qu’à mon âge je me trouve au milieu de
.la jeuneffe & des pïaifirs? Que diroit-on, je vous
prie ? Je vous ai offert ce qui dépendoit de moi ,
reprit Pacot;.n’y venez-pas , vous ferez fort bien,
de telles difpofitions ne rendroient pas notre partie
agréable. Durbin voyant que Pacot ne le preffoit
pas davantage, finit par accepter la propofition, à
la réferve du foupé, qu’il dit toujours ne lui pou-
voir convenir ; enfuite il lé remercia, PembrafTa
& le quitta , non fans être rempli d’étonnement
& peut-être d’envie. Il fut exaft au rendez-vous
.& s’y trouva des premiers. La falle fut bientôt
remplie de mères fuivies de leurs filles , qui Pé-
toient de leurs amans. La joie & le contentement
étoient peints fur tous les vifages , la liberté ré-
pandoit fa douceur dans Pair que Pon refpiroit, &
cette douceur agiffoit fur toutes les perfonnçs , fur
leur vifage & fur leur maintien ; car il fembloit
encore que l’on aimoit davantage chez le petit
bon - homme , & ^ue Pon étoit plus parfaitement
aimé ,
P O Jt T R Ai I. T.
aimé, on y, jouifToit de la plus grande tranquillité \
fes attentions s’étendoient fur tout , fans qye ja-
mais il les fît. valoir. ; rien ne lui échappoit , il
veilloit fans ceflè fur fon périt troupeau. S’il voÿoit
une mère lancer .un coup -d’œil févère, il préver
hoit les reproches , détôumoit lès. idées , donnoit
çccafian à la fille de fè juftifier , à la mère de
s’adoucir , & toutes deux lui en favoient gré. 11
àvoit choifi une- petite place du bout de fon cla-
VefEn , d’où il fortoit rarement. Jout le. monde
étoit maître chçi lui , il a’a.voit point d’ordres à
donner, ou venoit ordinairement l’y chercher pour
l’embrafler en entrant oii en fortant. 'Ce n’étoit
I
point fimple politeffe , c’étoit' l’expreffion fimple
de l’amitié , c’étoit un tribut naïf de la reconnoif-
• *
fan ce, fbuvent même entre .deux amans qui avaient
la. facilité de fè voir. Cette recornipiffance témoignée
à monfieur Pacot , étoit une afifurance, une décia-
ration , un ferment nouveau pour l’objet aimé ,
auquel des circonfiances empêchaient quelquefois
de parler. .. .. ...
Le concert commença , l’amour fut bien chanté
parce qu’il étoit bien fènti. Ju’ie , fà mère & fon
amant furent du nombre des > cinq ou fix perfonnes
<jui demeurèrent à foupé , & 'Durbin, malgré ce
(qu’il avoit dit , fut le premier à s’en prier. Le foupé
fut agréable, les propos charinans. y régnèrent à
i-’envi, deux jeunes filles trçs- jolies enabelMoient
Tome VI. . Bb
38$ Sous üe Manteau;
Xx Scène par leur figure , par le charmé' ; da leur
•voix t & le bon goût de leur chant. Le vieux
Durbin ne fe trouva point impunément 4 côté de
Jubé ; il en fut fi frappé , qu 'indépendamment de
toutes les .vieilles agaceries qu'il lut mettre en ufàge
'pendant le Soupé, il voulut absolument lui donnée
une tremblante main pour la. reconduire chez elle
quand il fallut fe renier.
- A-peine le petit bon-homme Pacot âifed -éveillé
-le lendemain , que Durfrim entra chez lui. Boii
dieu! qui vous . amené 4 lui.dit-iL'Je viens vous
•voir 6c vous remercier , lui répondit Durbin : &
•finement me. "parler de Jubé , ajouta -'vivement le
petit bon-homme. Durbin fÿit embarrafl? ; mais par
réflexion il fe ' trouva Soulagé , car- il ne làvoit
comment entamer- la converfàtion: qu’il avoit mé-
ditée. 11 eft vrai , reprit Durbin , que je n’ai rien
>vu de comparable à Jubé, & que je viens ici pour
,-vous demander, vos confeils. Mes oonfeüs ? lui ré-
pondit ’Pacot; volontiers. Julie efl adorable, pour-
suivit Durbin , la tête m'en tourne , vous êtes de
•lès amis, vous -avez du. crédit fiir Son elprit, j’ai
.de l’argent , . qu’elle .en profite , je ne diSputern
point. . . . Facot (fit un grand éclat dé lire , 6c hû
•dit 't Quoi doèc LTlefruitde votre retraite fe ter-
mine à vous . kifler Séduire par unie fille , que , vous
41 ave* , vue qu’on-.inâànt ! le: produit de vos ré-
flexions -nie vous ’fert qu ? à oflènfer la vertu de Julie
I
Portrait. *8 7
% A • • 4 • J » i é « « ^ f
• S
& la, mienne! Eh bons (beux ! qu’avez-vous gagné
en viejllifTant } Sachez que Julie eft aufli fage.qup
bien -née ,. qu’elle aime uniquement & qu’elle a
raifon ""d’aimer le jeune-homme qui foupa hier aveç
jrile, qiie leur mariage fe doit faire , incefTamtnçnt,
& .qu’il eft parfaitement Cpnvenable. Quoi! Julie
^ - J < . ^ 1 > . / jj •
.va fe. marier ? interrompit Durbin avec, vivacité.
Oui, fi- vpus le trouvez boni lui répliqua Pacot,
& je viens de recevoir un billet qui leve quelques
difficultés qui fubfiftoient encore ; je vais m’habiller
& fortir pour teàrminer,J’affaire< Vous ne ferez Tien
jour pn appert ami ,? lui, répliqua Durbin, j. vous
.dites qtjie Julie eft fage , votre témoignage me fuffit ;
fa figure m’enchante, vous l’aimez, je fuis nçhe»
» . » A « n «
Jfoites & fortune je. l’époufe &. je lui donne, tput
mon bien. Je. ne fais, point faire de ces fortes de
forpuie » Ifii répondit, Paçof.d’un, ton févére.^ ren.-
.‘v* « * i ■ m . t j. • t ......
.dezjVQus.plutot. juffice , & : vous fendrez, que mon
.refüs.eft kjçjus. grande marque d’amitié que je.puifTe
.vous donner. Songez doneçjue vous m,’avez avoué
hier» que vous aviez foixanté-fept ans * que Julie
.non-feuletpent n’en ,a que dix-fept) mais quelle, p
une. paffiojt dans. le. coeuf. Quelle union pourriez-
.vous, efpéreç avec elle ,?, quelle fociété pourriez-
vous enr.attendre ? L’avarice eft le,;fe u l fendmeat
• « t » « » • «# - * ' _ ^ * i « >.4 / J. J
qu’il vous feroit poflible d'allumer dans fon, ,-eçeur,
• * * > # » *■ ^ ^ f ^ ^ ^ | • WJ. 1 /
Up libertinage qui feroit bientôt fadsfait, eft . le fèul
mouvement qui "vous animé ; & je pqurrois me
BbVj - "
«
a 88 Sous lë Mnnteàu, Portrait.;
prêter à une pareille propofition ? Non , certes^
Quittez, croyez - moi , pourfuivit- if, une retraité
dont vous faites un fi mauvais ufagé & puifqué
vous avez le cœur affez léger & aflez perverti
pour me faire les propofitions que je viens dé
recevoir de vous , ne troublez pas 'le repos & là
Candeur de la vie que je mene, ou ne vous at-
tendez à recevoir dé moi que des reproches.
' JDurbin fut obligé de' le quitter, il fit quelques
tentatives (ùr le coeur de Julie , qui ne' lui attiré*
rent que des ridicules , il en fit d’aufli inutiles au-
près de fa mère ; Julie & Ton amant fe mariè-
rent , ils' furent heureux ; Pacot jouiffoit de leur
bonheur.
• • », ' * r • -,
Ces exemples peuvent donner l'idée (f un carac-
tère & d’une sue remplie d’ailleurs d’incidëris trop
médiocres & trop peu intérefTans pour être plus
amplement racontés. Le fond du caraôère d\m
vieillard gai , fimplé & honnête a pàüù mériter
d’être tranfinis à la poftérité. Comme il avoit cou-
tume dé dire,' quand il voyoit de bons & fincères
Sunans ,*/< voudrais bien lis meurt fotls mon Man-
Uau ; cette façon de parler , s*efï nonr - feulement
confervée, mais par une métaphore naturelle , elle
s’eft étendue ' jufqu’aux chofes qu’il eft dangereux
de faire paraître ; elle' efl plus particulièrement
çonfàcrée 'aux . livres , pour lefquels elle efl! v fort
avantageùfei - *
1
* •
• *
"■ **
jjJL:
*Y'
9 ' ir 1 V 1
m*
3 8 *
uL,
irH^
LE MA NT EAU
D E
F E MME.
O U
LE MAN TE LE Tj
!Pour être ce -qu’on appelle dans, le inonde une
jolie femme , il n’eft pas toujours nécefiàire d’être
belle; mais Thélamire étoit l’une fx l’autre; fort
à la mode , fort fuivie , vive & diffipée par état
autant que par goût, indifcrette dans fes propos ,
inconfiante -dans fes aflfeéHons , inconséquente dans
fes idées ; elle le croyoit obligée d’être infiruke de
l’événement du jour, il falloit qu’elle eût tout vu,,
elle le piquoit de favoir tout
Chacun : de fes amans lé flattoit peut - êtte de
fixer l’efprit & le coeur de Thélamire. Leur er-
reur ne durait pas long-tems , & ils n’en étoient
que médiocrement humiliés ; les gens du' monde
favent aufii peu s’àffliger d’une rupture que goûter
les plailirs d’une jouifiance.
Bbiij
390 Le Manteau
^ ••
Thélamire^ avoit depuis quelques jours une in-
trigue commencée avec Calidon , fi connu dans Paris
par l’attention & par les foins , mêlés de réflexions
profondes , 'qu’il employoit pour foutenir l’état qu’il
avoit embraffé , d’homme-à-Ja-mode. Sa figure étoit
fine & jolie , il avoit les larmes à commandement ,
le fon de fa voix étoit fufceptible de toutes les
inflexions poflibles , fa cônverfation étoit légère ,
badine, fémillante; on ne pouvoit rien retenir de
ce qu’il difoit , mais il occupoit ; les geftes , les
regrrds, U. vivacité, les -mots heureux > tout plai-
foit à des femmes, d’autant plutôt féduites, qu’elles
arrivoient ordinairement difpofées favorablement
pour lui ; car ènfin 3 falloit l’avoir , télles & telles
l’avoient eu 9 comment s’en difpenfer?
Thélamire donc avoit pris Calidon , mais depuis
fi peu de tems qu elle n’avoit encore foupé qu\me
fois dans fa petite maifon ; il en étoit au fécond
rende! - vous , pour - lequel Thélamire avoit pris
jour ; mais ce même jour , voulant accorder fon
intrigue avec un foupé brillant qui lui avoit été
propôfé depuis, elle lui écrivit le matin qu’elle iroit
* » *
lui rendre' une vinte d’après - midi , le priant de
• ' « f -
remettre le foupé , ' & de venir avec elle à celui
où elle ne pouvoit, cRfoit-elle, fe difpenfer d’aller.
Elle n’oublia pas de lui faire valoir le facrifice qu’elle
lui faifoit du fpeétàcîe*. Calidon crut devoir paroître
défelpéré de ce contre-temsj il s’en plaignit vive-
»
*de Femme.' 391
ment dans une réponfe qu’il fit,, exagéra les droits
de l’amour , auxquels . ceux de la Société doivent-
céder , affeéfat d’être jaloux , manda cependant qu’il
attendrait Thélamire , mais refufa le foiipé qu’elle
•
propofoit.
Malgré ces plaintes 8t ces reproches , il étoit
charmé de ce nouvel arrangement; Mélazie, nou-
vellement arrivée de province , s’étoit rendue à
* s
Jui , plutôt, qu’il ne l’avoit calculé. En effet , les
bons airs St la figure de Calidon avoient fait fur
lé cœur ou plutôt fur la tête de Mélazie, une im-
preffion d’autant plus prompte , qu’il s’y joignoit
une curiofité très - vive de Savoir ce que c’étoit
qu’une •petite maifon. Elle en avoit entendu par-
ler , mais die n’en avoit jamais vu , & faifoit à'
ce fujet mille queffions. Calidon laprefia d’en juger
par elle-même. Il fut étonné quand Mélazie con-
fèndt à y aller dès le lendemain ; elle avoit tout
arrangé pour être maîtrefle de fbn tems, pour fe
défaire de fbn mari St de tous lés importuns ; ce
lendemain étoit le jour du tendez-vous avec Thé—
lamire. Tout autre que Calidon auroit été embar-
rafTé ; loin de le paraître , fa vivacité , les trans-
ports St fa reçonnoifiance éclatèrent , car rien ne
coûte à ceux qui font dans l’habitude St dans la
cruelle néceflité de tromper ; d’ailleurs il étoit ré-
folu , fi les circonftances ne le favorifoient point ,
de prétexter une affaire , une maladie , enfin un
Bb iv
* ^
!
J
39* Le Manteau
©bftacle invincible pour rompre le loupé convenu
avec Thélamire : car en ce cas la nouvelle doit
i
l’emporter fur l’ancienne , c’eft la réglé. Mais â-
peine CalidoA avoit-il commencé à écrire à Tiré*
lamire , pour s’excufer de manquer au rendez-vous *
qu’il reçut fa lettre. Au lieu de fâ propre 'juffifica-
rion qu’il croyoit lui devoir , il fe trouva trop
heureux d’avoir des reproches à lui faire ; déter-
miné cependant à conferver Thélamire , il confen-
üt à l’attendre l’après-midi , oc cherchant à fe faire
un mérite auprès de Mélazie de ce qu’il ne fe
trouverait pas à l’opéra , il lui envoya ce billet.
/
*
» La nuit n’a-t-elle point dérangé les projets les
h plus flatteurs dont une ame puifTe être enchantée ,
» & qui doivent commencer le bonheur de ma
» vie? Je vous attends après l’opéra, je prends
» fur moi de ne point m’y trouver , je ne pôur-
» rois retenir mes regards , les jaloux les pour-
v> raient remarquer ; ce loir je me paierai avec
» avidité de cette contrainte , & des defirs que
» vous favez fi bien infpirer. »
«
Thélamire arriva comme elle l’avoit mandé ;
Calidon avoit fait retirer fes gens, éteindre le feu
de la cuifine , pour cacher les apprêts du foupé
qu’il deftinoit à Mélazie. Thélamire trouva peu de
bougies dans la maifon , nul air dq fête , un feul
ix E" Femme* ' 39*
bquais lui ouvrit la porte , l’éclaira 6c l’annonça ;
tout péignoit avec foin la trifteffe dans laquelle
Calidon avoit réfolu de paroître plongé. Il étoit
couché dans un grand fauteuil , &c dppuyé fur une
petite table fur laquelle un livre étoit ouvert.
Etes-vous malade ? lui dit Thélamire dès la porte.
Oui , madame , je ne me trouve pas comme à
mon ordinaire, la trifteffe que vous me caufez....
Thélamire le regarda & n’eut aucune inquiétude
pour fa fanté. Flattée en fecret de l’impreftion
qu’elle croyoit lui avoir caufée , elle Ce contenta
de lui dire avec étonnement : Etes - vous fou ,
Calidon ? je vous croyois plus inftruit , mais vous
n’y penfèz pas , j’ai un foupé brillant , il ne tient
qu’à vous d’en être & . . . . Ah ! madame , que
pourrois-je faire à ce foupé? répondit Calidon; je
vais manger un trifte poulet , & retourner coucher
chez moi , car je n’en puis plus. Je conviens , re-
prit Thélamire, que. ce foupé m’en fait manquer
un plus agréable, que j’avois defiré moi -même;
mais j’en répare la perte par la vifite que je vous
tends & par les momerts que je vous donne. Oh !
vous êtes trop difficile , ajouta-t-elle , je veux vous
corriger de ce début. Elle étoit vive , elle étoit
dans fon tort , elle ne négligea rien pour le ré-
parer , & fut en effet très-aimable. Elle avoit ôté
fbn Mantelet prefqu’eti entrant , elle oublia de le
reprendre en fortant , Calidon même ne s’en ap-
394 Le Manteau
perçut pas. À-peine fut-elle partie , que la maifori
changea de face , les valets parurent , les bougies
s’allumèrent , les parfums brûlèrent ; Mélazie fe
feroit trouvée bien reçue à moins de fraisa Le vé-
ritable amour eft ‘plus timple, mais que de chofes
ne facrifie-t-on pas à la vanité ? & de plus , ceux
qui trompent en amour , tirent avantage .des moin-
dres chofes; ils lavent que fouvent une bagatelle
fait une vive impreflion , que les attention s multi-
pliées éblouiffent, & que celle fur laquelle il dé-
voient lç moins compter , eft quelquefois la plus
fentie , & produit le plus grand effet.
On fe peindra aifément l'enchantement où fe
trouva Mélazie , Caüdon fut vif , empreffé , bril-
lant, & perfuada tout ce qu'il voulut; il fe donna
pour un philofophe qui ne prenoit le monde que
pour fe délaffer de fes occupations , pour un homme
qui penfoit aux ambaffades ; projet très - avancé ,
ajouta -t- il , auquel fa nouvelle pallion le faifoit
renoncer abfolument. Mélazie crut en effet que les
aveux , les procédés , le foupé , la maifon , tout
étoit un ouvrage de l'amour qu'elle avoit infpiré ;
elle réunit ce foir-là plufieurs fortes de jouiffances ;
heureufe dans tous les points, fi l’efpece d'ivreffe
où elfe étoit ne lui avoit fait emporter le Manteau
de Thélamire au lieu du tien.
: Les femmes de Thélamire lui démandèrent le foir ,
ou elle avoit laiffé fon Manteau : elle foutint qu'elle
rf é 1 -F e -to m è.' 395
» • Y « | , ^
ri’en-* avoît point etf de la* foirée , & les gronda
même d’avoir oublié à lui en donner un par le
iroid qu’il faifoit. Elles prirent le parti- de s’adrefler
au laquais confident pour retrouver le Manteau, fl
fe douta qu’il étoit demeuré dam la petite maifon ,
& y alla. Calidon n- étoit pas encore éveillé , il
s’adreflfa à Tes gens qui lui rendirent un petit Man-
teau qu’ils trouvèrent dans l’appartement , c’étoit
celui que Mélazie- avoit laiffé ; le laquais le reporta
dans rappartement de fa maïtreffe , où le mari
de Thélamire entra auparavant qu’elle fût fortie de
fe chambre. Le mari crut reconnoître le Manteau
qu’il *avoit donné deux jours auparavant à Mélazie*
Il f avoit trouvée aimable , & fuivant l’ufage il avoit
des maîtrelfes , pendant que fa femme avoit des
amans. Comme il étoit un des premiers, du moins
à Paris, qui eût rendu juflice aux charmes de Mé-
lazie , il fe flatta de réuffir. Mais les femmes de
province arrivent fouvent dans cette -grande ville ,
toutes prévenues , & ce qu’elles ont entendu dire
d’un homme , les a décidées . en fà faveur. De
plus, une femme en général eft toujours plus fen-
fible aux connoiffances qu’elle fût elle-même, qu’à
celles que fes parens ou fes amis lui procurent II
avôit conçu d’autant plus d’elpérance , que Méla-
zie loin de s’offenfer de fes foins , avoit accepté
un Manteau d’une mode nouvelle, qu’il .lui avoit
offert parce qu’elle avoit paru en defirer un de cette
f
39 6 Le Manteau
efpece ; c’étoh celui-là même qu’il retrouvoit chez,
lui. Il alla fur-le-çhamp trouver fa femme avec le
Manteau , & lui demanda où elle l’avoit acheté ,
depuis quand. Il fit, contre fon ordinaire, cent
queftions coup - fur - coup , avec un trouble 6c
une vivadté extraordinaire!. Thélamire s’apper-
çut alors qu’en effet ce n’étoit pas lé lien ; mais,
comme il eft de droit de ne donner jamais rai/on
à fon mari , 8c que la négative efl toujours le
plus sûr pour les femmes , elle lui dit en levant,
les épaules : A qui en avez-vous donc r monfieur ?
d’où vient cette nouvelle folie qui vous prend?
Quoi ! ce n’eft pas - là mon Manteau ? jamais je
n’en ai eu d’autre. Ces paroles 6c le ton dont
elles furent prononcées , lui petfuadèrent qu’il pou-
voit s’être trompé. Mais que devint -il quand il
trouva le Manteau de fa femme chez Mélazie où
fon amour le conduifit auffi-tôt? Moins hardi avec
fà maîtreffe , il fit moins de queftions ; celle - ci
moins faite aux manières de Paris, c’eft-à-dire à
la tromperié, fe coupa dans fes réponfès. Le mari
lui demanda enlùite fi fa femme avoit l’honneur
d’être connue d’elle , 8c apprit, que Mélazie ne
l’avoit jamais vue ; il imagina que fà femme 6c fà
maîtreffe avoient au moins des amis communs. Mais
Mélazie toute occupée de Caiidon, 6c qui croyoit
encore fe donner de la confîdération , en citant
un homme du bel air , dont elle avoit entendu
\
i
de Femme; 397
palier -province , le nomma 7 cent fois &
rapporta tout à lui. Cette indifcrétion fixa les idées
4ir mari , qui fcvoit remarqué -depuis huit jours
&*ez lui-, fans y faire : aucune réflexion. Quelque
argent qu’il donna à un laquais que Mélazie n’avoit
que depuis fon fèjpurVà Paris , le mit au fait du
foupé qu’elle avoit fait la veille ; il en fut des dé-
tails qrfi le , mirent, en fureur : il alla enfuite re-
connoître la petite maifon & s’informant des voi-
fins , il découvrit encore que -la, veille il y étoit
venu une dame dans l’après-midi , reconnut le carofle
<le fa femme à la defcription qu’on lui en fit, &
ne gardant plus -de ménagemens , il éclata publi-
quement contre fa maîtrefle ôc contre f à femme.
Voilà pour .un Mantelet deux femmes déshono-
rées, &: un perit-njaître plus à la mode que jamais.
> 39 *
“ l|1 *"* ' gSjg ÿHrr-n .» M i l 'i i ^îg^ fr
-■ I-
LE MANTE A, U
• *
• t • * • ,
FOU R R Ê.
..... j
■ JV^foNSlEUR Bardou , vieUX^ g&rçofl , après avoir
vécu dans les plaHirs fc i la diffipafioft / devenu âgé
& infirme, avoit pris le parti forcé dô ta retraitée
il ne favoit guère s'occuper ,‘cVff lemalheur- que
produit néceffairement une jeurteflé ôifive; & ^
qu’il fiât riche il voÿoit peu -de fflônde. On ai
fera moins furpris quand éii j fikità que forïménagc
‘étoit goùvemé par madefciôi&llef Taupin r , greffe
& grande femme , devenue fâ gouvernante tfxrès
lui avoir été fucceflivement tout autre chofe. Soit
foibleffe , foit habitude , ou fi l’on veut , recon-
noiffance, il laiffoit mademoifelle Taupin maîtrefle
abfolue dans la matfon. L’inté/ét* qui avoit été en
elle la fcuirce de fes premières afliduités & de fes
premières complaifances , étoFt refté ' Ion unique
paflion , & eh- conféquencé' fe-feul motif de fon
attachement, de fesVpiils çjSnftanJ^our fon maître.
Elle croyoit avoir acquis un droit légitime fur la
fiicceflîon de monfieur Bardou , par la poffeffion
ou elle etoit de décider de l’emploi des revenus,
& par 1 utilité dont elle étoit à un homme qui ne
t
«
Le M ante au fouRRÉ. 599
voyoît qu’elle , qui ne penfôit que d’après elle.
Cependant, pour s’en affurer davantage, elle vou-
lut introduire dans la maifon une de fes nieces.
Le bon-homme confervoit encore des defirs. Ca-
therine lui fut préfentée ; c’étoit la niece de ma-
demoifelle Taupin ; die étoit jolie , elle fut bien-
tôt, reçue & établie dans la maifon.
. Elle étoit fi fimple & fi naïve qu’elle fut, fur-
prjft des libertés que monfieur Bardou voulut
■prendre avec elle; mais fon étonnement redoubla,
quand après en avoir porté fes plaintes à fa tante,'
dèlle-ci lui dit : Tu fais la fotte, laifTe-le badiner*
ne crains rien, je te réponds de tout. ' Cette affu-
rance peut faire croire , fans ajouter foi à la mé-
difance , que mademoifelle Taupin fa voit par elle-
1
même le degré du danger. Catherine étant fi bien
inflruite & déterminée à la , complaifance , le ha-*
fard voulut qu’un petit-neveu de monfieur Bardou ,
qui dey oit être naturellement, fon héritier, vînt lui
rendre vifite un ^ matin. 11 étoit jeune, joli , & le
plus éveillé d’iine penfion nombreufe .dàns laquelle
il. venoit d’achever fa fécondé année de philofoA
phie. Monfieur Bardou qui l’aimoit allez , le retint
-à. dîné pour s’amufer de fes* vivacités & de fa coït-
verfation. Peu ‘de tends, après ie dîné, il eut envie
de, dormir , >& pria fon neveu ; de l’aider à paffer
dans fa chambre à coucher. Elle étoit à côté du
faUon; où Us avoiept dîné , & dans lequel. .U je
/
400 Le Manteau.,
tenoit ordinairement ; fon petit-neveu le conduire
avec foin ., le mit fur Ton lit , &pour le. kiffestrafü
’ # *
quille » revint dans le fallofi ^ où fe trouvant fçuj
&' fie. fâchant ; que Étire , il imagina , pour .s’aimji
fer , de fe placer .dans le fautëuil d$ fod oncle *
de prendre fon . Manteau fourré -, ’ & 'de lüétjtrejai
bonnet fur fes. ;yëux , tbute fou ëfpérance fejxâ»
nadt à catifelr quelque fùrprifè 4 :üeux de . la tnaifbn
qui pourraient furvenir. Dan» ce .deflein -, quoique
le jour fut trèsrbas » il' prit la .précaution <fe:pbuflier
quelques-uns dés yolètsE & dedrer les- rideau*. A r
* » * *
peiné avait-il. fait, toitsf. eès airarigemeasy -que Ca-
therine arriva. Voyant fon, maître feuf, refiectul
le petit-iievèu forti , & s’approchok doucement da
vieillard dans la .-cfaintë de' le r éveiller ^ quand ëOe
s’appérçut à quelques, fnouyemens qu’il nedorra oit
pas. Elle crut alors devoir lui faire fà cour , par
de petites coquetteries , de pentes. 'attendons 9 de
pétites agaceries for lesquelles, raademoïfelle Taupin
liii âvort donné de .très-importantes leçons. 'Après
hii. avoir tâbé le pduIx Cfzarès avoir raccommodé
fes oreillers , elle voulut pireridre uns. féiviètte: quï
portoit ' ordinayétneht fur: forieScmaé p dansïp
deflèin dé la. réchauffer. Le pedt coquin,, fans dîne
tme feülô parole^ lé fcdfk, & ‘lui ifit qüelques'l c^
reflesr. -Catlieflne > trop bien inftruitô pan für tante ^
tté âtàuauné difficulté ÿ & ütncort eii encori le jdu
ne kiï -dépLifanfc pcunt^ ieilé apprit 'aveo latisfisâibîk
I
FOU R R É.' 401
\
ce qu’elle ignoroit , 6c ce qu’elle fut charmée que
fa tante lui eût permis d’apprendre. Cependant , '
par un mouvement de pudeur dont elle ne pou-
voit Te rertdre raifon à elle-même , elle fortit auffi-
tôt , 6c le petit - neveu n’oià la retenir, dans là
crainte d’être grondé , fi foli découvrent fa trom-
perie.
Quelques momens après , monfieur Ôardou fe ,
réveilla, fe petit -neveu qui avoit eu le teins dé
fe démafquer ÔC de remettre les choies dans l’état
où il les aVok trouvées , fut à lui , lui donna le
bras pour- repâffer dans le fallôn , le remercia dé
l’âvoir fi bien traité ; car il penfoit en lui-même à
la fcène de Catherine, 6c tremblant toujours que
quelqu 'accident ne découvrît ce qûi s’étdit paffé,
il ne demanda pas fort refie , prit congé dé fort
Onclé ' 4 k fortit promptement , fort content de fa
journée de pluS- délicats que lui en aucôient été
fetisfaifs.
• * a 4
Le foir meme, ou le lendertlam, monfietir Bari
‘ ' - t •
âou fe trouvant feul aVet Câtheriiie * voulut badi-.
, 1 «i r .
her ' avec elle. Il fe pfépardft 4 la gronder de fa*
^ * »
refus, 2 fut charmé de '4a ' trotivér docile 6c eoihu
plaçante. Catherine qui fe prêtoit à tout, ne fàvoit
à quoi attribuer la différence qu’elle remarquoit
d’avec ce qui s’étoit pafTé 11 première fois. S’étant •
apperçue qu’ü n’avoit pas fon Manteau fourré , elle
lui dit : Mais aufli , prenez votre Manteau. Monfieur
Tome FI. Ce
4oi' Le Manteau Fourré.
Bardou en effaya , & fans pouvoir dire comment,
il arriva que le bon-homme {t crut en droit de le;
perfuader qu’il étoit l’auteur de l’accident' qui far-
vint à Catherine , & dont ,on s’àpperçut quelques»
mois après. La joie du prétendu père fut au moinst
auffi grande que la colère de madame Taupin.
« Son emportement fut d’autant plus fort, qu’il étoit
affeâé ; elle, fit pleurer Catherine , elle parut fe faire
une grande violence .pour ne la pas mettre à la .porte ;
elle menaça de ibrtir elle -même de là iriaifon 8c
d’abandonner un maître a/Tez ingrat , difoit - elle , .
pour reconnortre auffi . mal fes fêrvices , & pour
abufèr de fà confiance , en lui fâifant un déshon-
neur .pareil. ;
L’argent de mpnfieur Bardou répma tout, ma*
dame Taupin s’adouçit, Catherine fut.marijée avan-
tageufement , le tout aux dépens d’une fucceffipra.
que le pefit-neveu trouva, encore affez eonfidérable'
« 4
pour ne point en regretter le démembrement dont
il avait été lacaufe.
Cet étabUflement. ôc cet enfant n’auroigflt point
exifté fans un Manteau fourré, qui; peut ,, comme
pn le vpit , fervir à,, autre chofe qu’à garjpitir du
froyL - . -
T ’40J
• fa-—— Igt 1 f-
0
LEMAN T E A‘U
)
9
• « • >
\ w
COURT,
• * , , * * ♦
ET
« • * ^ \
» • • 4 /
/
LE MANTEAU
. . ...
i
, ♦ * <
I
t
jL’ABBÉ Péraudin , jeune chanoine , fà&nt £oa
iëjour dans une ville; de province dont je tairai le
pom. Sa figure étoit de celles dont on ne dit ni.
bien ni mal. Loin d’avoir .devant les yeux le pré*
çepte , fi fort recommandé - A ceux. dp /a robe, 1
d’oublier qu’ils font de chair ; il en aVOit de con-
tinuels fquvenirs ; mais pour réuflir- dans fes pro-
jets , il n’affieâoit ni fcrupule ni libertinage ; plus
fage en ce point que la plupart de les pareils y qui
affichent ordinairement l’un ou l’autre, ce qui les
perd,; ou les rend fidpeâs. -,
Les amans en général. fe t foi}t une gloire de pu-
blier leurs conquête^ ; & comment changeraient-.
Ccij
L ONG.
404 Le Manteau court
ils fur ce point ) c’eft fouvent un titre pour en
fr ire de nouvelles. Ceux à qui leur état, confacré
4 la bienféaoce St à, l’édification publique , interdit
le frivole avantage de vanter leur triomphe, n’ont
que la reffource d’en jouir en focret, parce qu’ils
ont intérêt à le cacher. Aufii voit-on les femmes
e* «
qui fe refpeôent, les filles qui doivent fe ménager,
être fouvent peu fédujtes par l’hommage éclatant
des premiers, St fe rendre fans peine à ceux qui
ont, ainfi qu’elles , . une réputation 4 conferver , le
public St des furveiflans à tromper. - -
L’abbé Péraudin fut profiter des privilèges de fi>n
état; mais comme- il étoit autant libertin par befoin
que par goût , &' autant adroit qué libertin, il crut
pouvoir avoir deux maîtreffes à-la-fois. Elles étaient
fiUec toutes deux , toutes deux jolies, toutes deux
avec la réputation d’être fàges. Elles demeuroient
dans des quartiers fi éloignés, qu’à- pane fe ton-
noiffoient - elles. Elles étoient toutes deux logée»
fur la rue , cette dernière condition étoit néceA
faire à l’abbé pour la fureté de fon feefet, car
il n’avok mis perfonne dans fa cohfidence : des
fignaut convenus , mis . dès le matin , l’avertifi*
foient s’il pouvoit-, fur le foir , s’introduire dans
lâ maifon. Une cruche , un pot-à-l’eaii , diveffes
autres chofes 'entroient - dans le chiffre qu’il- leur
avoit donné. Lui, de fon côté après avoir exa-
miné les fignaux dès le matin, paffoit à une cer-
/
f
et le Manteau long. 40;
•taôoé heure en Manteau court , ou en Manteau
long; c'étoit Ion fignal pour accepter ou pour
refiifer ; ainfi l'une difoit en le voyant pafler ; H
l’a long , c’eft pour moi ; l'autre : Il l’a court ,
c’eft pour moi.
, Mais un jour notre chanoine, tout attentif qu’il
étoit pour les affaires de cette efpece , fe méprit
du court au long , malgré la différence confîdé-
rable qu’il y a de l’un à l’autre , êc il alla où il
n’étoit pas attendu. Surpris de trouver la porte
fermée , il fit quelques efforts pour l’ouvrir. Le
père de la fille, qui alors arriva pour rentrer chez
lui , recula trois pas voyant dans l'obfcurité un
homme qu’il prit pour un voleur , & fè mit à crier
avec une force qui attira tous fès voifins , car en
province on eft encore meilleur voifîn qu’à Paris.
En un moment la rue fut pleine de monde , qui
fe réunit auprès de celui qui crioit. L’abbé Pérau-
din en fut entouré; peu inquiet de paflèr pour
voleur , parce qu’il étoit connu , il ne cherchoit
qu’à ne point paffer pour ce qu’il étoit ; mais il
fe déconcerta fi bien, & fe conduifit fi mal, que
la fille fut foupçonnée.
Elle foutint mal les premières queitions qu’on
lui fit , & le père chercha, à affoupir l’aven-
ture.
L’autre maîtreffe de l’abbé, inflruite de ce qui
s’étoit paffé, ne voulut plus le recevoir chez elle;
Ce iij
/
/
40 6 Le Manteau court , &c.
& foit , faute de mieux , foit pour réparer fa ré-
putation , il fut réduit à vivre tout Amplement ,
comme le plus grand nombre de Tes confrères,
avec une fort jolie fervante.
\ V
1
Jki
*y,
' ’ 4 ° 7 ,
SAl.
LE
* , »
PORTE-MANTEAU
N
JFélicie , environnée d’une famille nombreùfe,
éprouva tous des inconvéniens , toutes les contra-
riétés que produit nécëffairement l’obligation de vivre
avec des parens fots 6c ridicules.
Sa belle-mère étoit infupportable par fa curio-
fité & par fon peu d’efprit; fbn beau-père étoit
un de ces défœuvrés , qui ne pouvant demeurer
feuls un moment , ont la mauvaife-foi de vouloir
fe faire un mérite de leur affiduité auprès des au-
tres. Sa mère étoit ordinairement trifte , fouvent
aigre, toujours dévote, mais jufqu’à la fuperftition;
fon père parloit toujours fans avoir rien- à dire,
fans dire jamais rien. Une tante, lourde à l’excès,
fe piquoit de deviner ce qu’elle ne pouvoit pas en-
tendre, 8c décidoit en conféquence avec toute l’au-
* » /
torité que donne vis-à-vis d’héritiers avides , Tem-
pérance d’une fucceffion prochaine. Ses belles-fœurs,
platteipent ennuyeufes , contraftoient avec fes beaux-
frères , les plus fots enfans du monde , qui entendoient
fineffe à tout 8c ricanoient toujours. Enfin fon mari
V
étoit jaloux , mais il l’étoit fans amour , & par-con-
Cc iv
408 Le Porte-Manteau.
féquent fans eipoir de pouvoir être jamais guéri j il
ell tant d’exemples que la jaloufie Te trouve auffi bien
dans l’efprit que dans le coeur !
Félicie , née avec de l’elprit & de l’agrément ,
étoit douce , fenfible , pénétrée de l’amour de les
devoirs ; elle Te flatta d’abord de pouvoir Ce con-
cilier l’eftime & l’amitié des perfonnes avec les-
quelles elle fe trouvoit obligée de vivre. Son ma-
riage avoit réuni les deux familles , ils logement
tous, dans b même maifon \ mais elle eut beau
s’armer de douceur , de patience , de courage ;
fes foins , (es attentions , Ces prévenances furent
inutiles. Objet de l’envie de fus belles-fœurs , moins
jolies qu’eUe , elle attiroit encore une attention
gênante de tous les autres , qui, fous prétexte de
la .former 8c de veiller à fa conduite , b contra-
rioient fans celle ; les lieux communs de morale
étaient appliqués 6c répétés fortement à chaque
occafiop. Les diftraâions les plus ordinaires que
fournit la fociété, b diflipation que peuvent pro-
curer des vifites , ce qui devient une reffource
quand on n’en ^ point d’autres , les liailons avec
les jeunes femmes de fon âge, les promenades
même lui étaient interdites , lès moindres delirs qui
tendoient à déranger l’économie habituelle de la
maifon , éprouvoient les appointions les plus mar-
quées ; accablée de fon fort elle ne pouvoit gé-
mir qu’en feçret. Encore, fe difait - elle fou vent.
9
/
I
Le Porte-Mante aü. 409
fi je trouvois ijuélqu’un dâns le fein duquel je
pûffe dépofer mes chagrins 1 l’ai peut-être befoin
de cônfeils ; à qui les . demander } J’ai du moins
befoin de fècours Ô£ de confobtion ; à qui m’a-
dreffer ?
Avec tant de furveillans , qui croiroit que Fé-
licie pût avoir une intrigue d’amour , & la faire
réuffir } Mais quels obfiades ne fiirmonte point,
& à iquoi ne fe détermine pas une jeune femme
que l’on contraint , & que l’on èsinuie ? Félicie
n’auroit peut-être jamais penfé à avoir un amant,
fi elle avoit vécu dans une autre famille que la
fienne» Réduite à ne vivre qu’avec des gens odieux ,
elle fentk une prévention intérieure pour tout ce
qui ne leur reffemblait pas; elle envifageoit , comme
le plus grand des bonheurs ; de parvenir à die ou
à faire entende à quelqu’un , combien elle étoit
à plaindre.
Le hafard voulut qu’une de fes coufines , éta-
blie en province, lui recommanda un jeune-homme
appellé Rofidor , pour une affaire dans laquelle les
p^ens.de fon mari pouvoient le fervir utilement.
Rofidor joignoit à un grand ufàge du monde, de
*
Pefprit & de la pénétration. Il jugea, dès la pre-
mière vifite , les personnes dont il avoit des fer-
vices à attendre , il fe conforma à leur caftâère ,
faifit leurs goûts , approuva leurs divifions & les vit
tous s’accorder pour faire réuffir ce qu’il defiroit.
0
4io Le Px>r te -Mante au;
Félicie fixa d’abord fes regards Jk fes réflexions j
elle lui parut charmante & malheureufe ; cette po-
litique de Rofidor , qui eût été même affez gro£-
fière pour tout autre que pour ceux qu’il avoit
intérêt de ménager, devint, à l’égard de Félicie,
fine & fincére; il entreprit de plaire aux uns pour
les féduire , il chercha les moyens dé plaire à
Félicie , parce qu’il avoit été féduit. 11 defira
moins vivement la réuflite de l’affaire qui l’inté-
reffoit f pour avoir un prétexte de continuer des
vifites que Ton amour naiflant rendoit néceffaires
au bonheur de fa vie. Félicie s’en apperçut bien-
tôt; mais elle s’en apperçut jGeule. Rofidor lui
parut aimable, eUe commença par s’en occuper,
& ne doutant plus qu’il ne fut occupé d’elle, elle
trouva dans cette idée un adouciffement à fes mal*
heurs , & rapportoit aux fentimens qu’elle avoit
infpirés , l’affiduité avec laquelle Rofidor préférait
l’ennui &' l’importunité d’ùne pareille fociété aux
agréméns qu’il lui eût été facile de fe procurer
ailleurs. Quelques cou^s-d’œil & des propos fous-
entendus furent les premières preuves de la re-
connoiffance de Félicie. Elle avoit démêlé fans
» peine les motifs de la critique continuelle qu’il
faifoit de toutes fes aérions , & la caufe de ces
applaudiffemens accordés fans ménagement à tout
ce que fes parens pouvaient dire de ridicule &
d’abfurde ; infehfiblement- les contre - vérités , leur
Le Porte-Manteau. 411
«nique reffource , devinrent claires & intelligibles
pour eux : enfin ils furent d’accord. La grande
difficulté étoît celle d’un rendez-vous , ils ne pou-
'voient en attendre la faveur que du hafard. Ro-
fidor s’étoit fi bien conduit , qii’il n’avoit pas
donné la moindre méfiance , & qu’il avoit la facilité
d’aller dans la maifon librement & à toute heure.
Un jour il trouva Félicie , feule, dans la chambre
*de' fon mari ; le tems étoit précieux.- Que de fer-
mera ! que de tranfports ! que d’aveux ! que de
^confidences ! Au milieu de ce trouble & de cette
‘agitation , ils entendirent monter le mari avec une
grande précipitation. Rofidor n’eut que le tems de
fe jetter dans la garde-robe 9 de mettre fur fa tête
Un Manteau qu’il trouva fur une chaife , & dans
l’efpérance de n’être point remarqué , il fe colla
debout contre le mur. Le mari vit en pafifant Fé-
licie qui lifoit ; il ne lui dit rien , il entra dans la
garde-robe, & reflbrtit auffi-tôt. Nos amans en-
core effrayés dù rifque qu’ils venoieht de courir ,
n’eurent rien de plus preffé que de. revenir fépa-
rément dans le lieu où toute la famille étoit affem-
blée. Rofidor parut le premier , il fut accueilli
comme à fon ordinaire, le mari étoit déjà occupé
“à une pàitie de jeu. Voyant arriver fa femme
quelque tems après , il lui dit : Vous avez donc
fini votre leétere? Je ne vous ai point interrompue,
j’avois befoin d’un papier qui étoit refié dans l’habit
1
4ii li k Porte-Mante au.
que j’avois hier ; mais , à propos , il me femhh
que mon Manteau àoit debout. Ceft une nouvelle
façon, dit Félicie, avec une préfènce d’efprit ad-
mirable , que j’ai inventée, pour que votre Man-
teau fè confèrvât mieux & embarraflât moins.
Rofidor eut à-peine entendu ces paroles que pré-
voyant les fuites d’un éclairciflèmeat , il courut
promptement chez le premier tourneur , & & faire
fur-le-champ , ou plutôt fit lui-même ce qu’on a
depuis appeUé Porte-Manteau; il revint l’attacher,
plaça le Manteau deffuS , & fans avoir été ap-
petçu de qui que ce fât, rentra dans la falle
raffiner Félicie, tpii ne fàvoit eUe-même comment
fe tirer du menfonge qu’elle avok &t. Le mari
fut enchanté de ce nouveau aeuhle, il admira le
.génie de fa femme, & le fit admirer à toute» fès
connoiffances.
i
Les amans font 1 incorrigibles , & le défis les
aveuglera toujours. Rofidor étant encore dan» la
même chambre avec Félicie , entendit du bruit ;
-la tête leur tourna fi bien , qu’ils fè jettèrent tous
les deux dans cette même garde-robe , & tous les
deux fè cachèrent fcms le même Manteau , qui par
bonheur fè trouva pour-lots attaché. Us deveient
être perdus, mais l’aftiour les. fèrvit fi bien , que
malgré les allées & lès venue* de eette odieufè
famille , perfbone ne s’apperçuî que ce Manteau
avoit des jambes.
Le Porte-Manteau. 413
Ce n’eft pas la feule invention dont on foit re-
devable à l’amour; mais le Porte-Manteau n’ayant
été utile que cette fois à Félicie & à Rofidor, le
rèâe de leur aventure feroit étrangère au fujet... .
4*4
T"IS
L, E M A NT E A, U
DE
L -A • N ,U I T.
* % *
«
CH A N S O N.
^ •
* V
t • •
Sur Pair de laPrpvençale , Per item qui btauut
v \
fécondé ^^ic. *
- x
23 ANS ce jour, on s’aime , on s’encenfé ,
Avec des vœux on fe pourfuit ;
On reprend Ton indifférence
Avec le Manfeau de la nuit.
v.
l
A la cour , aux champs , à la ville ,
Le grand jour fert moins qu’il ne nuit;
Mais pour rendre un fuccès facile.
Prenez le Manteau de la nuit.
l
Le Manteau de la Nuit.*
A là cour, celui qü’on embraffe, •/-
Eft fouvent. celui qu’on détruit;
En plein jour , un fourbe , avec-grace ,
S’y fert du Manteau de la mût. .
I C A, R E fei laiffé féduire
^ «
Par les vains honneurs qu’il pourfuit ;
On le fert, pour lemjeux détruire. .
Avec le Marfteau de la nuit. .
L’amour eft le bonheur fuprême ,
Quand lp myftère le conduit :
Et le jour ; pare «e qu'on aime. __
Moins que le Manteau de la nuit. , , <
Une beauté que rien ne touçhe.
V
Craint biencnoins l’amourque le •bruit.
Voulez -vous la. moins fcçuche£ ... ■[
Prenez le Manteau de la nuit. - ;
Dès que le cœur fe développe.
Un amant s’offre , il vous féduit:
Par bonheur l’amour s'enveloppe.
Avec le Manteau de la nuit.
i
Le Manteau de da Nuit.
Une dévote encore belle ,
Redoute Je monde & le fuit ;
Le démon fe gliffe chez elle
Avec le Manteau de la nuit.
On croit prendre une époufè neuve.
Son ingénuité ravit: -
Connoît-on la fille , oh ta veuve ,
Avec le Manteau de la nuit ?
On fak ce que chacun en penfe :
Pour vous 'que la vertu conduit ,
Un cœur pur l’efprit , k prudence.
Sont vo» leùls Manteaux de la ■nuit.
Acceptez ce prêtent utile, •
On petit en tirer un grand fruit.
On kit tout, quand on eil habile.
Avec le' Manteau de k mot.
LE
\
/
An
l E M ANTEAÜ
1 J
D E
i s
L I T.
I ‘
C O -N •' T - E .
M ; . ' . ' ' 11
ON-père 9 dit un jour Zizaldi au roi Claiide-
le-pefcit je m’ennuie d’être au college, & je veux
me marier. . . . •
, ,A cese mots , le. monarque tomba dans la rêve-,
rie, init ia main; ïur fon front, leva les yeüx fur
fon .üls en fourrant , ‘ & s’écriaavec.un <àûf. r rde
dépit : . JèMie crois pas qu’on me rattrape à- être
Menteaù de /lit ,• j’aimerais mieux être le esmpAa
de la- gloirei Auffi de quoi; m&vifài-je de devèmn
^noureux? Etant amoùreifoc^'id&qaoi: m’a\rifai*j©
de me m,aiiefc^ M ’êtant tnarié de quoi m’avifai- ,
je d’être jaloux? Et devenu jaloux , de' quoi m’a-
vifai -je.de vouloir être Manteau de lit? Je n’$n
aurais pas >-moû» été . prince; oui > fanr doute,
j’aurois dû prendre le parti, de vivre félon mon
état,J5cHe:n.e. rien -aimer. Encore pafTe , fi: pavois
Tome VI, Dd
i
4it Le Manteau
été grand; mais la rtiture m'a fait fi. petit, qu'en
vérité , le roi , mon père , aurait tout auffi bien
fàk de s’en épargner la peine. Mais , je Pinfùlte
peut-être fans raifon ; que fais-je ^ fi ce fut lui qui
en fit les frais ? Je puisj l’accufer à tort , & je lui
fris réparation. S’il n’eft pas mon père , je ne l’en
effime pas moins, Çc s’il l’eft en effet ^ je ne Pen
effimerai pas plus : Je me flatte qu’il me le rend
bien. Abrégeons; car, j’ai fouvent remarqué que
les petits hommes, content longuement , & cela
n’efl pas convenable.
.Après avoir: paflé qunze ans avec de$ maîtres
quLne m’apprenoient rien , on fongea à me marier
avec une princeffe à qui je n’aurois peut-être pas
appfb grand-chofe. Elle étoit fille d’un roi voifin,
s’appefioit Perfiktte , & étoit de ma' frinüie ; je
voulais .me. donner des aies de h trouver trop
petite ., parce que je me donnois ceux' d’en aimer
une trop grande. J’adorok la grande Ehranfre, fille
de la fée Manto. Jerxnts qu’elle m’ainxut , parce
que je la divertiâois /.& je ne fis pas attention à
un grand irisai fade, .férieux & plat , qui nie
par oilfoir P ennuyer , parce qu’il l’ôccupoit. Je n’a-
vois.pas afièz.d’ufrge dû mondé pour lavoir que
l’amaiit préféré , eft moins celui qui frit -rife , que
celui qui en empêche.
. C’étoit. ifrns 6er,dêtnier..cas..qu’éu>it le grand*
■; , p g LrÜT* ; 410
Uakndriri. Ü étojt ^imé , mais Ce tf’étôit pas m
parti convenable pour U fille de la fée ; car quoi:
que Bakndrin fut Pripoé , te n" était cependant
qu’un Gënqlhonüne de ^ Picardie ; il étoit plus
beau qne moi , mais j’étois, de meilleure maifon ,
cela me raiffurcnti
Je n’en fus pas inquiet avant mon mariage j la
tète penfâi m’en tourner aptés. On n’efl jamais
jaloux lorftpFd faudrûit. l’être ; on. Feft fbuvent
lotfqu’ü ; féudooit ne d'être plus* Attendre qu’on
fbit marié .pouf, prendre: Ci .partie là, c’pô de-
mander dé la. lùttuère Jodqti’ort, a : monté un e£-
caliér^ •' •' 3 • • 3; . i
Enfiq j*eft fis k fatrtéijfc n *y retomberai plus*
C’efl à vous, mon fBsj,'à;pfofitefc:de mon exanw
plepouç ne voœ poim mârier y ' tra pour vous
prouver qu’il faut toujours j avoir fflatvaife opiriicot
dtoae feriinfeV mais qu’il ne'iaut jamais chercher
d s’en convaincre* Je déclarai ma paffion àuroi;
41 l'approuva , & partir le lendemain ' avec moi
pour alkt itf&z. bu féd Mauto',hû finte b demartdf
de & fiÜer* . Je jknaisi tanrvü Ai Mameaiüb
Ony voyôit tous cet» qtai'értr été ; «qui dbnt At
qui .> feront; La fée étoit fnr un trône garni !dé
ikantelèts* •• ... • ■ r*
N
Dons l'abordâmes. La Aetwmde &Elvarâre fut
faite avec éloquence, &c accordée avec grâce; ôn
Ddij
410 Le Manteau
nous maria dès le foir même, & ! je pafl&la mnt
avec ma grande femme. Je b fottpqontiai d’avoir
du penchant à b raillerie. ; je fis de mon mieux
pour lui prouver combien je l’aimois , elle fournit
froidement , & recevait mes attendons avec une
politeflè indolente, comme un bouquet que je 4ui
autois préfenté le 'jour de' fa fête.. < ‘ *
. ’ Je 6s‘ une ft )grandq dépenfe (que je n’avois pas
le petit mot à <dire Je lendemain; efleen badina,
en .me difànt que.j’éttû&itn mari dans la. réglé des
vingt-quatre heure?. Cette ipbifànfierie.;, en me fài-
fknt voir qu’elle avûit-b coimoiflEkhod dû théâtre ,
me perfuada que je ferpis bien d’être jaloux;: je le
£ai j, iôc fe fir> nrçl:: J;ot>fervai Balandrin , je re-
marquai de l’inteiligeqc* f aûtrema femme & lui.
ier devins fiuTeuyr,i:&nj’aJfaiporter des plaintes, à
le -fée, qui me tint ces difeoûrs. -
i Moaiomi, vous êtep jaloux; 6 ç’eft fans fujet,
yoosrjêtes^iftjadç ; fi c’ed avec raifèh , vous êtes
tarifât. .Toutts.'meè fèpxélentaùbns ne vous èm-
fifcherdnt£as dfêtne Pim dû l'antre.- Jdu unmoyen
de rvous faire .Avoir* lequel des-, deux y dûs êtes.;
E^eflridfc '.tous .birercManteau . de ht - Manteau : do
1&! àatécriai-je; je n’jfyoiîjainais oui parjsr de cètte
charge. C’en eft une fort jolie , reprit la fée , &
qui Vous . mettra, biott&t < en état de - 'ccfnnoître la
vérjté.
*
y
I
d e L i t, 411
Oui; tépliquai-je ; avec la jaloüfie qui me. dé-
vore je confentirois à devenir gillet ? Si mes
fbupçons font fondés , je prendrai mon parti plus
aifément ; on s’accoutume plutôt à la honte qu’au
foupçon. Au même inftant , la fée me toucha de
là baguette, & je devins un Manteau de lit, très-
bon & très -commode ; elle m’envoya à fa fille
comme un préfent. J’étois vraiment un fort beau
Manteau des Indes, bien garni d’aidredon, &. cer-
tainement je puis dire, fans me vanter, que j’étois
beaucoup plus joli & plus chaud en Manteau qu’en
^ »
homme.
. Elvanire me reçut avec beaucoup de tranfport,
elle m’admira , me loua & m’efifaya ; je fus flatté
de me fentir fi près d’elle , & fur - tout en état
d’obferver toutes fes aétiohs.
r
Elle appella une de fes* femmes , & lui tint ce
difçours affreux, qui me frippa tout-d’un-coup, &
me reflerra comme fi j’étois gelé. Quoi , Zélis ! tu
m’affures que monfieur ne reviendra pas ce foir,
& que je puis recevoir Balandrin fans crainte de
me commettre ? Oui , madame , répondit Zélis ;
celle qui a apporté ce Manteau de lit , m’a affuré
que votre mari étoit pour quelques jours chez
madame votre mère, & en conféquence j’ai fait
avertir Balandrin de fe rendre ici à onze heures.
Mais vraiment , dit Elvanire , il en eft dix & demie,
Ddiij
/
4ii Le Manteau
je fuis tentée de me coucher , je penfe qu'on a
plus befoin de fon lit , quand on le porte bien ,
que lorlqu’on eft malade. . Madame , dit Zélis en
)a couchant, n*ôtez-vous pas votre Manteau ? Non ,
répondit - elle , je veux le garder cètte nuit , c’eft
un égard que je dois à ma mère : mais , mon
dieu ! pourluivit - elle , il me paroît bien court ,
n'eft-il pas ridicule? Vois donc où il me va. Il y
a beaucoup d'honnêtes gens , répondit Zélis , qui .
fe contenteraient de vous venir-rlà. Tu es toujours
folle , reprit Elvanire. . . . Dans cet inftarit, j’en-
tendis du bruit , oh ouvrit la porte , c’étoit Ba-
landrin; le fon de fa voix me lit trelTaillir, J’omets
les eomplimens , les fadeurs , les tranlports qui
lurent exprimés de part fit d’autre ; je pafle fous
filence la joie d’être enfeinble , & de me croire
abfent, Ce n’étoit rien ; Balandrin fe plaça à côté
d’Elvarjire , il n'y fut pas long-tems , je défendois
le terrein tant que je pouvois , je fis de vains
efforts , mes obllacles lurent inutiles. Ah ! qu’un
mari foulfre cruellement lorfqu’il eft le Manteau
de lit de la femme ! J’étois li agité que j’échaüffai
trop Elvanire. Voilà un Manteau , dit - elle , qui
me caufe une chaleur horrible. Eh bien, donnez-
)e moi, dit Balandrin , j’en ferai ufage , aufti bien
ai-je froid aux reins, Qu’on imagine, s’il eft pof<
fible, l’humiliation dé mon emploi, /e ne fus pas
D E JL I T. 415
long-tenu fable dans mon nouveau pofte , je fau^
tai pendant un quart-d’heure- à l’impériale du ütj ,
en retombant toujours à-plomb fur le dos de Bar
landrin. Cet exereice me cbifTogpi? fi fort , que je
n’étois pas reeonnoifiable. Mon indigne femme ôç
, mon heureux rival en riient beaucoup. Elvanire
9
conclut que fa mère s’étoit mdquée d’elle , en lui
envoyant un meuble d’une fi mauvaife étoffe;
elle' m’enferma dans une de m'es boëtes à favon-
nettes , & me rapporta le’ lendemain chez la fée
Manto. Ah , bon dieu ! s’écria - tv elle , en me
voyant , qu’efl - ce que ce chiffon - là' , ma fille ?
C’efl votre Manteau de lit, ma mère. Le Man-
teau de lit ! répartit la fée ; & fevez-vous ce que
- c’efi que ce Manteau ? Non , ma mère , . dit la
fille. Eh bien , pourfuivit la fée , c’eft votre mari ;
vous auriez dû vous en douter , quand vous avez
vu qu’il venoit à rien. Ce Manteau-là, mon mari !
reprit Elvanire en rêvant , il ne m’a jamais tant
fervi; non, cela n’eft pas concevable. Soyez-en
certaine , dit la fée en me touchant de fa baguette.
Je repris ma figure humaine , je vis ma femme
étouffent de rire , lorfqué j’étouffois de colère.
Monfieur , dit-elle , je ne fuis pas fâchée de votre
aventure , vous avez vu de quelle façon Balan-
drin m’a traitée ; je fouhaite que vous profitiez de
fes exemples. Moi, dit 'fa mère, je fouhaite que
Ddiv
ê
I
414 Le Manteau de Lit.
cela vous corrige de votre curiofité. Et vous , mon
fils , continua gravement le roi , mon père , je
defire que cela vous guériffe de la fureur de vous
marier. Au refie je crois que vous ne ferea point
mauvais ufâge de mon hifloire ; je ne l’ai racontée
que pour votre profit, ce font des fecrets de fà-
m lle qu’il eft inutile de divulguer.
/
4M
1 — . $»
LE MANTE AU
»
TROUSSÉ. v
^Uâldi n’eut pas plus de refpeâ pour Ton
père que s’il n’avoit jamais été Manteau de lit ;
il crut qu’il pourroit toujours duper fans l’être.
On ne fe rend pas juftice ; tout le monde fe croit
capable d’être Balandrin , & il y a peu d’hommes
qui ne foiênt quelquefois Claude-le-petit.
Le roi Claude voyant fon obffination , lui de-
manda qui il vouloit époulèr. Pouvez -vous, ré-
pondit-il , me faire une pareille question ? J’ai trop
de probité pour vouloir me marier à quelqu’autre
'qu’à ma robe de clafTe.
Cette robe étoit une fille très -jolie, nommée
Zéphirine. Sa mère étoit dame du palais de la
fée Manto. Elle vouloit que Zéphirine fût le latin ,
& la changea en robe d’écolier. Le hafard fit
qu’elle fut deftinée à Zizaldi , elle fit toutes fes
daflfes fur fes épaules ; mais ce ne fut pas alors
qu’elle lui pefa le plus. Elle ne devoit pas natu-
rellement fe laiffer féduire par lui , puifqu’elle né
le voyoit jamais en face.
La fée avoit jetté fur elle ûn charme qui l’em-
%
41 6 LÈ M AN T E A -U
pé choit de parler, l’amour feul ou la compaffion
pouvoient le rompre.
' Bien n’eft fi dangereux que la pitié. Zizaldi ,
quoiqu’il fût fils de roi, avoit la tête fort dure.
On avoit fpuvent recours au châtiment , la robe
fut tant de fois dérangée par le correcteur , que
les cris de Zizaldi excitèrent fa compaffion. ( Un
régent de mes amis m’a afluré que la fituation où
fe trouva fi fouvent Zéphirine avec Zizaldi , lui
fit tirer des conjectures avantageufes fur la figure
du jeune prince'; mais ce font.- là des difcours de
régent , Zéphirine avoit alors trop de fentiment
pour juger du vifage d’un homme autrement que
par fon nez. ) Un jour on étoit près de faire
l’exécution , la robe émue ne. put s’empêcher de
frémir & de cier, ayel
Le correcteur abandonna l’entreprife , & alla
dire que le derrière de Zizaldi parloit. Je me fuis
toujours douté , dit un vénérable , que ce petit
drôle-là avoit de l’efprit. On enferma auffi-tôt le
prince dans fà chambre, tête-àrtête avec fà robe;
ils fe parlèrent, s’inftruifirent , & s’attendrirent au
point qu’ils fe firent réciproquement une promefTe
de mariage. Ma chère Zéphirine, difoit le prince,
je vais vous ôter pour vous embrafier tout à
mon aife. Je n’en fenfirai -rien , répondit la robe ;
je ne fuis animée que fur vos épaules , dès que
je les quitte, je redeviens une fimple robe, auffi
i
Tu. o xj ssfe 417
fotte que le font • fouvent ceux qui les portent.
Quoi! s’écria Zizaldi , il faut que je vous laiffe ?
mais, en vérité, vous n’êtes pas4à dans une hon-
nête place : du moins ,, permettez -moi de vous
carefler ! Prenez donc garde , dit la robe avec éf
motion , vous ne (avez pas ce que vous me fai-
tes. ... Ah ! finiffez donc je vous en prie , cës_
badineries - là ne me conviennent pas , fi vous
croyez que je ne puiffe pas vous les rendre. Alors
le prince fauta dans la chambre, & rioit en criant:
Ah! ah! je vous eh conjure ma chère robe, ar-
rêtez-vous donc, ah! vous me chatouillez. Le roi
entra dans cet inftant , accompagné du régent.
Vous voyez dans quel état eft le prince , il eft
tout en nage. Voilà la vie qu’il mene avec fa robe ;
vous feçtez bien que dans une maifon comme la
nôtre , cela ne peut fe foutenir plus long-tems. Ce
fut alors que Zizaldi dit à ion père , qu’il étoit las
d’être au college , & qu’il vouloit fe marier. Là
mèfe de la robe étant infimité de cet événement,
redemanda fa fille, qu’elle trouva comme un Man-
teau trouffé , c’étoit un pli qu’elle avoit au college.
La mode s’en eft établie parmi les femmes, il y
en avoit beaucoup , qui à la fin de la journée pà-
roiffoient s’étre méprifes , & avoir mis le Manteau
trouffé devant au lieu de le mettre derrière. .
i
418 Le Manteau
I *
GARDER LES MANTEAUX.
\
l
*
#
. Le roi alla dans le palais demander la robe
en mariage , la mère fenrit l’honneut de çette
alliance.
Vous croyez fans doute .que! cette robe-là vécut
bien avec ion mari ? Point du tout ; quoiqu’ils ne
fe fu fient pals quittés , ils ne s’étoient jamais vus.
La figure de Zizaldi déplut à Zéphirine. Mais on
me trompe , dit-elle , je ne crois pas que ce fôit-
là le prince. C’eft lui-même , ma fille , reprit la
mère. Cependant , pourfuivit la fille , je ne recon-
nois pas les traits de fon vifage. Et comment diable ,
s’écria le roi impatienté, voudriez^vous avoir vu
les traits de fon vifage dans l’endroit où vous étiez
placée ? ce n’efi pas afiurément fa phyfionomie
que vous êtes à portée de reconnoîtré. Enfin je
ne fais que vous dire , répondit Zéphirine , mais
je n’aime point cette figure -là ; j’ai vu plufieurs
écoliers, que j 'aimerais mieux que Zizaldi. En vé-
rité, madame , dit le roi à la mère , votre fille
fait d’étranges raifonnemeas, pour .une robe de
dafies , elle a perdu tout fon tems , & à votre
place , j’aimerais autant qu’elle eût été robe-de-
chambre.
Enfin , après bien des minauderies , le mariage
fe conclut. Zéphirine fut coquette , Zizaldi fut
jaloux. Elle attirait chez elle toutes fes connoifiances
. T R O U S S É, 42 }
du college , les recevait chaudement', & Zizaldi
froidement. Il lui en faifoit des reproches : Que
voulez-vous?; répandoifrelle , nous avons fait' nos
elaües enfemble. •.
Elle hrufqua..'fob. niari. tant qu’elle ne fut que -
coquette; mais .eüè.'le carefia. lorfqu’elle voulut le
tromper ; c , éfHé .piege lé plus commun des femmes.
Comme la vanité .de l’homme le rend infaillible
ce. fera, toujours le plus ufité & le moins ufé.
: Mon cher Zizaldi , lui dit-elle' un jour , je vous!
aime à la folie-, je ne conçois pas lorfqu’on a
tin mari tel que vous ^çomment; ott peut fe don-
ner le travers -.d’écouter des artianse'Ob 1 répondit
le. prince , vous avez bien* de. la bonté ; ce n’eft
pas que vous ne pendez jufle an moins, mais vous
avez raifbn ;je ■ crois réellement ' que vous
m’aimez. Et conaéeht riervoiis aimerais - je pas ?
repritselle ; vous avez.de l’èfprit comme un ange r
ôc vohs^êtes lien, le plus -hoftnéte homme. . . J
. Oh hpour hqnnête hdriune , dit ilp>~pçinüe>; je le;
fuis r .6c cela fait beaucoup: de pfadfirrla nuit à une
femme. ,_/■•• <:>:>■ . . :-i i
>11 ÿ a , pcanfuivât > elle , deux 'de- vos, amis' qui
prétendent qu’ils m’eix: feraient plus; que vOusi,ians>
être' 'afTurémentxaufli horirtêtes-geos. ^Vraiment., dit
le prince /^crem-bierii qu’ils ’nè • fçnt pas: hdhnétési-:
gens ; pùifqu ? ils ^Muleot ,me jouqc ceitom-là ». .car
céla»n?efl pas bien au .moins»-. Je le. fais à/»rtveiHe${
*
430 LeManteIv
dit Zéphirine , auffi je veux qu’ils etr foient lei
dupes. Et dites-moi, je vous prie', interrompit le
prince, quels fiant çesdeuxbons amis? C’eft,
répondit Zéphirine , le grand Crifdin & fon côih
fin Bazidi. Comment ! s’écria Zizaldi, ils font Cou-
fins , & ils voudraient .... Mais favez-vons bien
que ces gens - là n’ont poiiit de- dévotion. ? Us e n
ont fi peu , dit Zéphirine ; que pionr s’introduira
la nuit dans mon ap part e nai t; ; il* ont recours b
la magie. A la magie? dit je'prinfce ; voilà’ une
mauvaife plaifanterie 8c j’en pourvois bien étre la
dupe. En ce. cas , >dit, b.prjrwefle , je ne le ferais
pas; mari je' vous fins tfop attaaliéepour vouloir
vous tromper. Vt»B>> n’imagineriez jamais à quel
expédient ils veulent avoir rëcoqr» . Voyons; <bt
Zizaldi ; inflruiiêz-ai’en, cda eft péufrétre ridicule? .
& j’en rirai. Non, répondit lépisme, vous croifes
la chofe impoffible ; ils Ventent entrer chez mon
■finis la forme dé deuk Mantehm. 0 n’y a rien de
plus fimpée , répliqua, Zizaldi , mon- père avec , qui
vous dînez .ftt fimpez tous ies jours , a bàën été
' Manteau de Ut, tel que vous le voyez.
Vous qui parler , n’zvéz-vaiis pas été robe de
ckfle ?<il ti’eft pas plus diffidie' -que ces dois miel*
fieurs fixant Manteaux. Vaut isveziiaifm , paori
fùivit Zéphirine ; : ctefl oe >fiohiuquerdeèx ■ fennneé
doivent me .lefc apporter», to o lnmo dri'prèfentque
la file Ml mto-vtut vbus fiûrs,j.-Ob!.!vnqnierit r dit
i
%
*
- Troussé; 541
]ff prince j voilà un joli prêtent) efle en a fait 010
dans le même goût à mon père , elle né varie point
tes plaifanteries. En vérité) plus j’y pente & plus
je me trouve heureux d’avoir ufte femme aufit
vertueute que vous. Oh ! réparât la princeflé, ma
vertu ne vaut pas la peine qu'on en parle. Mais
quelle conduite voulez-vous tenir dans la CireonP
tance préfente ? Quelle conduite? reprit Zi?aldi ;
je vais le dire à mon père. Cela eft très-prudent,
dit h princeflè * mais cette précaution ne remédie
pas toujours au mal. Vous vous trompe* , ma*
dame , car mon père & moi nous attendrons Ce
ibir meffièurs les ■ Manteaux , & nous verrons un
peu s’ils ont ducoeiir. J’approùve Cette idée, dit
Zéphirine , il eft bon de les. punir de leur té-
mérité. • ’
' Zizaldi ,-glorieux de l'approbation ctéfa femme ,
/ *
& encore plus de fa vertu , alîà trouver foh
pèrç , Tinflruifit , & lui -conçt le bonheur de fon
mariage.
■Zéphirine , de fon côté , fit avertir les deux
couikis de fe rendre, -le foir, dans 3 fon apparte-
. ^
ment par la perte 1 de derrière , & ; d’ertoôÿ«T ;
t ^ * ■* "
p^tr 'l’autre porte j «mç femmes avec deux Man-
teaux.
* /
Dès que Je jour baHTa, le rbt Claude & mon*
fiêür fon fils te mirent majeftùeufemerit eh embuf^
cade à la porte d’entrée. Les détçt femmés s’y rén-
43» Le Man t.e à v
dirent peu de tons après- avec les deux Manteaux.*
iüte-là, mefdames , s’il vous plaît > donnez-nous
ces Manteaux , & pour caulè. Les deux femmes
obéirent, & fe retirèrent.
Ah, ah! s’écria Zizaldi avfcc.unair de viâoire,,-
ah! nous vous tenons donc .meffieurs les Man-
e * “
*
teaux ; meflïeufs les coufins , vous voulez me faire
l’honneur de m’épargner-, de. la peine , & de mer
donner du chagrin.
Comment 4 dit le roi , au; Manteau qu’il tenoit ,
Vous avez pu pfnfer que mqft fils feroit. allez fot
pour vous laiffer tranquillement paffer la nuit avec,
la femme ?AUons i plions , vous -n’y penfez pas ,;£>C
pour un Meneau vous devriez avoir plus d'efprit ÿ
mais je vois bien que; cela n’eft pas ' toujours né - -
celfaire.
Ils avoient déjà palTé la trtçipé de là nuit à la
belle étoile, à- -tenir, j; de? propos de cette force,
& malgré la chaleur de la ' conveffation ils gré-
lottoient.
J’ai bien froid , dit Zizaldi , mais rre qui me CQn-
fole, c’ell que . ces deux Manteaux ont auffî froid,
que nous. II. nie, vient une idée. y mon père^.ge
feroit de les battre. - Voùs avé? raifon , jnon' filsy
cet exercice nous vengera & nous échauffera. Ils
prirent chacun une - baguette .&■ -frappèrent à tour
de bras fur les . Manteaux* Voij^^ difoient - ils en
fiant, une aventure /qui VouS-^.ortigerÿ des bpnhe^
fortunes.
T'a o c s s É. 4jr
fcrttmes.Mais ils {ont àiTez battus, vergéttons-Ies
à^préfent. Meffieups , dk le roi en vergettànt de
toute & force , cela doit paroître un peu rude ' à’
des 'agréables^ Suffi délicats t & qui. ont la pétui G
douce tâtais Suffi de quoi vous âvifez - vous de
vouloir abüfer ma brui'Erf voilà allez, mon fils,'
nous .avons chaud , pe flous refroidi fions pas ; là
nuit eft ^vaftcée ,'tfi vous m’en croyez , nous por-
terons ces meffieiirs chez votre femme , afin que
du moins- dlle -leur accordé la' faveur de les plain-
dre. Vous avez raifon , dit 2iz<ddi. Ils s’àttendoient
à fe donner la comédie aux dépens; des Manteaux-
Mais quelle fut leur furprife de trouyer en entrant
chez Zéphirine, Crifolin & Bazidi qui étoient prêts
d’en fortir! Eh quoi! meflieurs, dit Crifolin, vous
1 , v L < "
vous donnez Ja peine de mous apporter vous-mêmes
nos Manteaux*; cela eft trop attentif. Le mien eft
bleu , lire , c’eft vous qui l’avez , je vôus demande
affurément bien pardon. Voici le nfien dit Bazidi,
il eft d’écarlate , mais il ne, m’a* jamais *paru lï
propre. Par hafafd , <iit-il à Ziialm , vous feriez-
vous donné la peine de le battre & de le vergetter ?
C’eft pouffer la politeffe trop loin. En ce moment
ils -firent la révérence & prirent congé du roi &
du prince , en leur criant : Ah ! meflieurs , du moins
ne nous reconduifez pas ; cela nous obligçfoit de
ne plus revenir.
Nos deux Gardes-Manteaux étoient confondus.
Tome VL Ee
s
4 } 6 Le Manteau
quelque personne que ce fufi , bien cognoifToit - U
les bons chevaliers parmy les maulvais. Mais je vous
lairray tout ceci pour vous compter icelle adven-
ture dont je vous ay parlé , qui advint en la court
de ce gentil roy Artus.
Ce hit à une Penthecoufte que ledit roy voulut
tenir la plus haulte 6c riche court qu’il euft oncques
en fà vie tenue ; car il manda à ceüe'foys à tous
les roys , ducs , contes , barons , chevaliers 6c ef-
cuyers , qui de luy terre tenoient , qu’ils ne failli fient
à venir à-celle belle fefle 6c afTemblée , car il y
devoit avoir grans joufles 6c toumoys ; 6c pour ce
vouloit - il que chafcun y amenaft fa femme ou fa
mye , ce qui fut fait: car tant y vint de nobleffe
6c de chevakrye , avecques dames 6c damoyfelles ,
que oncques paravant n’avoit efté veüe une fi belle
compaignye au royaume d’Angleterre, comme elle
y fut à celles foys-là en la cité de Kamalot , qui
toute en fut pleine.
Il ne faut pas demander fi la reine Genievre fut re-
cueillir 6c fefHer la compaignye 6c par efpécial les da? -
mes. Elle même les loge cbafcune félon fon degré ,
dedens les belles chambres de fon triomphant palais
toutes gamyeç de très - riches tapifTeryes» où elles
trouvèrent tout ce que meffier leur efloit. La reine les
vifîte l’une après 4’autre, 6c les feftie en leur fai-
sant de riches dons., tant en habillemens de fins draps
d’or 6c de foye , comme en bagues 6c joyaulx.
MAL TAILLÉ. 437
car la couftume eftoit pour lors ainfy le faire; &
fi bien la bonpe reyne fçeut ordonner Tes préfens ,
qu’il n’y en eut pas une feulle qui pour l’heure ne
fe tînt à trop heureufe & contente.
.. . Àultre part le roy feftie les princes & chevaliers
en leur donnant chevaulx , harnoys , habillemens ,
& de tout ce qui à chevalerye apertenoit ; car puis
Alexandre n'avoit point été ung fi accompli prince
comme il étoit. Il feit tant de belles choies en Ton
temps , que la bonne renommée & l’effeft de fes
vertus l’ont fait nommer preux jufques en la fin du
monde. Pour abréger , il feit préfens & à grans &
à petits , tant que chéfcun fe difpoufa de mener joye
plus que en fefte où il euflent jamais efié ; ce que
l’on euft fait fi ne fuft Mourgue la fiée, qui parfont
enchantement deslibéra de troubler la reine & toute
fa belle compaignye , pour ce que elle eftoit envieufe
de fa grant beauté , & jaloufe de meffîre Lancelot
du Lac qu’elle aimoit; mais il ne la vouloit aimer;
qui fut caufe de la faire confpirer fur la reine &
toutes fes dames telle chofe dont la fefte fuft def-
partye , & par adventure fi la reine l’euft fait fe-
mondre à celle fefte, l’inconvénient jamais ne fuft
advenu. ,
Ainfy commè je vous ai ja compté, fut toute
celle nobleffe grande dès le Samedy veille de Pen-
thecoufte affemblée & lougée dedens Kamalot , des.
libérée commencer le lendemain à faire grant chere.
Ee lij
4^3 Le Manteau
Chafcun fe lieve matin , & fe pare de fes meilleurs
hnbillemens comme à telle fefte appartenoit. Les
feig eurs & gentilshommes s’en vont au palais pour
accompaigner le roy en la grant éghfe, D’aultre
part viennent les dames au logis de la reine pour
fajre de mefines , & lui font compaignye jufques*
après le fervice fait, que le roy & la reine s’en
retournent avec toute leur fuite jufqu’au palais, où ils
trouvèrent desja les grans tables mifes & couvertes ,
toutes apreftées pour difher ; maïs le roy avait une
couftume que à tel jour jamais ne fe affeyoit pour
manger; que premièrement ne fuit advenue en fon
palais quelque adventure. Donques le roy, en at-
tendant fi riens furviendroit , s’étoit appuyé à une
feneftre qui regardoit für la maiftrefïe rue de Ka-
fnalot , & devifoit avecques meifire Gau vain. Il
efloit ja près de none , quand meffire Queux le
fënéchal vint au roy & lui «fit: Sire , vous jeûnez
ftop, long-tems a que voftre difné eff prefl. Le
roi lui refpont , & dit : Queux , ne favez-vous dez
long-tems ma couftume? Me veites-vous oncques
afleoir au manger à tel jour comme nous fommes au-
jourd’huy, que premièrement ne fuit advenue quelque
advepture céans? Sire, il eft vray , refpondit Queux >
mais il y en a içi ung cent , voire deux eii cefte
falle , qui meurent de faim ; & en diiant ces pa-
telles , le roy regarde aval la rue , & voit venir
ung jeune gentilhomme monté fur ung cheval qui
i
UAL t'AlLLÉ. 439
bien ittoïifroit aux ehfeigtes.de fa fuenr qu’il avoit
longuement couru ; & alffi il eftoit chargé , car il
pourtoit fur fon col une grolïe malle de fin velours
cramoify toute à bendes, & laffée de foye verde ;
au bout du laflet avoit une petite ferreure d’argent ,
dont la clef eftoit d’or qui la tenoit fermée. Le
jeûné gentilhomme' arrive au pied des degrez du
palais; allez y eut qui fon cheval lui tint ; quand
il fut defcôrtdù , il prent fa malle fur fon bras &
fe met à monter au palais. Le roy qui tout ce voit
par la ferwftre , fe tome vêts là compaignye , &
dit aAèz haultement : Or croy-je que nous chinerons
toit , car j’ay veu arriver melTaiger qui nous aporte
nouvelles bien haftives , ou je luis deceu. En di-
fànt cecy , le gentilhonune entre dedens la faHe ,
& s’adrefte là où il voit le roy. Aflez lui fait-on
' place , 8t lut qui eftoit faige & bien aprins pouf
fàvoir faire fon melfaige , met le genoil en terre’
en fahiant le roy , & dit: Sire , je fuis traftfmis k
vous de par une très-haulte dame qui moult vous
aime , laquelle vous lupplye de par moy qu’il vous
plaife luy puétroyer ung dong * devant que' plus
vous en dye. Car elle me a chargé de ainly le faire;
mais tant vous puis-je bien dire de par elle. Sire,
que en ce don ne pouvez vous avoir reprouche
ni domaige. Le roy penfe ung peut, & ne relpont
riens; adonc meffire Gauvain qui de collé lui eftoit,
lui dit : Sire , vous ne pouvez refulèr ce don qu’il’
Eeiv
440 Le Makteav.
ne fuft tourné à villenyey veu que ny pouvez avoir
honte ny domaige. Alorf le roy haulce la tefle ÔC
dit au Gentilhomme : Amy , & je vous ouâroye
le don quq demandé m’avez; 6c le gentilhomme le
remercye ÿe par la dame le plus humblement qu’il
le fut faire , 6c prent là malle 6c la délafle. Vous
devez entendre que le roy avoit grant defir 6c toute
la chevalerye qui là eftoit aflemblée , de voir ce qui
eftoit dedens ; le*gentilhomme en tire hors le plus beau
6c riche Mantheau , qui ancoures eull efté veu en
ce tems-là au royaume d’Angleterre. Il eftoit d’ung
riche pourpre tout battu à or ,. femé de feuillages
couverts de trèsrgrofles perles , la bourdure en elbit
toute femée de grappes de railins , dont les grumes
elloient de purs di amans naifs , 6c les autres des fins
balais 6c rubis, tous percez à jour, en maniéré que
vbus eufliez dit que c’eftoient vrays railins venans
de vigne , tant eftoit l’euvre bien enchâffée que c’eftoit
choie merveilleufe de le- voir. Le roy tout le pre-
, mier s’esbahit de la grant richeftè qu’il voit , auffi
font .tous ceulx de la làlle. S’il eftoit eftrange , ne
fouit s’efinerveiller , car il eftoit fée , 6c foit d’une
fée par enchantement", en effet tant fut l’ouvraige
auâentique de ce Mantheau , que à peine le pour-
rait -Ion croyre. Mais tout ce avoit foit la feulce
Mourguê pour mieulx à ce qu’elle eitfendoit par-
venir. C’eftoit affin que la neine 6c lès Dames qui
point ne favpyent fa vertu , defiraflent à le veftir
M A 1 T A 1 L L É. 44 I
pour le cuider avoir ; mais fi elles euflent fceu de
quelle foye il eftoit tiflu , jamais ne l’eu fient veftu ,*
ni ne fe fuflent trouvées pour chofe du monde en
ce lieu ni place où ce Mantheau eufi efié : car il
eftoit de telle vertu qui defcouvroit par fon enchan-
tement la desloyauté des dames & aufii des damoy-
, folles , car ja nulle d’elles ne Peu A vefiu que le
Mantheau ne lui eufi efié trop court ou trop long ,
pour peu qu’elle fe fuft mefiaite envers fon mary
ou fon amy. Ainfy fut adonques tiré hors de la
malle ce riche Mantheau par le gentilhomme mefi-
fàiger , & préfenté au roy en lui difant toute fa
vertu , & eh oultre lui dit : Sire , le don qu’il vous
a pieu ouârôyer à madame ma maiftrefle efi tel ,
qu’il n’y aura céans dame ni damoyfelle à qui
vous ne le fafiez aflayer , & celle à qui il fera
de mefure ni trop court ni trop long , ma dame
lui en fait le préfent par tel fi , qu’elle en fera toute
fa vie honnourée. Pourquoy, Sire, puifqu’il vous
a pieu donner ce don à ma dame' , je me fuis dé-
libéré jamais partir de céans que je n’en aye veu
,1’efpreuve. Sire, vofire plaifir fera mander toutes
les dames, & les faire venir en vofire préférée,
fi en verrez l’eflay : je fuis venu de loing , faites
qiie la fiance de vofire proumefle & parolle ne perde
fon nom , qui efies par tout le monde renommé le
, plus véritable roy qui vive. Quand le roy oy t parler
le gentilhomme meflaiger , & voit qu’il ne fe peut
9
44^ Le Mante, av
defdire de la promefle qu’il lui a fiùâe , U eft trop
marry , car il cougnoift évidemment' que ce font
des ouvraiges de Mourgue , (pii toujours s’aflayoic
Élire defplaifir en tout cas à la reine, 8c que à
caufe de ce toute la compaignye fera troublée ; mais
il n’y peut mettre remede. Lors meffire Gauvain
prent la parolle , 8c dit au roy : Sûre, puifque tant
y a, 3 faut que; vous mandez la seine, 8c toutes
les dames 8c damoy felles de céans , qu’elles viennent
icy à vous. Or y allez donques , dit le roy , 8c
menez avecques vous le roy Urien, 8c dites à la
seine que je l’attens 8c qu’elle s’en vienne icy difner,
& que elle amene toute fà belle compaignye , car
je veulx tenir promelTe à ce meflaiger. Le roy Urien
te meffire Gauvain s’en vont quérir la reine ainfÿ
comme k roy le commande , 6c la treuvent qu’elle
vouloit ja laver tes mains pour difner en fa chambre,
car elle ne pouvoit plus attendre. Meffire Gauvain
parla le premier , 6c dit : Madame , le roy nous
envoyé à vous. 6c vous mande que veniez difner
en falle , voyre fait le roy Urien , 6c amenez toute
voftre belle compaignye , le roy veult voir laquelle
eft plus belle , car il lui vouldra faire ung préfènt.
G’eft d’un Mantheau le plus riche que vous vêtes
oneques , l’on le lui a maintenant apourté , & le
veult donner à celle à qui il fera le mieux féant ,
il lé nous a ainfy promis. Ils fe gardèrent très-bien
de defçlairer la vertu qu’il avoit, car ja dame ne
MAI TAU LÉ.
44*
l
fufl venue. Là reine pârt de fa chambre , & s'en
va avec les deux chevaliers , en grand defir d’eP-
fayer ce riche Mantheau , & ne laifïè en fes chambre»
dame ne demoyfelle qu’elle n'amenne. Elle eft ve-
nue jufques en faite, où die Art fort reguardée pour
fa très-grant beaulté; fa noble compaignye là fuit ,
éhafcun lui fait place ; elle eft venue devant le roy
qui tenoit le Mantheau entre fes mains , & en le
defpliant dit à la reine: Madame , )’ay donné ce beau
t
Mantheau que vous voyet à celle de toute la corn-
paignye à qui il fera le mieulx feant. Et plus n en
dit , car il lui defpkûfe>it de tant en faire, La reine
qui vok îa grant beauké du mante},, le defire &
convoite de tout fon cueur r & pour ce le prenfr
elle toute la première % & le lait mettre fur fes
épaules pour le aflfayer. Mais fans nulle double il
lui fut ung petit trop court devant , bien du tra-
vers d’un doy , mais 3. eflioit de bonne longueur
par derrière, Meffire Y vain le fils au roi Urien qui
elloit de cofté eHè , hu voit tout danger le vifaige
pour ce que die s’apperçeoit à la rifife des gens
qti'il y a que^Ique çhofe. Meflrre Yvain lui dit :
, Madame , il m’eft advis que ce Mantheau vous eft
allés bien fait par derrière , mais le devant eft ung
peu court , faites le afïayer à celle damoyfelle qui
eft auprès dç vous , car elle eft de voftre taille*
C’eft la mye Heâor le fils. Ores, baillez le lui, 1
madame , je vous en prie ; & la reine le lui baille*
\
I
444 Le Manteau
Isa damoyfelle voulentiers le prent & le veft in-
continent ; mais (ans nulle doubte 3 lui fut court de
demy grant pié de tous coflèz. Mais regardez , fait
meflire Gauvain , comment il s'eft retrait , fi n’a
3 pas été pourté loin , puifque la reine la laiflfé.
La reine regarde autour d’elle , & dit aux gentils-
hommes : Meilleurs , ne m’étoit-il pas plus long que
à celle damoyfelle. Meflire Queux qui efloit le plus
grant gaudiffeux de la jnaifon du roi, dit à la reine
en cette maniéré : Madame , voyrement efies-vous
plus loyalle que elle ? Dea ! fait la reine , meflire
'Queux, comment l’entendez-vous? Dites-le moi à
coup je le veulx (avoir. 'Alors meflire Queux lui
Va tout compter de point en point comment Mour-
gue avoit envoyé ce Mantheau au roi , par ce met-
(aiger prêtent , lequel avoit à faulfes enfeignes prins
la foi du roi , qui lui avoit promis le faire affayer *
à toutes les dames & damoy telles de fa maifon ;
& que le roy avoit fait cefte promefle , dont il
efloit très defplaüant ; mais il n’y avoit plus de re-
mede , car pour riens ne faulferoit fa foy. La reine
fut faige & fe penfe que fi elle fait temblant de
courrous que la honte en feroit plus grande ; fi le
prent en jeu & en rit , comme celle qui n’eflimoit
que mocquerye tout ce qui venoit de Mourgue.
Toutefoys (i euft - elle bien voulu n’y eflre point
venue à celle foys , ce néanmoins en chere joyeufe
dit tout hault : Or ça , mefdames , qu’allez vous
M A X . TAILLÉ. 445
attendant , puys . que j’ai commerfcé/fei première ?
Que ne vous defpefchez vous de Je yeflir S l affayer
comme moi.? Meflire Queux qvmefloit tant joyeux
que plusne.poavmt y .de ce qu’il voit fi entreprinfes
/
.ces pounes dames.,' leur dit : Or, Ça, inefdamoy T
iffelks , avanfez-vous , afEn que. on cougnoyffe aur
jourd’huy la plusjloyalle de céans, & que ce beau
-Mantheau Toit à elle ; aujourd’huy fqra cqugnue la
f^y.que vous tenez, à ces poures chevaliers qujtaat
Jeuffrent de peineppur vous aulfres. Quant les pourej
dames oyént. parler meflire Queux qui le va. amfy
mocquant d’elles , & fcevent defla la vérité du Man"
• i
theau , il. n’y eufl celle qui n’eufl bien voulu eflre en
fon.pays, Chefcunerefufe à le, yeftir ;; le roy les re*
^U^rde qui en prent pitié & dit au meflàiger ; Aniy, il
ine, femble que désormais' pouvez vous remporter
votre Mantheau ; car. il eft fi très mal tailU , à çe
que je puis ja voir , qu’il ne faura bien venir i
dame de céans* Ha ! fire, fait le meflàiger, je vouf
appelle de promefle , jamais ne l’olêroys reprendre
qu’jl n’ait par tout céans été aflayé, & en voûrç
Qtême prefence. Sire., ce que le rpy, promet doif
dire tenu ; or doneqf^it le roy r.Puifquç l’ay promis
qu’il fe tiengne , niais il m’en deiplaifl. Adoncq
n’y eut pqur ce dame • ni damoyfelle qui ne très
fuafl d’angoyfle', ;& qui ne çliangeaft de coulleur.
Çhefcune veult. faire honneujr à fa compaigne de
le lui faire aflfayerla première, fans de riens lui etr
446 Le Mântêav
pourter envie. La reine voit mei&re Queux , qui
ne fe peufl taire & ne fait que railler, l’appelle , êc
lui dit : Meflire Queux , affayez - le à vofbe femme
fane tant caquetter , fi verrons comment il lui fera. Or
eftoit il maryéà une très-belle daffioyfelle des plus a*
vancées de cheuX la reine, & y âvoit telle fiance qu’il
lui fembloit bien qu’il n’en avoit point de foyalle
au monde , fi' celle là ne l’éfioit. Meflire Queux
par le commandement de la- reine l’appelle : Venez
avant , ma mye , car aujoutd*huy fera cougneue
Vofire grant vaHeur , St ferez' nommée la iteur de$
dames t prenez-môy ce Mantheau "hardiment & lè
veflez ; car je doy qu’il a eflé fait pour vous fêulle.
5a femme lui refpont : Meffire Queux , il m’eft
advis , mais .que ce fuft votre plaifïr, qu’il vauldroit
mieulx que le feiffiez afTayer à ces aubres dames
que vêla , il leur femblera advis par adventure que
je le veuille afTayer ta première par arrogance ou
par orgueil , 8c m’en (auront pis. Ne vous chaiSe,
ma mye , fiât meffire Queux , je vews- promets ma
foy , que fi efies devoyent enraiger,, vous le vef>
tirez la première. Et lui mefine fans plus dire le lui
met fur les efpaules : mais ce vîliain Mantheau fe àBà
fitrès fort raccourci par derrière j qu’2 ne couvroit
pas le jarret, & parle devant lie vetloit que environ
deux doys foubs le genoil. Sainte' Marie ! fort meffire
Brehus fans pityé qui eftoit tout joignant tfeux , &
qu’eft-ce que je voy , meffire Qudox ? Que Vous
MAL TAILLÉ. '447
I v “
•r
édites, vous euffiezvous jamais creu cecy ?Or vous ÿ
fie at car aultrement vous auriez tort. Meffire Queux
nôfairqueUecontenanee tenir; il voit qu’il ne peuft
èouvrjrcccy, chefcun en eft joyeux pour ce qiTiT
avait tant mal mené de langaigé les poures damesi
Dès l'heure , commence il à perdre Ton haut caquet 9
& baiffe la tefle. Meffire Ydier l'appelle & lui dif }
Meffire Queux , que voulez vous dire de ce Man-*
theau ? A mon advk qü’il Téroit bon à voftre femme
s’il n’efloit fi court; le retiendra elle ou non , affiri
que les aultres l^flfayent ? Queux ne reïpônt riens ;, 1
iftaû- fa femme toute defpite & hotiteufe le defvef
& le gette aribéau milieu de la place , & s’erf
ftryt tant marryè'-que plus rie peult^'en maudiffanf
le Mantheau & celte qui jamais l’envoya. Quant?
les damés voyent ■ qu’il fera forte que chefcun^
affaye la fcrttine, pource que 1e roy l’â airily ^pro^
mû , & qu’il n’y a point de remede , elles font 1
, »
tant dolentes que 'plus n’en peuvent , & ne feevenr
àquelfeint fe vouer. Meffire Lucan le bouteiller J
qui eftoit fort aimé 1 du roy , & des' plus prèfc Ae
fa perfonne ; il lui dk : Sire , il faut que vous faciez 5
affayer ce mantheau i la 4 mye de meffire Gâuvâin
qui tant eft belle & làige , vraiment elle rie dèùlK
pas demeurer des demieres. La damoyTelle étoit
appeüéç Genelas , & üaimoit fort meffirê Gauvain.
Toutesfois , 0 avoît eu quelque peu :de foupeffon
tfelle & d’un chevalier , & euft bien -voulu* que
/
448 Le M a n. t e a v
meffire Lucan n’eufl point rais cela en jeu. Néan^
moins le roi fait appeller la damoyfelle , qui n’ofè
reffiifer. Le Mantheau lui eft veflu , lequel s’eflen-
dit fi long par derrière qu’il treinpit bien un pié 6c
demi. Le pan devant du collé degtre ne lui 'venoit
pas au genoil, nuis le feneûre le couvroit. Alors
meffire Queux qui longuement avoit perdu le parler ,
le recouvra ; car il a moult grande joie de ce Mao>
theau , ..qui tant s’eftoit défiguré fijr la poure da-,
moyfelle Genelas.. Il dit ; Or pe ferai je hay , mais
m oc que feulet , las dieu mercy./Melîire Gauvain
regarde fa damoyfelle de travers, comme celui-
qui eft très mal content. Meffire Queux la preitt
& la meine feoir de collé fa femme & dit : Ma-,
demoifelle , tenez vous près de ma femme , car vous -,
êtes auffi femme de bien quelle. Le roi qui voit ,
toute fà cour pleine de ris.,. ne fe peut tenir de
faire comme les -aultres , desUbere 'puifqw: tant eri .
a fait , qu’il qn verra la fin. Il prend par la mjûn :
la mye de meffire Y vain , le 'fils au, roi Urien., l’ung
des meilleurs chqvabers.de la table ronde, & lui,
dit : Mademoifelle , ce Maqtheau. à mon advis doit
eftre voftre ; car je n’ouysoncq dire chofe de vous , ;
poutquoy vous ne le deviez avoir. Greftet le périt
qui eftoit des .mignons du roi prjnt la parole ÿ &c
dit : Sire , vous affermés fort pour cette damoyfelle ,
attendez ung.peu, jufques ayez veu ce qu’il à dieu
plaira en difpoufer. Faites-le lui mettre furies efpaules -.
virement ,
MAL TAILLÉ. 449
virement , fi le verrons. Le Mantheau fut affublé,
mais fans nulle doubte ce fut toute pityé de le voir,
tant eftoit de mauvaife forte fur elle ; car il treinoit
par devant, & ne venoit que jufques au cul par
derrière ? Helas , mon dieu ! dit Greflet , voicy une
terrible tromperye , il eft bien fou qui en femme
fe fye- , je n’en ai, ancour veu une qui n’ait fait
quelque fineffe à fon homme. Sire, vous affeuriez
meintenant que cefte-cy le gagnerait , regardez com-
ment vous en 'êtes. La poure damoyfèlle eft tant
honteufe qu’elle ne fcét que dire. Elle a prins ce
Mantheau par l’attaiche , & l’a getté fur ung che-
valier. Queux le fenefchal lui. a dit : Madamoyfèlle ,
ne vous courroufTez point, ce font des fortimes de
ce monde , allek vous feoir auprès de Genelas &
de ma femme .fi ferez guerye; & elle fy en va bien
peneufement. Le ray appelle la mye de Perfeval
le Galloys , & lui dit : Belle , affayez ce Mantheau ,
je vous en pfye , car je me fye tant au bon rapport
que l’on fait de vous, que fi nous avons failly aux
aultres , à mon advis ne fauldrons nous point à
vous. Greflet prent la parole de rechef, & dit au
roi : Sire , vous fouvient-il comment il vous en
print à l’aultre coup de ce que vous aviez tant affer-
mé, gardez qu’il ne vous en adveigne ainfy à cette
foys. La poure damoyfelle fèuffre que on le lui
mette fur le dos; car force lui eft. En effet, déz
Tome VI, Ff
45 °
Le Manteau
ce qu*îl fut fur elle , les attaiches vont rompre tel-
lement que le Mantheau tumbe à terre. La da-
moyfelle ed bien defplaifant & le laide là, & s’en
va adèoir de codé les aultres, baiflant la tefle (ans
ofer regarder le roi au vifage , ne chevalier qui (bit
là, & maudit en fon cueur celui ou celle qui en
trouva jamais l’invencion. Je ne croy pas , fait le
roi , que ce Mantheau face jamais honneur à dame
ne à damoyfelle de céans. Le medâiger relieve fon
Mantheau , & dit : Or me faut— il chercher aultres
attaiches. Lors boute la main en (a malle (i en dre
de (èmblables , car il ne veult en nulle maniéré que
par faute d’attaiches (à befoigne foit dedourbée. Le
roy reprent le parler, comme ung peu fafché de
l'ennui qu’il voit à ces poures . dames , 6c dit au
medâiger : Ami , n'ed-ce pas aflez affayé ? il feroit
meshuy tems que je difnade. Le roi ne demandoit
dnon occafion de tout laifTer ; mais le medâiger
fe remet avant , & appelle du roi pour la foi qu’il
lui a promife devant toute fa baronnye , difant :
Sire , vous ne feites oncques tort à homme , je
vous (iipplie ne commencez point à moi , tends
votre promede. Toute la chevalerye de leans ed
esbahye ; car il n’y a celui qui n’y ait femme ou
amye. Meflire Ydier àvoit fon amoureufe auprès
de lui, qui ne cuidoit pas que en tout le monde
en eud une de plus grant loyaulté pleine. Il la prent
/
1
\
/
MAL TA I t.L É. 451
I
par la main , & lui dit ; Or ma mye , vous fàvez
le gvaqid amour que je vous ay toujours pourtée ,
$r la fiance que j’ay eu en vous , pourquoy je me
tiens feur copine de la mort que ne penfates oficques
à me faire ung maulvais tour; dont à celle heure
fort mçm çueur fe rejoye , car. je cougnoys cle-
tement que ce Mantheau vous fera de niefiire ; voftre
bonté & loyaulté vous feront aujourd’hui grant hon-
neur. Qr regardez, mp mye , de quoi il fert d’eftre
Umfi loyafiç , je fuis plus aife de l’envye que au-
ront fur vpus ces aultres damoyfelles, & du def-
plaifir que vous ferez aux médifans que d’aultre
çhofe. Je les verray à cette fois bien marrys &
. confus , $£ ne fuft-çe que meflire Queux : allés
ma mye empoignez moi ce Mantheau , & le ve£
fez hardiment devant tout le monde , pour eftre
la ffeur des 'dames, La damoyfelle à moytié entre-
prinfe refpondit : Meflire Ydier , mon bon & loyal
pny , il me femble , foubs correction , que ne vous
devriez fi fort hafier , & devriez attendre que le roi le
fpmmandafi; Non, non,- dit meflire Ydier, faites
feulement ce que je vous dis. Lors la damoyfelle prent
jtoqt doulcgmentle Mantheau &le vefl, mais onpques
habillement quelle pourtafl ne lui fiifl fi bien fait '
de mefure comme il fe trouva par devant , tant
que tome la compaignye qui efioit de ce coflé-là
cuida ung coup qu’elle Feyft gaigné ; puis ils tour-
Ffij
. 45 *
Le -Manteau
nerent à voir le derrière; mais c’eftoit toute pity£,’
car fur ma foy il ne venoit pas jufques aux feffes ,
dont la rifée commenfa merveilleufèmérit grande.
Ha ! damoifeüe , dit Greflet, je ne voy nul moyen
que ce Manthean vous foit jamais bon ; car l’on ne
le fauroit jamais tant tirer par derrière qu’il foit à
Fefgal du devant. Queux auffi ne fè peuft tenir de
parler, pource que meflire Ydier Favoit gaudi, &
lui eût: Qu’en dites-vous, meflire Ydier? D efl bien
mufTé à qui le cul appert. Meflire Ydier ne fcet
que dire , finon que par courrous il prend le Man-
theau, 6c le gette jufques aux pieds du roy. Queux
prent la damoyfelle par b main, & b meme avec
les autres qui ja avoyent aflayé b vertu du Man»
theau , & leur dit : Mefdames , faites grant chere ,
je vous ameine compaienye. Mais nulle n’y eut qui
l’en remerciaft. Que vous irois-je plus comptant pour
faire longue b matière ? Mais pouf condufion il
n’y eut chevalier leans qui ne le feifl aflayer à fa
femme ou à fa mye, dont ils eurent depuis les cueurs
doulens ; car tel y avoit eu fiance , qui oncquçs puis
ne feit que grumeler. Le meffaiger voyant que fon
Mantheau ne fe veut accourder d’eflre à nulle des
• -f
damoyfelles qu’il ait leans veues, dit tout hault:
Or je Voy bien qu’il m’en fauldra rapourter mon
préfent de b où je vins, dont il me defplâift. Sire,
je vous fupplie affin que je me foye acquitté de mon
.1
MAL TAILLÉ.' 453
devoir, -qu’il vous plaife renvoyer ancour ung coup,
par toutes les chambres de céans chercher s’il y à
plus riens , car j’ay tousjôurs ouy dire que oncques
adventure n’advint en voftre maifon qui ne s’en re-
tournai! foumye ; ce feroit grant malheur s’il m’en
Êûlloit ainly retourner. Par- mon chef, dit meflire
Gaüvain, Sire , il' vous dit vray. Lors commande
le roy à Greflet qu’il s’en voyfe chercher par toutes
les chambres de lçans , fit qu’il ne demoure jufques
à la plus pente que tout ne vieigne. Greflet s’y en
va viflement, & ne lâifle coing ne quignet de tout
le palais , où il ne faflTe fa quelle, ainfy que le roy
le commande. Et après tout avoir bien cherché ,
n’y trouve qu’une feulle damoyfelle couchée lùr un
lié! malade. Greflet la falue, difant: Madamoyfelle ,
levez fus , il vous fault en falle venir , le roy vous
demande. Meflire Greflet , dit la damoyfelle , je
obéyray voulenüers au roy, mais vous voyez com-
ment je luis , pourquoy fl me lèmble que me d$-
vez tenir pour excufée , long-tems a que je n’ay
bougé d*icy , & ne fuis habillée ne ^ccoullrée pour
me trouver en falle. Madamoyfelle , dit Greflet,
je attendray julques vous foyez mile en point pour
venir, car aultrement ne m’en puis-je retourner fans
vous mener. Quai# la damoylèlle voit qu’il n’y a
remede , elle fe lieve 6c fe accoultre le plus hon-
nellement qu’elle peut, 6c s’en vient en falle avecques
Ffiij
»
t
I t
454 Le M a nt fc a ü
’’ r
Mefîîre 'Creflet. Quand ton amy qui là tftoît la voit
venir , tout le fang luy mue dedens le tôrps , tant
qu’il luy apparoill aü Vifaige. Il âvoit efté joyeux à
merveilles de ce qu’elle ne s’eftoit point trouvée :en ;
la compaignye , pour lès dangers qu’il y avoit veu j
mais fa joye eft tournée eh deul, dè peur qu’elle
n’y reçoive déshonneur & reproüche ; car 3 Fai—
moit de lî grant amour , que plus ne poüvbit ; &
fi ce euft efté à fon dit , jamais n*euft le Mantheau
x âfifayé. La damoyfeüe eft jufques devant le roy ve-
nue. Le meflaiger luy pféfente 1e Mantheau, & luy
conte toute fit vertu. Ét àihfy qu*3 luy dilbit ces
parolles , voicy venir le chevalier atny dè lâ da-
moyfelle , & fi vous voulez favoir foh nom, je
vous advifc que c’étoit weffire KaradOs hrife-ibras ,
bon chevalier & hardy, lequel s’aproucha de fi
Dame, & luy dit: ’Hélàs ! ma mye, jevousptyô
que fi vous doublez de riertS", que ne vêliez point të
Mantheau , car pour thofe de ce monde je ne vbnî-
droye voir deVaftt rtieé yeuhc voftre honte, ne Chofé
pounquoy je ne vous doyve tant aimer comme jè
fais ; j’en aime beaucoup mieulx efftte eh double que
d’en fç avoir la vérité, & Vous voir aîtift à
madamoyfelle Genelas & la femme dé medire Queux.
Creflet prent la parotie , fcc dit à KaradoS : De quoy
vous tourmentez-vous tant) n’en voyez -Vous pas
là plus de deux cfent aftifès fut ces bancs, que l’on
, - .
t
>
MAL TAILLÉ. 455
cuidoit. au matin entre les plus loyalles de tout le
pays ? , 6c touttefoys vous avez veu comment il en
va. La damoyfèlle qui de riens ne s’esbahiflbit en
fâifaot chere joyeufe , dit à meflire Karados : Ami ,
de quoy vous fociez-vous? cuidez-vous que je
vous doyve eftre meilleure que les aultres? au re-
gard de mey. je le veftiray ôt ne m’en focye , car
je ne me. veulx pas vguter de en riens pader les
aultres. Au pis venir .ne pouvez faillir, d’eftre très-
bien accompaigné , voyre des. plus gens de bien du
monde. Par ma foy je lé veftiray , & deufliez-vous
ancoures plus plaindre,^ & en advienne ce qu’il
pourra. Je lèroye , fait.- il . content que non', mais
je roy commande que fi.- Maintenant elle l’a prins ,
& affuble "tr^s - hardiment devant toute laçompai-
jgnye qui regardoit de grant ^ffeâion quelle en feroit-
la fin ; mais eneffeét , ce Mantheau fut fi bien fçant
& de bonne mefure, & devant 6c derrière fijr Ja
damoyfelle , que tous les. çoufturiers du monde ne
l’euflent jeu mieulx tajller popr elle. Le gentilhomme
.mefiaiger qui maintenant voit l’adventur-e achevée,
,dit tout bault : Damoyfelle, damoyfelle , je vous
promets que' voure amy doit eftre à cette heure bien
joyeux ; car je veulx que vous faichiez que j’ay pour-
té voftre Mantheau en maints eftranges lieux , 6c
.l’ayiâit ^jQTayer à. mille dames & dampyfèlles a qui
.oncques.il. ne fut bienféant, §c n’en veis jamais que
' ' ' Ffiv
I
45 6 Le Manteau
vous fenDe à qui il fuft bon , pourquoy je le voua
deslivre , car il eft voftre de bon droit ; le roy mefine
le conferme : dont la damoyfelle très - humblement
le remercya. Il n’y a leans dame ny chevalier qui
aille à l’encontre combien qu’il y ait de l’envie affez,
mais femblant n’en font , car ils ne fçavent chofe
nulle fur la damoyfelle à redire. Le meffaiger prent
congié du roy , car moult lui tarde de retourner à
fa daine rapourter fon meflaige, ny île veult demeu-
rer au difnçr pour priere qu’on lui faffe. Le roy fe
affiet à table , car temps en eftoit; maints cheva-
liers y difnerent, qui après s’en retournèrent en
leurs maifons triftes & doùlens , qui oncques puis
n’en rirent; mais qui qu’en ait deuil, meffire Ka-
rados s*en va avec fa niye tant jbyëubc & content,
que il n’eftoit pouffible de plus , & empourterent
le Mantheau, & le gardèrent depuis toute leur vie
bien chèrement. Après leur trefpas , il fut mis en
ung lieu fecret, & n’y a plus perfonne de noftrê
te x mps qui faiche où il eft, que moy. Pour quoy
'je'veulx bièn advertir vous, ma coufinne, la pre-
fiiïere, qjie quand il Vous plaira l’aflayçr , H eft en
ma puifjTance le faire' âpôurter, ou pour vous, ou
queulqu’une de ,vos bonnes amyes. Touttefoys fi
vous voyez que on le doyve ancoures biffer là où
il eft , qu’il y demoure ; vous y pénferez. Au re-
gard de moy je ne veux finon ce que vous voulez j
MAL TAILLÉ. 457
car je fuis & feray tant que je vivraÿ -voftre meilleur
aniiy ; & puis que le Màntheau vous feroit ung peu
coiut , fi ne lairroye - je pas de vous aimer. Qr
*
vous ay - je efchevë mon compte , c-’eft du Man-
ihtau mal tailfê, finon.que j’avoye. oublié à vous*
dire le nom de celle qui par fa bonté gaigna le dange-
reux Mantheau , fâchez que on l’appelloit. . , , . .
* • * — - - *»»v -VW. -- •*
I
. „ Fi/i. ifcjtxikm Polume. -
T A B L E
. DU SIXIÈME VOLUME.
SUITE DU RECUEIL DE CES MESSIEURS.
g L ne faut compter fur rien, page 7
Nouvelle Ejpagnole , 13
La Férité au fond (T un puits , 69
Lettres pillées 9 81
Fragrnens de Zéphire & Nompareille 9 Conte 9 83
Sur des Feuilles de Spectateurs , 93
Dialogue 9 ioi
Hijloire morale , 110
Eloge de la pareffe 9 1 1 5
Le chien enragé , Conte 9 118
Criùque de t ouvrage 9 , 128
\ HISTOIRES NOUVELLES.
Mémoires de Lucilie 9 141
Dom Juan & Ifahelle 9 hijloire portugàlfe 9 178
Mémoires de M ? cCArhntilrts , iqS
/
Les deux Anglais , Nouvelle ,
page 187
Lettres fur la Mujîque ,
3*9
LES MANTEAUX.
PREMIÈRE PARTIE.
/
t
\
s t
Êpitre dédicatoire à M. Manteau ,
33*
Table des matières en forme de préface ,
333
Le mari Manteau ,
347
Le Manteau de la cheminée ,
353
Tirer par le Manteau ,
37»
Sous le Manteau Portrait ,
379
Le Manteau de femme ou le Mantelet,
389
Le Manteau fourre ,
398
Le Manteau court & le Manteau long ,
403
Le Porte-Manteau ,
407
Le Manteau de la nuit, chanfon ,
Le Manteau de Ut, Conte,
4*7
Le Manteau troujfé.
415
Le Manteau mal taille*
435
Fin de la Table du fixième volume.
A SENS,
De l’Imprimerie de la veuve Tarbé , Imprimeur
du Roi, 1787 ,
AVIS
Pour placer tes figures des Tontes V & VT
des Œuvres du comte de Caylus.
Soirées du Bois de BouloônE. Ciel!
quel objet me frappa , c’étoit la marquife
elle- même ! . » » * Tome P ” , page jf»
Rdcueie de ces Messieurs, à deux
de yeu.'Ah, ma belle marquife ! page 382,
Jdem. Nouvelle Efpagnole. Allez, ma chère
Ifabelle, allez, appeller nos getis. t. VI >p. 20.
Lis Manteaux. Le Manteau fourré. Elle
voulut prendre une ferviette ' qu’il portoit
ordinairement fur fon eftomac. page 400*
Faute à corriger dans et volume »
Page 118 f note Ça), tome VIH , life\
tome IX»
Tome- VI.